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Chronique

Décortiquer la vie des gardiens, une innovation à la fois

Ils sont sur le bord d'une patinoire avec un ordinateur.

Ugo Bélanger et Jonathan Deschenes

Photo : Martin Leclerc

Pour les gens qui se consacrent à l’innovation dans l’univers du sport, les occasions d’affaires surviennent parfois de façon inattendue.

Il y a près de deux ans, je vous racontais l’histoire d’Ugo Bélanger et de Jonathan Deschenes. Ces deux universitaires, qui font partie du personnel d’entraîneurs des Chevaliers de Lévis dans la Ligue midget AAA, avaient mis au point une méthode permettant d’évaluer différemment les performances des gardiens de but.

Leur recette reposait sur un modèle mathématique pour déterminer le nombre de buts qu’une équipe aurait dû accorder (ou marquer) au cours d’un match. Bélanger et Deschenes avaient créé cette formule en accordant une valeur propre à chaque type de tir auquel un gardien fait face au cours d’un match.

Leurs calculs tiennent évidemment compte de la provenance des tirs, mais aussi de circonstances de jeu comme la présence d’écrans devant le gardien, l’existence d’une passe avant que le jeu soit complété, les rebonds, les déviations, etc.

Au bout du compte, les tirs sont regroupés en trois grandes catégories : ceux qui constituent une forte, une moyenne et une faible chance de marquer.

Et comme la qualité des tireurs varie d’une ligue à l’autre, le modèle Bélanger-Deschenes tient compte du taux de succès des marqueurs de chaque circuit. À titre d’exemple, on peut ainsi avoir une idée de ce à quoi ressemblerait le rendement d’un excellent gardien de la Liga finlandaise si on le transportait dans l’environnement de la LNH.

C’est fascinant.


La statistique du taux d’efficacité réel des gardiens (expected goals) permet aux entraîneurs et aux gestionnaires d’équipes de mesurer objectivement et plus précisément le rendement offensif et défensif de leur équipe à chaque match.

D’autres spécialistes des statistiques avancées ont développé des méthodes qui mesurent les buts qui auraient dû survenir, mais les deux Québécois estiment que leur modèle est particulièrement précis.

Nous n’avons pas la prétention de détenir la vérité. Mais nous croyons que notre méthode nous en rapproche, disent-ils.

Il y a deux ans, donc, Ugo Bélanger et Jonathan Deschenes venaient de former une petite entreprise (PASS Hockey) et établissaient des contacts avec des dirigeants d’équipes dans le monde pour faire découvrir leur modèle.

Il était toutefois triste, à l’époque, d’apprendre que les deux Québécois recevaient plus de retours d’appels de dirigeants d’équipes suédoises et finlandaises que de dirigeants d’équipes de la LHJMQ, par exemple.

Pourtant, leur système ne coûte que 200 $ par année à utiliser. Et les deux hommes de hockey croient tellement à leur produit qu’ils offrent une période d’essai gratuite pour permettre aux équipes d’en mesurer l’efficacité.


Deux joueurs sont devant lui.

Samuel Harvey, gardien de but des Huskies de Rouyn-Noranda jusqu'en 2018-2019

Photo : Radio-Canada / Jean Lapointe

Au cours des deux dernières années, les dirigeants de PASS Hockey ont notamment changé leur approche pour mieux pénétrer le marché. Au lieu de parler aux administrateurs des équipes, ils se sont mis à parler directement aux entraîneurs des gardiens. Le niveau d’intérêt pour leur produit s’est accru, et ils ont commencé à développer une clientèle. Car, c’est bien connu (on en rit souvent dans le monde du hockey), seuls les initiés comprennent le dialecte des hommes masqués.

Quelques équipes de la LHJMQ font désormais appel à leur expertise, de même que deux équipes de la Ligue américaine, qui espèrent lancer leur saison en février, et une organisation slovaque. L’entraîneur des gardiens d’une équipe de la LNH a aussi décidé d’utiliser le modèle de PASS Hockey.

L’autre gros changement que nous avons apporté à notre modèle, c’est que nous impliquons directement les entraîneurs des gardiens dans notre démarche, explique Ugo Bélanger.

