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Le plan d’action de Natation Artistique Canada vivement critiqué

Des nageuses sautent dans une piscine

L'équipe canadienne de natation artistique plonge à l'eau.

Photo : Getty Images / Al Bello

Diane Sauvé
Jacinthe Taillon

Plusieurs acteurs du milieu sportif réagissent au plan d'action présenté par Natation Artistique Canada (NAC) après la fermeture de son centre national d’entraînement et la publication du rapport de la firme ITP Sport. (Nouvelle fenêtre)

Trois nageuses de l’équipe nationale de natation artistique n’ont pas caché leur déception à la suite de la publication du rapport de l’examen de NAC le 30 octobre.

Ce rapport visait à recommander des améliorations du Sport sécuritaire basées sur l'analyse des pratiques actuelles de l'équipe nationale de Natation Artistique Canada et non à traiter des plaintes ni à enquêter sur les allégations portées à son attention.

Ces athlètes étaient de celles qui avaient brisé le silence à la suite de la fermeture du centre. Nous protégeons leur identité en les appelant Sarah, Caroline et Patricia.

Sarah ne se dit pas surprise de la suite des choses et du fait que tout le personnel d'entraîneurs demeure en place, même si le rapport relève des expériences d'abus psychologique, de harcèlement, de négligence, de harcèlement sexuel et de discrimination ainsi qu'une culture de la peur.

Rien n’a jamais changé. Je suis foncièrement déçue et j’ai un peu le coeur brisé. Jackie (Buckingham) [chef de direction de NAC, NDLR] nous a dit qu’ils nous appuieraient si nous décidions de partir et que nous ne pouvions pas composer avec la situation.

Pour moi, c’est navrant de voir qu’ils ne se préoccupent pas vraiment de nous. C’est la décision qu’ils ont prise. Et si vous l’aimez, vous l’aimez. Sinon, goodbye.

Sarah, nageuse de l'équipe nationale

Vous laissez partir si facilement vos athlètes, mais vous bataillez ferme pour garder vos entraîneurs, lance Caroline. Vraiment? Ne préféreriez-vous pas soutenir le rêve olympique de vos athlètes et tenter de vous battre pour les garder? Parce que sans nous, vous n’avez pas d’équipe. Il n’y a aucune incitation pour nous à vouloir rester.

Au-dessus de l'eau, des jambes émergent.

Des membres de l'équipe canadienne de natation artistique lorsqu'elles ont remporté l'or aux Jeux panaméricains à Lima, au Pérou, en juillet 2019.

Photo : Associated Press / Moises Castillo

Jackie Buckingham affirmait ceci à Radio-Canada Sports à la suite de publication du rapport : Si les entraîneurs sont évalués par rapport aux normes indiquées dans les diverses politiques de conduite, ils doivent comprendre ce que cela signifie pour eux. Il faut donc les aider à comprendre où les choses ont changé et en particulier avec ces nouvelles règles qui émergent dans le code de conduite universel. Il n'est pas juste, sur le plan de l'équité procédurale, d'évaluer une personne en fonction d'un critère dont elle ne connaît pas l’existence ou qu’elle n’a pas encore eu la chance de comprendre.

Une déclaration qui frustre Caroline au plus haut point.

Pour moi, cela semble vraiment stupide que Jackie pense que les gens ne savent pas ce qu'est de l’abus ou du harcèlement, dit-elle. Ce sont plus que des termes de code de conduite. Ce sont des termes relatifs aux droits de la personne. Des choses que les gens savent tout simplement. Pour moi, c'est absurde que l’organisation pense qu'il est juste de leur donner une seconde chance pour quelque chose qu'ils auraient dû savoir. C’est leur travail de comprendre le code de conduite lorsqu'ils entrent en poste.

Piscine du centre national d'entraînement de natation artistique

Piscine du centre national d'entraînement de natation artistique

Photo : Radio-Canada

Puis, lorsque Natation Artistique Canada affirme que l’on demandera aux athlètes de définir ce qui est acceptable ou non, Caroline croit que c’est une perte de temps.

