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Laurent Duvernay-Tardif en CHSLD : « Une expérience qui m'a changé »

Il croise ses bras.

Laurent Duvernay-Tardif a travaillé dans un CHSLD au début de la pandémie avant de renoncer à la saison 2020 de la NFL.

Photo : Facebook/Laurent Duvernay-Tardif

« Je me lève le matin en me disant que j’ai pris la bonne décision. » La décision dont parle Laurent Duvernay-Tardif, c’est celle de prêter main-forte dans un CHSLD au lieu de poursuivre sa carrière de footballeur professionnel. Loin des projecteurs de la NFL, il a ressenti l'ampleur de la tragédie des patients des établissements de soins de longue durée.

Une longue réflexion s'est imposée pour le garde des Chiefs de Kansas City lorsque la pandémie de COVID-19 a paralysé le globe au printemps 2020. Il s'est interrogé sur sa manière de contribuer à l'effort de groupe et s'est ainsi dirigé en CHSLD, plus que jamais en état de crise, avec tous les défis que cela comporte.

Gagner un Super Bowl, il y a quelque chose d’extrêmement positif qui peut potentiellement arriver si tu l’emportes. Travailler dans un CHSLD, le positif est très subtil. C’est ce qui m’a le plus frappé, souligne le Dr Duvernay-Tardif.

Il n’y a personne qui va retourner à la maison, tout le monde va éventuellement mourir en CHSLD. Ton positif, c’est qu’ils ne meurent pas de la COVID. C’est deux poids, deux mesures, et c’est une expérience qui va assurément m’avoir changé. [...] J’espère être une personne plus sensible, plus à l’écoute, qui est plus en mesure de se mettre dans la peau des autres, autant en ce qui a trait aux tensions raciales qu’à la COVID. Si je suis capable d'accomplir ça, je serai fier de moi.

Une citation de :Laurent Duvernay-Tardif, garde des Chiefs de Kansas City

Un environnement qui occasionne sa part de doutes, d'interrogations, en raison des innombrables non-sens qui te font te questionner.

Je ne pense pas que ce sont des moments de regret quand l'on se dit : "Qu’est-ce que je fais ici?" Je suis pas mal sûr que si l’on pose la question aux travailleurs de la santé, ils [répondront qu’ils] se la posent parfois durant leur quart de travail. Il y a des moments qui sont très, très, très difficiles émotionnellement à vivre, des situations qui vont rester gravées dans ma mémoire, des moments tragiques.

Son bagage médical emmagasiné au fil des années l’a outillé plus que convenablement pour son nouvel emploi. N’empêche, ce qu’il a vécu ces derniers mois est complètement différent. D’autant que le CHSLD Gertrude-Lafrance (CGL) a été frappé par une grave éclosion de COVID-19, des étages en entier ont été transformés en zones rouges.

Mon expérience en tant qu’étudiant en médecine était dans un contexte où l’on devait optimiser, apprendre le plus possible pendant un mois sur un étage de médecine interne, après ça en psychiatrie, après ça en obstétrique-gynécologie. Quand tu arrives en CHSLD, tu ne peux pas avoir cette même excitation à l’idée de tout vouloir optimiser, tout changer, parce que les gens ne retourneront pas à la maison. Il n’y aura pas de miraculés des CHSLD, ou du moins très peu..., indique Duvernay-Tardif en mettant l'accent sur les contacts avec ses patients.

Laurent Duvernay-Tardif tient dans sa main droite un contenant à analyser en laboratoire.

Laurent Duvernay-Tardif est l'une des cinq personnalités de l'année du Sports Illustrated.

Photo : Facebook/Laurent Duvernay-Tardif

Si tu fais tes interactions avec chaque patient de la manière la plus optimale, la plus rapide possible, tu manques le bateau. Ce dont on a besoin, en ce moment, ce sont des gens qui prennent soin de nos aînés. Pas des gens qui traitent nos aînés. Prendre soin, ça comporte une dimension de temps, de vocation, insiste-t-il.

C’est ça mon plus gros apprentissage en CHSLD, tu ne peux pas aller là-bas dans une optique d’essayer de tout régler, il faut que tu ailles là-bas avec l’optique que ton geste, aujourd’hui, avec monsieur X, va être pertinent, va lui permettre de préserver sa dignité et va augmenter son confort. Pas essayer d’optimiser son diabète, son hypertension, poursuit Duvernay-Tardif.

Plusieurs éléments de son expérience en CHSLD lui serviront lorsqu’il remettra ses épaulières. En tête de liste, le travail collectif, primordial en milieu de soins de la santé.

C’est facile de travailler en équipe dans un stade devant 80 000 personnes, que tu es payé des millions [de dollars] pour le faire et que toutes les caméras sont braquées sur toi. Mais de travailler en équipe quand tu es sur l’étage 2 sud au CGL, à Saint-Jean-sur-Richelieu, et que le seul point positif à travailler de la sorte, c’est la qualité des soins que tu vas offrir à tes patients… Je pense que ceux qui ont besoin d’être de bons joueurs d’équipe au sein de leur équipe devraient aller passer une semaine ou deux en CHSLD.

