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Chronique

Jouer pour le CH, et faire rire de soi

La Place Bell à Laval

La Place Bell à Laval

Photo : Radio-Canada / Justine Roberge

Nul n’est prophète en son pays, dit l’adage. Les hockeyeurs québécois de l’organisation du Canadien de Montréal seraient fort bien placés pour en parler.

La semaine dernière, l’excellent confrère Guillaume Lefrançois, de La Presse, a publié un intéressant papier racontant les conditions rudimentaires dans lesquelles s’entraînent deux jeunes espoirs du Canadien, Joël Teasdale et Rafaël Harvey-Pinard.

Bien qu’il ait été rédigé dans la bonne humeur pour lever le voile sur l’extraordinaire détermination de ces deux remarquables jeunes hommes, ce texte révélait sur le fond une situation extrêmement choquante de médiocrité et indigne du Québec.

Dans cet article, Teasdale et Harvey-Pinard racontaient qu’ils se réunissent quotidiennement dans la cour arrière d’une maison de Blainville pour s’entraîner en vue de la prochaine saison.

Avec environ 100 $ d’équipement (un ensemble de deux poids libres, un ballon d’exercice et une vieille glacière aux couleurs des Huskies de Rouyn-Noranda), ces deux jeunes athlètes professionnels se débrouillent avec les moyens du bord pour faire leur place dans la jungle du hockey.

Dans quelques mois, Teasdale et Harvey-Pinard tenteront de démontrer aux dirigeants du CH qu’ils continuent à progresser et qu’ils méritent une place avec le Rocket de Laval.

On parle ici de leur gagne-pain et de postes qui leur sont essentiels pour gravir les échelons menant à la LNH. Et pour décrocher ces précieux postes, les deux Québécois devront écarter de leur chemin des Américains, des Finlandais ou des Suédois qui jouent dans une ligue professionnelle européenne ou qui s’entraînent chez eux dans des conditions optimales.

***

En raison de la pandémie, on le sait, les gymnases que fréquentent Monsieur et Madame Tout-le-Monde sont fermés en zone rouge au Québec. Les arénas, eux, ne sont pas tout à fait fermés. Mais c’est tout comme. Les entraînements collectifs supervisés y sont interdits.

Ces consignes de la santé publique me touchent personnellement. Néanmoins, je les appuie totalement. Le temps que la tempête passe, je comprends et accepte qu’il vaille mieux m’entraîner chez moi avec les moyens du bord que de me rendre quatre fois par semaine dans un gymnase que fréquentent 500 ou 600 de mes concitoyens, et ainsi risquer d’être la cause ou la victime d’une éclosion de COVID-19.

Par contre, je débarque totalement quand la santé publique soutient qu’une équipe professionnelle comme le Canadien ne peut ouvrir les portes de ses complexes d’entraînement de Brossard ou de Laval afin de veiller au développement d’athlètes sur lesquels elle investit annuellement des dizaines de millions de dollars.

Par les temps qui courent, il y a peut-être 12 joueurs québécois ou résidant à Montréal qui utiliseraient les installations de leur employeur si elles étaient ouvertes. Ces 12 athlètes professionnels seraient encadrés par du personnel compétent dans un environnement sécuritaire. Ils seraient testés quotidiennement. À la limite, ils pourraient même utiliser le gymnase un à la fois et profiter d’entraînements individuels dispensés par les kinésiologues de l’équipe.

Si le gouvernement québécois ne voit pas la différence entre la mission du gymnase du coin et celle du centre d’entraînement d’une équipe professionnelle, nous avons un sérieux problème. Et si le gouvernement ou la santé publique ne peut concevoir que ces deux lieux ne présentent pas le même niveau de risque pour la santé publique, nous ne sommes pas sortis du bois.

À sa face même, donc, cette situation est absurde.

***

Incroyablement, elle le devient encore plus quand l'on sait que les équipes de la LHJMQ et plusieurs programmes sports-études ont obtenu la permission du même gouvernement et de la même santé publique de continuer à s’entraîner en gymnase et sur la patinoire. Même en zone rouge.

