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Il faut revoir la définition du succès, plaide une sommité de la gymnastique

Une entraîneuse de gymnastique regarde le programme de l'une de ses athlètes à la poutre.

Valorie Kondos-Field

Photo : Getty Images / Katharine Lotze

Valorie Kondos Field est une figure marquante de la gymnastique américaine. Celle qui est surnommée Miss Val a entraîné les Bruins de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) pendant près de trois décennies de 1991 à 2019, remportant sept titres nationaux au passage.

Elle croit que le moment est opportun pour déconstruire certaines façons de faire dans le sport.

Devant près de 850 entraîneurs réunis samedi pour le webinaire Timeout, organisé par des spécialistes canadiens de l’entraînement sportif, l’Américaine a plaidé pour que les différents acteurs du monde du sport, les entraîneurs en particulier, revoient leur définition de ce qu’est le succès.

Pour moi, il ne fait aucun doute que le vrai succès est lorsqu’on développe des champions de la vie, peu importe si on gagne ou si on perd dans le sport, a dit Kondos Field. La victoire n’est pas nécessairement synonyme de succès. Quand on développe des champions de la vie, tout le monde gagne, parce que leur mentalité de champion va se transposer dans leur sport, mais aussi dans leur vie.

La gymnastique américaine a été le théâtre de plusieurs scandales au cours des dernières années. L’ex-médecin de l’équipe nationale Larry Nassar a d’ailleurs plaidé coupable à de multiples chefs d’accusation de nature sexuelle envers des mineures. Il a été condamné à 60 ans de prison en 2017.

Il aurait fait au moins 265 victimes. Il parvenait notamment à gagner la confiance de ses futures victimes en étant délicat et attentionné, tout le contraire des entraîneurs de l’équipe nationale, le couple formé par Béla et Marta Karolyi.

Avant d’immigrer aux États-Unis au début des années 1980, Béla Karolyi avait notamment été l’entraîneur de Nadia Comaneci en Roumanie. Leurs méthodes autoritaires ont depuis été dénoncées.

On ne peut plus mener des jeunes athlètes dans une perspective de résultats à tout prix. Quand l’ego de l’entraîneur prend toute la place dans le style de leadership, ça brise des vies. Il est possible de développer des champions sans compromettre leur esprit et leur bien-être.

Valorie Kondos Field, entraîneuse de gymnastique

Miss Val n’a elle-même jamais fait de compétitions de gymnastique. Avant de devenir entraîneuse, elle venait du monde du ballet. Elle a d’abord forgé son style en observant et en analysant les autres entraîneurs. Un style autoritaire que lui ont d’ailleurs reproché des gymnastes.

La gymnaste Alyssa Beckerman, dans une virulente lettre ouverte publiée l’été dernier, lui a d’ailleurs reproché des abus psychologiques du début des années 2000. Kondos Field a admis en privé, puis en public sur Twitter, qu’elle avait fait preuve d’intimidation, de sarcasme et de méchanceté, en ajoutant qu’elle aurait souhaité que toutes ses athlètes connaissent la Miss Val des 10 dernières années.

J’ai été comme les entraîneurs que j’ai observés, c’est à dire souvent dure et parfois méchante, a-t-elle expliqué. J’agissais comme ça et c’était horrible. J’ai été confrontée dans ma carrière par mes athlètes qui demandaient d’être dirigées et motivées plutôt que mises sous pression et intimidées.

L’autoritarisme rapporte vite, mais mal

Pour Kondos Field, il est plus facile pour un entraîneur d’adopter la ligne dure et une attitude autoritaire envers ses athlètes. Il lui aurait été facile d’ignorer les doléances de ses athlètes.

J’aurais pu dire : "C’est ma façon d’entraîner et c’est à prendre ou à laisser", a-t-elle ajouté. Un entraîneur au style dictatorial va développer de bons soldats, mais qui ne seront pas des champions de la vie. Développer une saine motivation intrinsèque peut prendre du temps avant de générer des résultats. Mais, au bout du compte, cette approche change des vies, alors qu’un style autoritaire n’apportera rien de bon à la construction de la personne.

Elle félicite son athlète en lui prenant la main.

Valorie Kondos Field avec la gymnaste Katelyn Ohashi en 2019

Photo : Getty Images / Katharine Lotze

Dans ses dernières années, Kondos Field a su développer des relations précieuses avec des athlètes de renom. Des relations profondes basées sur la confiance et l’honnêteté.

Parmi ses sources de fierté, elle cite son travail avec Kyla Ross, médaillée d’or par équipe aux Jeux de Londres en 2012, et avec Katelyn Ohashi, double médaillée d’or aux championnats de la NCAA en 2018.

Son nouveau style plus axé sur la personne, avec une grande écoute, a notamment permis à Ross de se libérer du poids des abus que lui avait fait subir Larry Nassar.

Elle ne parlait jamais dans le gymnase. Et un jour, à ma grande surprise, elle est venue me parler de tout et de rien dans mon bureau. Je l’ai écoutée. Après deux heures, elle m’a avoué qu’elle avait été abusée par le médecin.

Plutôt que de balayer le sujet sous le tapis, pour éviter les distractions en pleine saison, Valorie Kondos Field a choisi d’aborder ouvertement l’affaire Nassar avec ses athlètes. Cette année-là, en 2018, UCLA a remporté le titre national.

Kyla Ross m’a ensuite dit qu’on avait gagné notamment parce que j’avais choisi de parler du scandale qui touchait tout le monde de la gymnastique, explique l’entraîneuse. Elle s’est sentie grandie par le partage de son passé. Elle se sentait invincible parce qu’elle s’était débarrassée de son secret qui l’avait tellement blessée.

Katelyn Ohashi, elle, est arrivée en 2015 à UCLA brisée par le poids des années d’intenses pressions. Elle était défaite physiquement et mentalement, au point de ne plus être en mesure d’afficher son meilleur niveau à l’entraînement.

Elle avait quand même été l’une des rares athlètes à avoir battu en concours complet Simone Biles, la meilleure gymnaste de l’histoire olympique, dans une compétition en 2013.

Lors d’une réunion, elle m’a dit qu’elle n’avait plus envie d’exceller. Elle ne voulait plus être extraordinaire parce qu’elle associait ce niveau de performance avec la misère qu’elle devait subir pour l’atteindre. J’ai dû lui prouver que je tenais d’abord à elle comme personne.

L’entraîneuse a donc guidé Ohashi vers une nouvelle définition du succès, dans laquelle elle se sentirait bien. En dehors des gymnases, Kondos Field ne lui parlait jamais de gymnastique. Petit à petit, elle a retrouvé le bonheur et, par le fait même, son niveau d’excellence qui l'a menée au titre national au sol en 2018.

Plus que jamais, il est important que les leaders et les entraîneurs construisent des relations fortes avec leurs athlètes. Avant, on embauchait des entraîneurs pour gagner. Maintenant, les relations qui se tissent sont plus importantes.

Valorie Kondos Field, entraîneuse de gymnastique

Elle estime que ce changement de paradigme doit aussi être accepté par les parents de jeunes athlètes à qui elle offre un conseil tout simple.

Au sortir d’un entraînement ou d’un match, plutôt que de demander à son enfant s’il a marqué un but ou réalisé une grande performance, il faudrait plutôt lui demander ce qu’il a appris ou encore s’il a été capable d’aider un ami.

Écouter sincèrement sa réponse est, selon elle, le plus grand cadeau qu’on puisse faire à un enfant.

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