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Le médecin du Vendée Globe, ce « Saint-Bernard des mers »

Un médecin en chemise bleue avec son stéthoscope

Jean-Yves Chauve est le médecin du Vendée Globe depuis la première édition

Photo : afp via getty images / AFP

Le Vendée Globe, la terrible course à la voile autour du monde sans escale et sans assistance, s'est amorcé le 8 novembre. Durant des semaines, des mois, les 33 navigateurs et navigatrices vont affronter les mers déchaînées. Depuis la première édition en 1989, un homme est là pour les préparer, les écouter, mais, surtout, les réparer. Cet homme, c’est Jean-Yves Chauve, le médecin officiel de l’épreuve.

En neuf éditions, il en a vu de toutes les couleurs. Celui que les marins considèrent comme le Saint-Bernard des mers a bien voulu se confier à Radio-Canada Sports.

Je suis les yeux et les mains des navigateurs, dit Jean-Yves Chauve pour illustrer son rôle dans cette course incroyable. Ce sont ses deux passions qui ne sont pas forcément conciliables, la mer et la médecine, qui l’ont amené au Vendée Globe. Il voulait comprendre ce que vivaient ces marins en mer.

La difficulté, c’est que le patient n’est pas dans mon cabinet, il est à l’autre bout du monde, explique-t-il. Il faut donc trouver des solutions et comprendre ce qu’il ressent par rapport à ses traumatismes ou à ses maladies et, en même temps, il faut trouver des solutions de soins qui soient applicables par une personne seule et qui n’a aucune compétence médicale au départ.

Ce que n’avait pas prévu le docteur de la course, c’est l’apparition de la COVID-19. Il a fallu mettre en place des mesures très draconiennes.

On a obligé les skippers à se confiner pour un minimum d’une semaine, certains ont même doublé la semaine. Le vendredi avant le départ, on a fait 330 tests et on n’a eu aucun résultat positif. Ce qui est une grande satisfaction et ce qui prouve aussi le sérieux des skippers pour préparer le départ.

Un pionnier de la médecine à distance

Pour Jean-Yves Chauve, ce qui a fondamentalement changé depuis la première édition du Vendée Globe, ce sont les liaisons satellites. En 1989, le seul moyen de communication était la radio et les diagnostics posés devenaient pas mal aléatoires.

Aujourd’hui, le médecin peut s’entretenir avec le navigateur par visioconférence et peut également recevoir des photos, ce qui lui permet de poser un diagnostic plus précis.

Depuis la naissance de cette course, il a dû faire face à des situations dramatiques. En 1992, le seul moyen que les navigateurs avaient pour communiquer immédiatement avec lui était le télécopieur!

Je reçois donc un fax en pleine nuit qui dit : "Je me suis coupé la langue, je fais quoi, doc?" C’était Bertrand de Broc, à qui j’ai dû expliquer en me mettant moi-même devant la glace en faisant un simulacre de me recoudre la langue. Je lui ai expliqué mot à mot, pas à pas, comment réussir la chirurgie.

Une citation de :Jean-Yves Chauve, médecin du Vendée Globe

Pendant que Jean-Yves Chauve prodigue ses soins dans la tranquillité de sa salle de bain, le navigateur, lui, doit composer avec le roulis incessant.

Je dis souvent que je suis un médecin qui fait ses ordonnances en fonction de la météo, dit-il. Alors, imaginez dire à un patient de prendre un flacon d’anti-sceptiques et de le poser sur la table et que le flacon va directement tomber dans le fond du bateau, le skipper va me dire : "Tu ne sais pas du tout ce que je vis actuellement."

Il faut donc adapter le traitement aux capacités de soins possibles sur le bateau. Le fait que je fais beaucoup de navigation me permet de me transporter dans le bateau et d’imaginer les solutions possibles.

Un voilier en mer

Thomas Ruyant, l'un de 33 skippers du Vendée Globe

Photo : afp via getty images / LOIC VENANCE

Naviguer avec six côtes cassées pendant 20 jours

Le Vendée Globe a connu son lot de blessures. Mentons recousus, opérations de la dent, bassins fracturés…Jean-Yves Chauve se souvient d’un autre événement qui l’a marqué, en 1992-1993 : les malheurs du Gallois Alan Wynne-Thomas.

Je me souviendrais toujours, on s’envoyait des fax et le deuxième jour, il me dit qu’il a épuisé son stock de morphine, relate-t-il. Sachant qu’il avait été rugbyman et qu’il connaissait son corps, j’étais vraiment inquiet qu’il ne puisse pas rejoindre un port. Et quand il est arrivé en Tasmanie après vingt jours, j’ai découvert qu’il avait six côtes cassées en plusieurs morceaux.

Réussir à dormir, la clé de la course

Pour le docteur du Vendée Globe, il ne s’agit pas seulement de soigner les corps. Il faut aussi entretenir le moral, car ces navigateurs doivent composer avec la fatigue due entre autres au manque de sommeil.

