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Moins de compétitions, gage de meilleures performances?

Un homme, tête baissée, sur une piste d'athlétisme

Un homme au départ d'une course

Photo : getty images/istockphoto / mel-nik

Josie-Anne Taillon

Trouver l’équilibre entre les compétitions et l’entraînement. Un dilemme auquel sont soumis depuis toujours la plupart des entraîneurs et le personnel qui travaille avec des athlètes de haut niveau.

La pandémie a chamboulé tous les calendriers sportifs et les modifiera peut-être pour encore quelques années. Un bouleversement qui force aussi une réflexion, puisque certains athlètes en profitent pour mieux récupérer et pour offrir de meilleures performances.

Et si on conservait des calendriers allégés après la pandémie?

La question n’est pas seulement théorique.

Au cours de cette saison pour le moins particulière, plusieurs records ont été battus en athlétisme, malgré le nombre réduit de compétitions.

En août dernier, Joshua Cheptegei a établi le record du monde du 5000 m avec un temps de 12 min 35 s 36/100, puis en octobre, celui du 10 000 m (26:11).

Lors du même événement, l'Éthiopienne Letesenbet Gidey (14:06,62) est devenue la nouvelle détentrice de la marque sur 5000 m .

En juillet dernier, l’Ontarien Mohammed Ahmed a lui aussi amélioré son propre record, et par le fait même la marque canadienne au 5000 m, de près de six secondes lors d’une compétition en Oregon grâce à un temps de 12:47,20.

Il sourit sur une piste d'athlétisme avec le drapeau canadien.

Mohammed Ahmed lors des Championnats du monde d’athlétisme, à Doha, au Qatar

Photo : AFP/Getty Images / ANDREJ ISAKOVIC

Les sports d’endurance sont particulièrement avantagés par la réduction du nombre de compétitions, comme l’explique Trent Stellingwerff, conseiller principal à l’Institut canadien du Sport Pacifique (ICS Pacifique) et qui dirige aussi l'Équipe de soutien intégré (ÉSI) chez Athlétisme Canada.

Dans les sports d’endurance, le nombre d’heures d’entraînement nécessaires pour exceller est énorme, souligne-t-il. Un coureur, un nageur ou un cycliste doit s’entraîner une trentaine d’heures par semaine et s’assurer d’avoir de bonnes périodes de récupération et de bonnes périodes de sommeil.

Il ajoute que la COVID-19 a forcé les athlètes à respecter à la lettre cette routine, ce que le calendrier de compétitions ne leur permettait pas avant.

Par exemple, les athlètes de fond ou de demi-fond, comme Charles-Philibert Thiboutot, peuvent compétitionner 10, 15 ou 20 fois par année [avant la pandémie], estime Trent Stellingwerff. Ça signifie voyager un peu partout dans le monde, manquer des journées d’entraînement à cause de la fatigue ou du décalage horaire et ne pas avoir un bon sommeil. Et quelques jours avant une course, les athlètes ne s’entraînent que légèrement pour ne pas se fatiguer.

François Bieuzen, spécialiste de la récupération et scientifique de la performance à l’Institut national du sport du Québec (INSQ), abonde dans le même sens.

Évidemment, sur le plan mental et physique, tout le monde cherche à être à 100 %, mais parfois, le calendrier nous demande de faire des choix et d’accepter que l’on soit à 98 %. Grâce à cette période [la pause du sport au printemps], on a pu s’assurer que les athlètes sont vraiment à 100 % et peaufiner des choses que l’on n’a pas le temps de peaufiner habituellement.

François Bieuzen, scientifique de la performance à l’INSQ

Comme exemple, il cite le cas théorique d’un athlète qui serait plus performant si ses chevilles avaient plus d’amplitude de mouvement.

Ça prend du temps à travailler et quand ça s’additionne au reste de l'entraînement, c’est lourd, lance-t-il.

[La pandémie] nous a permis de passer plus de temps là-dessus, d'être plus efficace, mais aussi, de le faire de façon plus approfondie que ce que l’on aurait pu faire avec des échéances serrées.