Une citation de :Laurent Duvernay-Tardif, garde des Chiefs de Kansas City

Loin des yeux, près du cœur

Le football n’est jamais bien loin de Laurent Duvernay-Tardif. Le garde suit d’un œil attentif les activités des Chiefs – et leurs succès –, avouant que c’est difficile de regarder les matchs. Il ne s'en cache pas. Il a maintenu le contact avec ses coéquipiers, spécialement ses partenaires de jeu sur la ligne à l’attaque.

Dans notre profession, si le joueur sur la ligne offensive ne fait pas son travail, ça veut dire que Patrick Mahomes se fait clouer dans le sol. C’est dans notre génétique, on ne veut pas que ça arrive. Je souhaite le meilleur aux Chiefs, mais surtout à la ligne offensive, c’est une unité que je regarde beaucoup. C’est ma profession, je veux qu’elle performe bien, affirme le Québécois.

Ils se prennent dans les bras.

Patrick Mahomes (gauche) et Laurent Duvernay-Tardif (droite) ont uni leurs efforts pour savourer une conquête du Super Bowl.

Photo : Getty Images / Jamie Squire

Je me soucie d’eux, je me soucie de comment va la saison. Ça arrive fréquemment que je me lève un matin et que je me dise : "Est-ce que c’est une journée où l’on a mis les épaulettes ou pas? Est-ce que coach Reid a été gentil parce qu’il fait froid?"

Le ballon ovale demeure une priorité dans sa vie. Mais comme la situation sanitaire l'empêche de pratiquer son sport à l'heure actuelle, il s'est récemment tourné vers d'autres objectifs professionnels.

En tant que sportifs, on fait plus que jouer au football, au hockey. On a une responsabilité envers nos fans, nos communautés. Non seulement d’être présents, mais aussi d’utiliser notre tribune pour véhiculer quelque chose de pertinent. C’est mon plus grand défi que je me suis lancé à moi-même. Pour mon après-carrière, peu importe quand ce sera, l’année prochaine, dans deux ans, trois ans, je veux trouver une façon d’utiliser tous ces privilèges et cette tribune acquise dans la NFL pour promouvoir ce en quoi je crois, quelque chose de pertinent qui aura un effet et un impact à long terme.

Une citation de :Laurent Duvernay-Tardif, garde des Chiefs de Kansas City

C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle l’homme aux nombreux chapeaux a choisi de retourner virtuellement sur les bancs d’école à la prestigieuse Université Harvard afin d'effectuer une maîtrise en santé publique.

Je n’avais pas réalisé ça, mais étudier la santé publique aux États-Unis apporte aussi une tout autre perspective sur un autre système de santé, explique Duvernay-Tardif. Évidemment, tout ce que j’apprends ne sera pas nécessairement pertinent pour l’appliquer ici, mais ça décuple mon sens critique.

La NFL, à quel prix?

L'ensemble des organisations du circuit Goodell a été frappé par le coronavirus, sans exception, certaines avec plus de vigueur que d'autres. Des matchs ont été reportés, le calendrier a subi plusieurs modifications, mais la NFL s'apprête à boucler sa saison en 17 semaines d'activités, comme à l'habitude, et s'engager vers les éliminatoires.

Un tour de force de la ligue sportive la plus populaire en Amérique du Nord, qui a toutefois essuyé son lot de critiques à la suite de quelques décisions controversées durant la pandémie.

Le football, c’est plus que juste un sport, c’est plus que juste une business capitaliste qui veut faire de l’argent. C’est aussi un tissu social aux États-Unis. Je suis capable de voir la pertinence dans un climat où tous les Américains restent chez eux, du moins la plupart, d’avoir quelque chose autour de laquelle se rassembler, qu’on peut discuter, autre que la politique et les tensions raciales. Je pense que le sport peut jouer ce rôle-là, mais à quel prix, ajoute-t-il.

Tu vis chaque match à Kansas City quand tu entends des histoires, quand tu rencontres des fans dans la rue, des enfants, des personnes handicapées pour qui leur rêve, c’est de pouvoir toucher à ça, la NFL. D’aller voir un match, de rencontrer un joueur, d’avoir un autographe, il y en a pour qui ça représente tout. De leur enlever dans une crise sanitaire, où tout le monde est isolé ou devrait l’être, ça aurait peut-être eu des effets néfastes qui sont difficiles à mesurer en ce moment. On ne peut pas savoir.

Une citation de :Laurent Duvernay-Tardif, garde des Chiefs de Kansas City
Laurent Duvernay-Tardif effectue son entrée sur le terrain du stade Arrowhead.

Laurent Duvernay-Tardif a décroché son diplôme du programme de médecine de l'Université McGill en 2018.

Photo : Chiefs de Kansas City / Steve Sanders

Avec les informations de Diane Sauvé

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