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L'année 2020 et le respect des équipes sportives pour les communautés autochtones

Ils sont côte à côte sur le terrain.

Cesar Hernandez et Francisco Lindor, des Indians de Cleveland

Photo : Getty Images / Jason Miller

Michel Chabot

Cédant aux pressions sociales de plus en plus fortes, plusieurs équipes sportives ont accepté en 2020 de modifier leurs noms jugés offensants et racistes par de nombreuses communautés autochtones en Amérique du Nord.

Les Indians de Cleveland sont les derniers en lice. Ils ont confirmé le 14 décembre que leur nom serait changé après la saison 2021 du baseball majeur.

À Washington, l’équipe de la NFL a abandonné son appellation Redskins, comme l’ont fait les Eskimos d’Edmonton de la Ligue canadienne de football. Et dans les rangs universitaires, les formations masculines de McGill se feront désormais appeler Redbirds et non plus Redmen.

Nous avons discuté de ce dossier avec Melissa Mollen Dupuis, chroniqueuse pour Espaces autochtones, de même qu’avec l’avocat Sébastien Brodeur-Girard, qui enseigne à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.


Q. Que s’est-il passé en 2020 pour que toutes ces équipes changent leur fusil d’épaule après autant d’années de refus?

MMD : Il y a beaucoup d'équipes qui ont des noms problématiques depuis longtemps, et la mobilisation qui se faisait autour de ces questions-là était quand même présente. Mais là, la montée de mouvement comme Idle no more ou Black Lives Matter aux États-Unis a amené ce sujet de discussion de l’invisibilité des personnes concernées dans les grands médias et d’une acceptation qui date de quelques décennies.

Il ne faut pas oublier qu'il y a beaucoup de noms qui ont changé. Ces concepts étaient utilisés pour rabaisser l'identité des communautés autochtones, comme quand, autrefois, on disait les sauvages. Après, on a dit les Indiens, après les Amérindiens.

Présentement, on parle des Autochtones et les gens apprennent même le nom de chacune des nations. Donc on a redonné du pouvoir aux personnes, de ne pas être invisibles ou de ne pas être une masse liée à la seule couleur de leur peau. Le problème, c’est qu’il y a beaucoup d’objets des équipes qui sont à l’effigie de ces logos-là.

Et pour me rappeler d'avoir été à Washington et d'avoir vu ça un peu partout, je me suis dit : « OK, c'est toute une autre histoire quand tu es entourée constamment de logos ou d’insultes racistes écrits et portés fièrement par des gens. » Et ça ne prenait pas grand-chose. C'est vraiment la sensibilité de ceux qui sont appelés ainsi et l'intérêt des gens qui ne sont pas concernés de vouloir voir le changement arriver.

SBG : Je pense qu'il y a eu une évolution au niveau des mentalités, qui est en fait une prise de conscience généralisée à bien des égards, mais sur la question de la discrimination de manière générale. C'est sûr que le meurtre de Georges Floyd au printemps a vraiment fait une grosse différence et a fait réaliser à bien des gens que peut-être, justement, ce que depuis des années des personnes essayaient de leur dire, c'était une réalité sur laquelle il fallait se pencher. Ç’a créé un gros impact.

Le quart des Redmen se retourne pour faire une remise du ballon à un coéquipier.

Un joueur des Redmen de l'Université McGill dans les années 1980. Sur son casque, le logo de l'équipe à l'époque : une tête portant une coiffe autochtone.

Photo : Courtoisie USports

Et après ça, c'est l'accumulation, dans le cas autochtone en particulier, commissions après commissions. Et puis maintenant, avec la médiatisation, ç'a fait une grande différence, on l’a vu cet automne avec le triste décès de Joyce Echaquan, pratiquement en direct, avec les propos racistes.

Alors, tout ce que les gens pouvaient suspecter ou ceux qui n'étaient pas sûrs que c'était bien vrai, tout d’un coup, ils n'ont plus le choix. C'est vraiment dans leur figure et de se faire dire : « Wow, O.K., j’ai peut-être essayé d'écarter pendant un bon bout de temps, mais là, je ne peux plus l’ignorer. » Et une fois que les gens prennent conscience, on se dit : « Peut-être qu'il faut agir. »


Q. Dans la majorité des cas, ce sont les commanditaires qui ont ultimement fait bouger les choses en menaçant de retirer leur participation financière avec les équipes en question. L’argent est encore l’argument le plus lourd, non?

SBG : Certainement, il ne faut pas se faire d'illusions là-dessus. Mais il faut voir ça de manière beaucoup plus générale, parce que les commanditaires ont un impact sur les décisions qui sont prises, mais ils ne bougent pas s’il n’y a pas une demande de la société derrière ça non plus. Nike n’est pas là pour de grandes causes sociales. Ça reste une compagnie qui veut faire des profits. Alors, s'ils se rendent compte que pour les gens qu’ils visent c’est important, ils vont soutenir cette cause-là.

Finalement, on finit par faire un grand cercle. C'est la société à la base qui commence à se conscientiser et qui finit par avoir un impact pour faire bouger les choses.

MMD : À travers l'histoire du sport, on voit que les équipes, devant le travail des sportifs afin de faire changer les choses en société, a été extrêmement important. Je pense à Jacky Robinson, par exemple, ou Colin Kaepernick, qui s'est mis à genoux pour demander justice envers les personnes de couleur. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir des gens qui représentent aussi un intérêt commun et très populaire.

