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Hyperandrogénie : l’interminable course de Caster Semenya

Gros plan d'une coureuse avant son épreuve

Caster Semenya

Photo : Associated Press / Kamran Jebreili

Cela fait plus de 10 ans que la Sud-Africaine Caster Semenya se bat devant les tribunaux. La voilà maintenant devant la Cour européenne des droits de l’homme. Pourquoi? Simplement pour faire reconnaître ses droits de compétitionner en tant que femme. Ce que lui reprochent certaines personnes dans le monde du sport, la Fédération internationale d’athlétisme en tête, c’est son taux élevé de testostérone qui lui donnerait un avantage sur ses adversaires.

World Athletics (anciennement l'IAAF) a exigé que Caster Semenya subisse un traitement hormonal pour baisser ce taux, si elle voulait continuer la compétition. C’est ce que l’on a appelé le procès de l’hyperandrogénie. Déboutée par le Tribunal arbitral du sport (TAS), qui parle de discrimination nécessaire, puis par la Cour suprême suisse, qui a évoqué l’équité sportive, l’athlète qui a été exceptionnellement soutenue par l’ONU continue son combat.

Radio-Canada Sports s’est entretenu avec Anaïs Bohuon, professeure à la Faculté des sciences du sport Paris-Saclay et auteure de Catégorie dames, le test de féminité dans les compétitions sportives.

Depuis les années 60, le monde du sport cherche à définir ce qu’est la vraie femme autorisée à concourir, explique-t-elle immédiatement. Pour elle, la question au centre de tous les débats, c’est l’équité, l’équilibre des chances et de l’avantage physique.

Tant que l’on n’aura pas compris que de vouloir délimiter un critère aussi indéfinissable qu’est l’avantage physique, ce débat peut durer encore 150 ou 200 ans. Quand on parle d’avantage physique, il faut aussi comprendre qu’il existe des prédispositions naturelles. Comme une grande taille en basket ou en saut en hauteur, un rythme cardiaque plus lent pour les courses de longue distance.

Une citation de :Anaïs Bohuon, professeure à la Faculté des sciences du sport Paris-Saclay

Il existe donc des avantages innés et que le classement par sexe, par taille, par âge dans le monde du sport ne suffit pas. On peut se demander pourquoi le monde du sport ne voudrait réguler que la catégorie femmes.

Une Bolt au féminin

Anaïs Bohuon se questionne également sur les deux poids, deux mesures quand on parle d’avantage physique.

Très tôt, le monde du sport a catégorisé, rappelle-t-elle. Pourquoi? Pour respecter ce qui est très propre au sport, l’incertitude du résultat. On est donc parti du principe de catégoriser par sexe, et donc que les femmes étaient inférieures aux hommes. On a fait de même avec les athlètes paralympiques. On partait du principe que les athlètes avec un handicap étaient moins forts. Le cas d’Oscar Pistorius est pourtant venu prouver le contraire.

Pour la professeure, on est parti très tôt du principe que les femmes devaient être inférieures biologiquement, physiologiquement aux hommes. Mais qu’au sein même de leur catégorie respective, les athlètes ne sont pas jugés de la même manière.

Mais là, la question se pose puisqu’on voit des athlètes exceptionnels comme Caster Semenya exceller, bousculer la barrière du genre et pas tant du sexe. Ici, il n’est pas question d’incertitude du résultat, il est question d’une Bolt au féminin. Une athlète exceptionnelle qui brille depuis 10 ans sur la scène internationale sportive, comme Djokovic, Federer ou Nadal au tennis. Pourtant, on ne vise pas à juguler leurs performances.

Dans le cas de Caster Semenya, on retrouve souvent cet argument qui dit que les autres athlètes n’ont aucune chance. Mais qui a de la chance contre Michael Phelps, contre Bolt en son temps? Et si un joueur de tennis français sachant que Nadal sera à Roland-Garros, ça va être compliqué d’arriver en finale.