Pas qu'en athlétisme

Ce n’est pas seulement mon impression, affirme Trent Stellingwerff. J’en parle avec plusieurs collègues de partout au Canada. Par exemple, un entraîneur d’un club cycliste de Victoria me disait que ses membres étaient tous en voie d’améliorer leurs statistiques personnelles. Mais c’est vrai seulement pour ceux qui réussissent à rester motivés pendant la pandémie, ça, c’est l’aspect négatif.

Le directeur de la haute performance à Natation Canada, John Atkinson, confirme lui aussi que ses athlètes n'ont jamais été aussi reposés.

Parmi les 30 meilleures nations en natation, le Canada est de loin le pays dont les nageurs ont été arrêtés le plus longtemps, et la réouverture des centres d’entraînement et des piscines s’est faite de façon très graduelle.

Cet été, les nageuses Kylie Masse et Maggie McNeil ont été invitées à s’entraîner en Ontario plutôt qu’au Michigan. McNeil a fait un 100 m papillon en 57,2 s, ce qui lui aurait valu une place en finale olympique.

Quant à Kylie Masse, elle participe aux compétitions de l'International Swimming League (ISL) à Budapest. Elle a été la première au 100 m dos lors de ses quatre dernières courses.

Une nageuse sur le dos dans l'eau

Kylie Masse

Photo : Getty Images / Justin Casterline

Les longs mois loin des bassins ne les ont pas trop ralenties.

John Atkinson est aussi convaincu que la réduction ou l’absence de voyages explique les bonnes performances.

À la fin du mois d’octobre, des membres de l’équipe canadienne de judo ont participé à leur première compétition internationale depuis le mois de février. Ils sont revenus de Budapest avec quatre médailles en poche, une très bonne récolte.

Elle se bat sur un tatami.

Jessica Klimkait (en blanc) lors d'une compétition à Osaka, au Japon.

Photo : Getty Images / Matt Roberts

Le directeur général de Judo Canada, Nicolas Gill, a alors eu cette réflexion  : On n’a pas de saison morte, pas de saison où les athlètes peuvent prendre du recul, du repos. Je pense que ce qu’on peut retenir de tout ça, c’est qu’avec les mois de mars et avril, où les athlètes ont pu récupérer et soigner leurs bobos, leur cycle d’entraînement est plus proche d’un cycle normal ou optimal, c’est-à-dire repos, mise en forme générale, remise en forme vers une compétition. C’est ce qu’on apprend à l’école comme entraîneur. Malheureusement, la réalité du terrain permet rarement de suivre une préparation typique, optimale.

Soigner les blessures

Soigner les bobos, comme l’affirme Nicolas Gill, c’est un luxe que les athlètes ne peuvent pas toujours s’offrir.

Le tennis est un sport réputé pour avoir un rythme soutenu. À la veille du Masters 1000 de Paris, Rafael Nadal a été questionné sur ses insuccès à ce tournoi.

Rafael Nadal et le trophée de sa 1000e victoire

Rafael Nadal pose avec son trophée soulignant la 1000e victoire de sa carrière.

Photo : afp via getty images / FRANCK FIFE

En fin de saison, au cours des années précédentes, c'est vrai que j'arrivais quelquefois très fatigué physiquement, et mentalement aussi, a-t-il déclaré à l’Agence France-Presse. J'ai eu des problèmes physiques à de nombreuses reprises et ça diminuait mes chances, j'étais à bout de forces. Cette année, la situation est différente, je me sens en forme, est-ce que je suis suffisamment bon, ça, on verra.

Il s’est incliné en demi-finales.

Clairement pour tous ceux qui avaient des blessures récurrentes que l’on n’avait pas le temps de traiter, ç'a été une opportunité d’avoir du temps pour traiter ça, ajoute François Bieuzen. En plus d’avoir moins de pression temporelle de revenir à la compétition trop rapidement par crainte de manquer des événements importants.