Nous avons déjà fait l’exercice lors de nos entretiens avec l’examinateur, lance-t-elle. Ce n'est pas nous qui avons défini ce qu’est le harcèlement ou l'abus. Cela a été défini par l'examinateur lorsqu’il formulait ses questions. NAC devrait donc déjà savoir ce que nous trouvons abusif et harcelant.

Je ne comprends pas pourquoi la fédération a besoin de nous pour déterminer : "Oh! Vous êtes prêtes à accepter une certaine quantité d’abus, mais pas ceci." Ça n'a aucun sens. Ça devrait être tolérance zéro.

Caroline, nageuse de l'équipe nationale

Natation Artistique Canada propose un plan d’action comprenant de l’éducation spécifique sur le sport sécuritaire pour tout son personnel et ses athlètes. Après quoi on prévoit une réintégration progressive au centre pour tout le monde.

Si les trois nageuses attendent de voir la suite des choses, la retraite est toujours envisagée.

Je veux voir de quoi aura l’air le processus de réintégration, mais je suis presque certaine à 100 % que je ne retournerai pas en janvier. Ils n’ont rien fait pour changer les choses. Je ne retournerai pas dans un endroit où il y a de l'abus. Je ne peux pas me replacer dans cette situation, dit Sarah.

Caroline considérera y retourner seulement si NAC apporte les changements qu’elle juge appropriés, notamment de nouveaux entraîneurs.

Patricia préfère attendre de voir comment la situation évoluera dans les semaines à venir avant de statuer sur son retour.

Cela ne vaut pas le rêve olympique pour moi et ma santé mentale.

Patricia, nageuse de l'équipe nationale

Sylvie Fréchette fulmine

Sylvie Fréchette a du mal à comprendre ce qui guide les décisions de Natation Artistique Canada. La médaillée d’or des Jeux de Barcelone et aujourd’hui entraîneuse-chef du club Neptune Synchro a l’impression que la fédération ne prend pas la situation au sérieux.

C'est comme si on disait : "Oui, il y a eu de l'abus psychologique, de l'abus verbal. Oui, il y a un climat de peur. Mais ça va aller. On va retourner là [au centre d’entraînement] et on va faire des séances d'éducation. Tout le monde ensemble, on va apprendre aux athlètes à être capable de parler quand elles ne sont pas bien. Et ça va mieux aller." Il n'y a rien qui va changer. Ce qui va changer, c'est qu'on veut les éduquer. Les éduquer à quoi? À se la fermer la prochaine fois? Je ne comprends pas.

Elle prend la pose devant une piscine.

Sylvie Fréchette

Photo : Radio-Canada / Alain Décarie

À moins d’un an des Jeux olympiques de Tokyo, Sylvie Fréchette s’inquiète du temps qui file. Elle croit que NAC pourrait faire autrement et ainsi permettre aux filles de continuer à s’entraîner au centre.

Quand tu as quelque chose qui est menaçant pour une, deux, trois, quatre athlètes dans une équipe, il me semble qu'en bon chef de famille, le réflexe devrait être d'enlever la menace, pas de fermer le centre et d’arrêter l’entraînement! Mais là, qui est puni, là-dedans? Ce sont les athlètes. On les punit pour avoir levé la main et avoir dit qu'il y a quelque chose qui ne va pas. J’ai beaucoup de colère.

Sylvie Fréchette

Dans une entrevue à Radio-Canada Sports, la chef de la direction de Natation Artistique Canada, Jackie Buckingham, avait réitéré sa confiance en son personnel.

Nous avons la meilleure équipe de soutien pour une équipe olympique de natation artistique. Notre équipe est forte et nous espérons la garder intacte.

Cette déclaration a fait vivement réagir Sylvie Fréchette.