Nous nous sommes rendu compte que les entraîneurs des gardiens n’aiment pas recevoir des rapports et des chiffres qui leur semblent provenir de nulle part. Ils y accordent moins de crédibilité.

Nous travaillons donc directement avec eux. Après les matchs, ce sont donc les entraîneurs de gardiens qui nous envoient un rapport, qui prend quelques minutes à faire, sur le travail effectué par leur gardien. Nous leur envoyons ensuite les résultats statistiques en nous basant sur leurs propres données. Pour eux, ça fait toute la différence.


Les affaires progressaient donc normalement, jusqu’à ce qu’une question judicieuse d’un client ouvre de toutes nouvelles perspectives.

Vous évaluez nos gardiens et c’est très bien. Mais seriez-vous aussi capables de nous faire des rapports sur les gardiens qui nous intéressent en vue du repêchage? leur a-t-on demandé.

Mais bien sûr, ont-ils rétorqué.

Et c’est ainsi qu’ils se retrouvent, par la bande, engagés dans le domaine du soutien au recrutement.

Le hockey est l’un des sports majeurs où les départements de recrutement ont l’une des plus faibles moyennes de réussite (notamment en raison du jeune âge des joueurs sélectionnés). On ne remplacera jamais les recruteurs, mais ça peut devenir très utile de renforcer l’analyse subjective par une analyse statistique précise. Ça permet de valider ou d’invalider les observations qui ont été faites, plaide Ugo Bélanger.

Le taux de succès des jeunes gardiens sur certains types de tirs, argue-t-il, permet de déterminer avec une plus grande précision s’ils ont les capacités athlétiques nécessaires pour passer au niveau suivant.


Cayden Primeau

Cayden Primeau

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Durant la longue pause occasionnée par la pandémie, les deux chercheurs de PASS Hockey ont décidé de pousser l’affaire plus loin en matière de recrutement et de développement des gardiens d’élite.

En décortiquant le parcours des 40 meilleurs gardiens de la LNH, ils ont entrepris de créer une sorte de matrice de développement pour leurs clients et futurs clients.

C’est bien beau de repêcher un jeune gardien prometteur. Mais une fois que c’est fait, que doit-on faire avec lui pour lui permettre d’amener son talent à maturité? Quelle route doit-il suivre, lance Ugo Bélanger.

L’analyse de Bélanger-Deschenes quant au parcours des gardiens de la LNH révèle entre autres que :

  • En moyenne, les gardiens numéro un atteignent ce statut à l’âge de 24 ans.
  • Contrairement à la croyance populaire, les gardiens atteignent leur apogée au même âge que les autres joueurs, entre 25 et 28 ans. Leur déclin survient toutefois plus lentement que celui des attaquants et défenseurs.
  • Neuf des 10 derniers gagnants de la Coupe Stanley étaient âgés de 22 à 28 ans.
  • Les gardiens qui ont le potentiel d’un numéro sont capables d’assumer une charge de travail d’au moins 40 matchs par saison dans les rangs professionnels mineurs.
  • À leur première saison dans la LNH, tous les futurs gardiens numéro un ont disputé au moins 20 matchs et maintenu un taux d’efficacité d’au moins ,910.
  • Les jeunes gardiens d’élite disputent moins de 100 matchs dans l'AHL avant de monter dans la LNH. Si un jeune gardien dispute 40 matchs et maintient un taux d’efficacité d’au moins ,918 à sa première saison dans l'AHL, il est prêt à faire le saut immédiatement dans la LNH.
  • Les jeunes gardiens moins talentueux ont pour leur part besoin d’au moins 120 matchs dans l'AHL avant d’être promus. Ils doivent obtenir 250 départs dans les rangs professionnels avant l’âge de 25 ans.

En adoptant un plan clair et en se fiant à des données précises, les équipes peuvent facilement dicter la trajectoire de leurs jeunes gardiens, vérifier si les standards sont respectés et prendre leurs décisions en conséquence, dit Ugo Bélanger.

On a parfois l’impression que le petit univers du hockey québécois est statique. Il foisonne pourtant de brillants esprits qui cherchent constamment à le faire progresser. Le cheminement de ces deux passionnés en est un bel exemple.

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