Une citation de :Anaïs Bohuon

Le point de vue de World Athletics

Si une personne affirme être une femme et veut concourir dans cette catégorie féminine protégée, elle devrait alors se réjouir de baisser son taux de testostérone, a déjà affirmé Stéphane Bermon, médecin du sport à Monaco et directeur du département sciences et santé de World Athletics.

La fédération internationale a exigé que des athlètes comme Caster Semenya doivent obligatoirement se soumettre à des traitements hormonaux afin de baisser leur taux de testostérone si elles veulent continuer à participer à des compétitions. Elle justifie sa décision après le dépôt d’une étude co-signée par Stéphane Bermon et Pierre-Yves Garnier, conseiller scientifique principal à World Athletics.

Radio-Canada Sports a demandé à Stéphane Bermon de s’expliquer sur son étude et voilà la réponse de l’organisme : Je crains que le Dr Bermon ne soit pas disponible pour une interview, car le sujet que vous posez fait toujours l’objet de poursuites judiciaires.

Dans l'une de ses rares entrevues, voilà tout de même ce que déclarait le Dr Bermon au magazine Sciences Avenir.

Si vous avez un taux de testostérone haut et que vous êtes socialement acceptée comme une femme et voulez "ressembler" à une femme et concourir avec les femmes, les traitements (contraception orale, par exemple) qui affirment votre genre féminin sont le standard de soin, pour vous. On ne fait rien pour "faire rentrer les gens dans la norme".

Si une personne affirme être une femme et veut concourir dans cette catégorie féminine protégée, elle devrait alors se réjouir de baisser son taux de testostérone. Si tel n'est pas le cas, il faut alors se poser des questions sur sa véritable identité sexuelle et sur d'éventuels bénéfices secondaires à maintenir en tant que sportive ses taux élevés de testostérone, poursuivait-il.

Je trouve cela absolument effrayant, rétorque Anaïs Bohuon. Pour elle, on fait face à des corps sains, absolument pas malades, à qui l’on veut faire prendre des traitements.

Nous sommes en présence de corps qui vont très bien, qui ont parfois des différenciations, comme c’est le cas dans beaucoup de disciplines sportives et même chez les hommes. Des corps qui sont capables de réaliser des exploits sportifs extraordinaires, ajoute-t-elle. Mais ici, il n’est pas question de triche.

Souvent, on pense que ces athlètes s’injecteraient de la testostérone de manière exogène, artificielle, mais pas du tout! Il est question de production naturelle, de corps sains qui produisent naturellement plus de testostérone.

Nous sommes ici en présence d’un manque de considération de la dignité humaine en imposant des traitements que d’ailleurs des scientifiques ont dénoncés.

Une citation de :Anaïs Bohuon

Une discrimination contraire aux normes internationales

Il y a un an, l’Association médicale mondiale (AMM), qui regroupe 114 médecins de 27 pays, a appelé l’ensemble de ses membres dans le monde à ne pas suivre le règlement de World Athletics portant sur l’admissibilité des athlètes féminines. L’AMM a exigé le retrait immédiat de ce règlement au motif qu’il constitue une discrimination fondée sur la variation génétique d’athlètes féminines et qu’à ce titre, il est contraire aux normes internationales d’éthique médicale et au droit international des droits de la personne.

Et l’organisme de rajouter : Il est communément admis qu’il est contraire à l’éthique de prescrire un traitement contre l’hyperandrogénisme si cet état de santé n’est pas reconnu comme pathologique. L’AMM appelle les médecins à s’opposer à ce règlement et à refuser de pratiquer un test ou d’administrer un traitement ou un médicament qui porte atteinte à l’éthique médicale et qui pourrait se révéler préjudiciable à l’athlète concernée, notamment, en modifiant artificiellement la composition, la biochimie ou la testostérone endogène de son sang.

Anaïs Bohuon entretient beaucoup d’espoir et pense que ce débat ne devrait pas être tranché par le monde du sport, mais par toute la société.

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