Vous savez, sur ces bateaux, les niveaux de bruit vont parfois à plus de 120 décibels. Je compare cela souvent avec un musicien qui vivrait dans sa guitare. Il y a donc des niveaux extrêmement violents de bruit qui entraînent des difficultés à dormir. Il y a donc une usure mentale très importante parce qu’il faut tenir.

Une citation de :Jean-Yves Chauve

Il y a aussi énormément de mouvements très brutaux et tout cela amène le navigateur à une limite sur le plan mental qui est parfois sous-estimée et qui peut être grave.

La course sans escale et sans assistance est à peine lancée que, déjà, des messages inquiétants sont parvenus au PC course. Voici celui de la navigatrice Clarisse Cremer, qui a dû essuyer une violente tempête : Mon bateau va mieux que moi! Je suis au bout du rouleau. Je n’ai même pas la force de renvoyer de la toile tellement je suis fatiguée. L’épisode de la nuit m’a détruit. Je suis totalement cramée. Je n’arrive même pas à manger, à dormir, je me fais peur…

L’Italien Giancarlo Pedote a dû lui aussi faire face aux éléments déchaînés. La nuit a été blanche! C’était compliqué de dormir, le temps était costaud, la mer démontée. Malgré le haut niveau de préparation du bateau, ce sont des conditions qui le sollicitent beaucoup, a-t-il témoigné.

Le Français Thomas Ruyant avait peur pour son bateau : C’était mouvementé! C’était assez pénible, c’est difficile de naviguer sur ces bateaux-là dans ces conditions-là. Je suis un peu fatigué, mais malgré tout, ça va. J’ai fait de bonnes siestes malgré les mouvements un peu brutaux du bateau, j’ai réussi à bien manger.

La course au large, un laboratoire

Avant de partir dans cette course qui ne pardonne aucune erreur, les navigateurs sont soumis à une batterie de tests à l’effort pour être sûrs qu’ils sont en bonne condition physique pour affronter les éléments. Avec le temps, Jean-Yves Chauve reconnaît que les marins sont d’importants cobayes pour faire avancer certaines recherches.

Avec les navigateurs, on a pu améliorer considérablement les trousses médicales qui permettent de se soigner seul en cas d’urgence, se réjouit-il. Ces trousses servent aussi maintenant aux grands voyageurs.

Je dis aussi souvent que les marins du Vendée Globe sont des dormeurs de haut niveau, car leur spécificité, c’est d’être capable de dormir par périodes courtes, mais très efficaces.

Une citation de :Jean-Yves Chauve

Ces observations vont être très utiles pour les personnes qui ont une activité qui va les empêcher de dormir. Je pense aux marins-pêcheurs, aux infirmières la nuit, aux pilotes d’avion. Donc tous ces gens qui doivent résister au sommeil. On s’est aperçu, par exemple, que des périodes courtes étaient extrêmement efficaces pour repousser la fatigue.

« Il n’y a rien de meilleur qu’un sandwich jambon beurre! »

La nutrition est également importante, insiste Jean-Yves Chauve. On a travaillé beaucoup avec les militaires et on s’est rendu compte que les aliments sucrés faisaient dormir et, finalement, qu’une dent sucrée était totalement inefficace. Et qu’au contraire, elle attirait plutôt le sommeil. Alors le bon sandwich français jambon beurre est beaucoup plus efficace que les barres énergétiques diverses.

Jean-Yves Chauve vit son Vendée Globe un peu comme un marin. Il dort par tranches de deux heures avec deux téléphones en permanence à côté de lui. Chaque fois que le téléphone sonne, le stress est proportionnel à sa sonnerie.

Lorsque les marins appellent, en général, c’est parce qu’il y a un problème et qu’il faut être efficace immédiatement, trouver des solutions et surtout, en premier lieu, les rassurer, parce que, lorsqu’on est tout seul et que l’on a un problème médical et que l’on sait que le médecin est à des milliers de kilomètres, c’est extrêmement angoissant. Et il faut être capable de répondre à cette angoisse.

Une citation de :Jean-Yves Chauve

Ce que redoute le plus le docteur des mers avec ces marins solitaires et, surtout, ces bateaux modernes extrêmement puissants, c’est le traumatisme crânien qui proviendrait d’un choc avec l’arrêt brutal du bateau. Il pense immédiatement à la perte de connaissance et les dangers qui s’en suivent. Il reconnaît son impuissance devant une telle situation.

Avant de nous quitter, Jean-Yves Chauve avait cette pensée pour Gerry Roufs, le navigateur québécois disparu lors du Vendée Globe de 1996.

Je voudrais dire que je n’oublie pas Gerry qui a participé à cette course. Il fait partie de notre vie, il a marqué le Vendée Globe et il est toujours avec nous.

Un médecin prend la pose devant une affiche de voile

Jean-Yves Chauve devant l'affiche du Vendée Globe 2012-2013

Photo : afp via getty images / AFP

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