Les commanditaires ont des clients qui n'achètent pas avec la couleur de leur peau, mais peuvent, par exemple, être vraiment rebutés par un produit qu’ils aimaient. On a vu ça avec, par exemple, les restaurants Chick-fil-A aux États-Unis qui soutenaient l'extrême droite. Et il y a eu bannissement de beaucoup de personnes de couleur qui ne voulaient plus aller manger là.

Alors, perdre de l'argent, c'est la manière la plus rapide de faire la transformation. Cependant, ce n'est pas uniquement une question d'argent.


Q. Comment sont reçus ces changements, ces décisions des équipes sportives par les Autochtones?

MMD : Premièrement, la communauté qui est concernée par ces insultes est très contente de se sentir écoutée, acceptée, et que la douleur qui remonte à il y a longtemps soit reconnue. Ensuite, il y a les amateurs qui ont vu les changements de chandails, de noms, des changements d'équipes et qui ont réagi : « On va changer le chandail. Peut-être qu’il va devenir une pièce de collection. Et qu’il soit raciste, c’est peut-être une bonne raison de le ranger dans les souvenirs. »

Bien sûr, il y a des gens qui crient à la sensibilité, mais eux ont déjà un agenda qui leur appartient et qui ne sera peut-être pas du côté des gens qui souffrent, mais plus du côté de leurs propres intérêts.

On a vu avec Trump beaucoup de gens sortir des placards, mais qui étaient très présents dans la société américaine. Mais pour qu'il y ait du racisme, il faut qu'il y ait des personnes qui ont des comportements racistes. Et une partie de la communauté qui n'est pas raciste fait pencher la balance vers une justice ou vers une injustice.

Un terrain de football où le logo des Redskins représentant un Autochtone et des plumes a été peint.

L'équipe de la Ligue nationale de football des Redskins de Washington a laissé tomber son nom et son logo après avoir effectué « un examen approfondi » de la question.

Photo : Associated Press / Nick Wass

SBG : Ce sont des gestes qui sont reçus de manière positive. Ça démontre justement un respect et un intérêt. On en parlait depuis des années. En même temps, ça ne fait pas partie des principaux combats des communautés, qui ont bien d'autres problèmes à gérer.

Donc, ce n'est pas une question de vie ou de mort si les noms ne sont pas changés. D'où le fait que, quand ça se produit, c'est d'autant mieux accepté. Ça démontre une prise de conscience qui ne vient pas de tous les efforts d'une communauté obligée de se consacrer pendant des années à essayer de faire bouger les choses.

Mais tout ce qui contribue à faire reconnaître les questions autochtones va forcément avoir une réception positive. Il y a toujours dans le monde autochtone, comme dans le reste de la société, une multitude de points de vue. Il y a des gens qui disent que ce n'est pas vraiment important et d'autres qui disent que ce sont des symboles essentiels et qu'il faut vraiment qu'on fasse quelque chose. Alors, c'est normal qu'on ait une diversité de points de vue. Mais je pense que, de manière générale, le fait de témoigner d'une sensibilité à cet égard, c'est forcément bien reçu.


Q. Que peut-on encore espérer comme changements pour améliorer davantage les relations entre l’industrie sportive et les communautés autochtones?

MMD : Il y a une manière de ne pas utiliser des choses racistes ou de ne pas faire de l'appropriation culturelle, c’est-à-dire prendre ce qu'on aime et ignorer tout le reste. Donc, de plus en plus de gens vont redonner sa place à la culture et on commence même à inviter des artistes, des artisans, des sportifs autochtones à venir présenter leur culture. Ils vont donner de la visibilité à ces communautés-là.

On l'a vu avec beaucoup de compagnies de sport qui ont pris des designs autochtones pour créer des chaussures ou des chandails. C’est une manière de faire cette réconciliation-là et de normaliser la relation.

Le logo des Eskimos d'Edmonton apparaît sur l'uniforme d'un joueur.

Le logo des Eskimos d'Edmonton

Photo : La Presse canadienne / Peter Power

SBG : Le grand problème des communautés autochtones depuis des décennies, c'est d'être ignorées complètement dans le débat public. Au Québec, il y a 11 nations autochtones qui ont chacune plusieurs communautés. C'est une très grande diversité, mais qui est cachée derrière ce phénomène des stéréotypes véhiculés par les équipes qui ne sont pas nécessairement négatifs, mais qui ont des effets négatifs.

Parce que, justement, l'histoire de la colonisation a rendu ces cultures-là invisibles jusqu'à aujourd'hui. C'est un peu comme si, du point de vue des Québécois, Canadiens français, on nous représentait dans le reste du Canada ou aux États-Unis, systématiquement avec une baguette et un béret. Alors on dirait : « Non, on n'est pas Français. On est Québécois. » Mais qu'on insistait pour dire : « C'est comme ça que vous êtes parce que vous êtes Français. »

C'est un peu ça qu'on impose aux Autochtones tout le temps en leur disant : « Voici l'image que vous devez avoir. » Et ils doivent non seulement déconstruire, mais en plus dire : « Non seulement on n'est pas comme ça, mais voici comment on est. Vous ne le savez pas, parce que vous ne connaissez pas les Kanien'keha:ka, les Innus, les Attikameks, les Anicinapek. »

Donc, c'est vraiment toute l'ampleur de ce combat-là qui rend la question complexe, donc le symbole en soi n'est pas forcément toujours insultant et dramatique. Mais c'est le poids de tout ce qui se soulève à travers l'histoire qui fait qu’il y a besoin aujourd'hui de faire bouger ces choses-là.

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