Je suis tellement fâchée quand j'entends ceci. On sait que ce n’est pas une enquête, donc il ne peut pas y avoir d'accusations. Mais on dit dans l'examen qu'il y a eu de l'abus et un climat de peur. Puis, elle a le culot de se tenir droite et de dire : "Je le sais qu'on a la meilleure équipe d’entraîneurs possible pour mon équipe." Je trouve qu’elle ne cherche pas assez de professionnalisme. Moi, c'est drôle, mais pour envoyer les meilleures athlètes de mon pays aux Jeux olympiques, j'espère mieux que ça.

Elle aussi mère d’une nageuse artistique, Sylvie Fréchette est catégorique : elle n’enverrait pas sa fille au centre national. Elle doute que les personnes en place aient la légitimité de diriger sa fédération nationale.

Ce que je comprends [du rapport de l’examen], c’est abominable, ça n'a pas de bon sens, dit-elle. On a vu que 40 à 50 % des athlètes ont été témoins ou victimes d’abus. C’est énorme. Mais ça ne se peut pas qu'il n'y ait pas quelqu'un d'autre, quelque part par-dessus Natation Artistique Canada, qui ne peut pas se mettre le nez là-dedans puis aller confirmer qu'ils sont corrects ou aller confirmer qu'ils ne vont pas assez en profondeur. Il me semble que ça ne se peut pas que ça s'arrête comme ça.

Sport’Aide s’insurge

Sylvain Croteau est directeur général de l’organisme indépendant Sport’Aide qui vise à offrir des services d’accompagnement, d’écoute et d’orientation aux jeunes sportifs, témoins de violence à l’égard des jeunes.

C’est la première fois que l'organisme accepte de se prononcer sur un cas en particulier.

La dernière chose que je voudrais entendre, c’est : "Sport’Aide n’a pas voulu s’exprimer là-dessus." Les victimes après qui vivent des choses comme ça dans ce sport-là ou dans d’autres sports, comment pourront-elles réellement croire que Sport’Aide va les aider, être à leur écoute et les accompagner?

Plan rapproché de Sylvain Croteau qui porte une chemise blanche et des lunettes.

Sylvain Croteau, directeur général de Sport’Aide

Photo : Radio-Canada

L’organisme a discuté de la question en équipe et le constat est unanime.

On se dit : "Qu'est-ce qu'on n'a pas compris? Ou qu'est ce qu'ils ne comprennent pas?" Je n'ai pas l'impression qu'on est là pour nos jeunes sportifs. On ne protège pas nos jeunes sportifs.

Sylvain Croteau, directeur général de Sport'Aide

Je me mets à leur place, poursuit-il. Je ne veux pas parler pour eux, je ne leur ai pas parlé. Mais si je me mets à leur place 30 secondes, j'aurais de la difficulté à faire confiance très honnêtement. J’aurais de la difficulté à penser que les choses vont changer et qu'il y a une volonté ferme de notre organisation de prendre soin de nous. Moi, j'en douterais fortement.

À la lumière de certains passages du rapport, Sport’Aide s’indigne.

On est venu prendre une radiographie de l'organisation. Ce que je trouve décevant là-dedans, c’est que même si on n'a pas noté de preuve d'abus sexuel, physique et de bizutage, on a relevé d'autres expériences qui sont tout aussi préoccupantes. Quand on lit ça, c'est comme si ça avait beaucoup moins d'importance que les abus sexuels, les abus physiques et le bizutage, alors qu'il n'en est rien. Et c'est tout aussi important. C'est sur le même pied d'égalité. C'est de la banalisation.

Des jambes d'une nageuse artistique émergent de l'eau

Une nageuse sort les pieds de l'eau.

Photo : Radio-Canada

Ce qui préoccupe d’autant plus le directeur général Sylvain Croteau, c’est de lire que Natation Artistique Canada demandera aux athlètes de déterminer ce qui est acceptable pour elles ou non.