Le baseballeur québécois Édouard Julien, un espoir des Twins du Minnesota, s’est fait opérer au coude en août 2019. La pandémie lui a permis de bien guérir, mais aussi de ne pas prendre du retard dans son développement.

Le jeune homme s'apprête à lancer la balle

Édouard Julien

Photo : WBSC / Christian J. Stewart

Vu que je me suis fait opérer, c’était dur mentalement au début, souligne-t-il. Tous les jours, tu es blessé, tu fais juste de la réhabilitation et des exercices pour ton bras. Tu vois tout le monde s’entraîner pour le baseball, tout le monde joue des matchs et moi, je pouvais juste faire de la réhabilitation.

J’étais supposé manquer une partie de l’année, mais là, je suis au même niveau que tout le monde, dit-il, réjoui. Et je dirais même que j’ai un avantage parce que j’ai été choisi pour le camp de perfectionnement des Twins que je viens de faire [au mois d’octobre], donc je suis dans une bonne position.

Et après la pandémie?

Est-ce que ces bonnes performances pourraient amener les circuits à revoir leur calendrier?

Nicolas Gill n’a pas vraiment d’espoir que le calendrier international soit allégé, mais croit qu’une discussion pourrait avoir lieu dans les bureaux de Judo Canada.

Ce sont peut-être des réflexions qu’on devrait faire de notre côté, disait-il à la fin du mois d’octobre. Peut-être que, par moments, on ne devrait pas nécessairement subir trop le calendrier international et faire des choix difficiles, mais qui seront plus payants à long terme.

Pour le conseiller principal à l'ICS Pacifique, Trent Stellingwerff, la pandémie oblige déjà tous les sports à réfléchir à leur calendrier.

Les compétitions ont été annulées en 2020 et remises en 2021. En 20 ans, je n’ai jamais vu un calendrier d’athlétisme aussi garni que celui de 2021. Tous les sports doivent maintenant y réfléchir pour, par la suite, faire des recommandations aux entraîneurs et aux athlètes.

Trent Stellingwerff, conseiller principal à l’ICS Pacifique

C’est un juste milieu à trouver, affirme François Bieuzen. Comme dans tout. Il ne faut pas avoir une densité de compétitions trop importante, mais il en faut suffisamment pour les maintenir à ce niveau-là et que les prochaines compétitions ne soient pas un énorme choc parce qu’ils ne sont pas préparés avant.

Et le questionnement existait bien avant la pandémie.

C’est le dilemme auquel tous les coachs et staff sont confrontés depuis des années et qui se renforce avec l'augmentation de la densité des compétitions.

François Bieuzen

D’ailleurs, les coureurs d’élite qui s’entraînent au campus Nike en Oregon sont reconnus pour ne faire que très peu de compétitions. Les Canadiens Mohammed Ahmed et Gabriela DeBues-Stafford en font partie. Ils ne participent qu’à cinq ou six courses officielles par an.

Ce groupe utilise cette stratégie depuis plusieurs années maintenant et a d’excellents résultats, souligne Trent Stellingwerff. Tout ce qu’ils font, c’est s’entraîner, s’entraîner et encore s’entraîner. Ils choisissent leurs compétitions. La pandémie a imposé cette façon de penser chez les autres.

Elle est couchée au sol, sur le dos.

Gabriela Debues-Stafford, en 2019, alors qu'elle venait d'établir un record national au 1500 m.

Photo : afp via getty images / ANTONIN THUILLIER

Clairement, ça nous a permis de voir ce que ça faisait [de prendre plus de temps pour récupérer], ajoute François Bieuzen. Dur de dire ce que ça va faire dans le futur, il y a toute la logique économique derrière tout ça que nous ne maîtrisons pas. Ça nous a permis de voir que les pauses ou moments de récupération sont intéressants, mais qu'il ne faut pas trop en avoir non plus.

Au-delà des meilleures performances et des athlètes plus en forme, est-ce que les commanditaires seraient prêts à avoir moins de visibilité? Les organisateurs à avoir moins de profits tirés de la vente des billets? La réponse viendra probablement d'elle-même lorsque la vie reprendra son cours.

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