À Blainville, par exemple, à un jet de pierre de l’endroit où Joël Teasdale et Rafaël Harvey-Pinard s’entraînent à la bonne franquette, les joueurs de l’Armada et les élèves d’un programme de hockey sports-études ont accès à un gymnase moderne et à plusieurs patinoires sur lesquelles ils s’entraînent sous la supervision de leurs entraîneurs.

Et il en est de même à Gatineau, à Drummondville, à Sherbrooke, à Québec, à Chicoutimi, et j’en passe.

Les équipes de la LHJMQ peuvent s’entraîner normalement à cause de la fameuse règle du ministère de l’Éducation voulant que les élèves d’une même classe-bulle puissent continuer à pratiquer leur sport normalement. Une forte majorité de joueurs du circuit Courteau étudient à distance cette année en raison de la pandémie. Accommodante, la santé publique considère que tous les joueurs d’une équipe sont dans la même classe.

Au bout du compte, ces cours à distance constituent la seule différence entre les juniors et de jeunes joueurs professionnels comme Teasdale et Harvey-Pinard. Or, les premiers s’entraînent dans des installations modernes sous la supervision du préparateur physique du Rocket de Laval, Stefano Lanni. Et les deux dindons de la farce, les deux joueurs du Rocket, font des squats bulgares sur une vieille glacière dans une cour extérieure de Blainville.

Si ce n’est pas une maison de fous, ou le comble de l’absurdité, qu’est-ce que c’est?

***

J’ai téléphoné au vice-président aux communications du Tricolore, Paul Wilson, pour essayer de comprendre comment l’une des plus prestigieuses équipes de hockey du monde a pu se faire dire par un représentant de la santé publique qu’elle n’est pas capable d’offrir à ses joueurs un encadrement équivalent à celui des Voltigeurs de Drummondville ou des Saguenéens de Chicoutimi.

Visiblement, le CH marche sur des œufs. L’organisation ne veut pas donner l’impression qu’elle demande des privilèges que les citoyens n’ont pas.

Nous avons fait nos représentations. Nous avons obtenu une réponse et elle est ce qu'elle est. Nous respectons les règles en vigueur. Nous comprenons que le gouvernement fait face à de nombreux défis dans cette période difficile, a expliqué Wilson.

L’entraîneur en chef du Rocket de Laval, Joël Bouchard, a lui aussi insisté sur le fait que personne ne se plaint au sein de l’organisation. Si vous ne m’aviez pas appelé pour parler de cette situation, ce n’est certainement pas moi qui l’aurais fait, a-t-il souligné.

Nous tentons de superviser nos joueurs le mieux possible dans le contexte actuel. Nous sommes constamment en contact avec eux. Et je suis extrêmement fier de voir comment ils réagissent face à cette adversité. Ils prennent les choses en main avec les moyens dont ils disposent.

Pendant ce temps, dans les autres législations abritant des équipes de la LNH, la quasi-totalité des centres d’entraînement des équipes sont ouverts et les joueurs s’entraînent dans des conditions normales.

Par ailleurs, les hockeyeurs québécois qui gagnent leur vie ailleurs qu’à Montréal ont presque tous quitté la province parce qu’il leur est impossible de se préparer adéquatement chez eux. Avant de quitter pour New York la semaine dernière, le premier choix au dernier repêchage de la LNH, Alexis Lafrenière, s’entraînait dans le garage de ses parents à Saint-Eustache.

Je peux entraîner n’importe quel élève faisant partie d’une classe-bulle d’un programme sports-études. Mais si Shea Weber ou Carey Price veut que je le supervise en entraînement privé dans mon gymnase de 15 000 pieds carrés, je n’ai pas le droit de lui ouvrir la porte , me racontait hier, avec incrédulité, un préparateur physique renommé.

C’est franchement gênant.

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