Quand on est une organisation sportive qui veut bien prendre soin de ses jeunes athlètes et de s'assurer qu'ils ont une expérience sportive positive, la moindre des choses, c'est de mettre ses culottes et d'assumer le leadership qu'il se doit parce qu'on est responsable et imputable. Il ne revient pas aux jeunes sportifs, on n'a pas à les rendre responsables de changer des comportements et une culture dans une organisation sportive. C’est injuste.

Sylvain Croteau, directeur général Sport'Aide

Sylvain Croteau n’achète pas les explications de Jackie Buckingham quand elle dit ceci : Il n’est pas juste d’évaluer, sur le plan de l'équité procédurale, d'évaluer une personne en fonction d'un critère dont elle ne connaît pas l’existence ou qu’elle n’a pas encore eu la chance de comprendre.

Selon le directeur général de Sport’Aide, c’est l’organisation qui a manqué à son obligation d’employeur.

C'est le devoir de l'organisation de s'assurer que ses gens le connaissent [le code de conduite universel, NDLR ] et le comprennent. C'est le devoir d'une organisation qui est responsable. C'est la base.

Des entraîneuses de clubs se prononcent

Le haut du visage d'une nageuse artistique sur le bord de la piscine

Une nageuse artsitique

Photo : Radio-Canada / Raphaël Tremblay

L’entraîneuse-chef par intérim du club Québec Excellence Synchro, Marie-René Blanchet, a été consultée par l’examinateur.

Elle se dit, pour sa part, satisfaite du rapport de l’examen qui, selon elle, a clairement mis en lumière les améliorations possibles au sein de l’organisation.

Aussi, personnellement, je considère que l’approche choisie (c'est-à-dire l’éducation des divers intervenants au sein de l’équipe nationale, mais aussi partout au Canada) demeure la meilleure approche pour améliorer la situation à long terme dans notre communauté sportive.

Marie-René Blanchet, entraîneuse-chef par intérim, Québec Excellence Synchro

Autres sons de cloche de Jennifer Tregale et de Laura Swift, elles aussi interrogées dans le processus d’examen de NAC.

Selon l’entraîneuse-chef du club Calgary Aquabelles, NAC a choisi l’inaction.

Demander aux athlètes et aux entraîneurs de définir ce qui rend un lieu de travail sûr est insensé, dit Jennifer Tregale. Dire que le code et les attentes en matière de comportement n'étaient pas clairs et qu’ils nécessitent une formation supplémentaire diminue la portée des politiques de travail et d'organisation existantes qui ont été conçues et créées pour assurer la sécurité des athlètes.

Laura Swift, entraîneuse-chef du club Dollard Synchro, fait aussi partie de celles qui ont été consultées par l’examinateur.

Après avoir entendu les commentaires les plus récents de la chef de la direction de Natation Artistique Canada, je ne peux que me décrire comme extrêmement déçue, lance-t-elle.

Ces problèmes très réels et sérieux ne sont-ils pas "assez graves"? Comment est-ce possible? Demander aux athlètes de redéfinir les termes qui existaient dans le Code de conduite et le Code canadien des droits de la personne depuis plusieurs d'années est complètement ridicule et extrêmement offensant.

Laura Swift s’interroge sur la nature du plan de réintégration de Natation Artistique Canada et se dit désolée pour les athlètes.

Les athlètes ont vécu des traumatismes dans un environnement administré par NAC. Où sont les excuses et la reconnaissance des mauvaises actions actuelles et passées? Qui assumera la responsabilité de l'expérience actuelle des athlètes de notre équipe senior? Quel message cela envoie-t-il à nos organisations provinciales, nos clubs, nos familles, nos entraîneurs et nos athlètes? Certainement pas le bon.

Laura Swift, entraîneuse-chef du club Dollard Synchro

Debbie Muir a été l’entraîneuse des championnes olympiques de 1988, Carolyn Waldo et Michelle Cameron. Avant les Jeux de Sydney en 2000, le Comité olympique australien et la commission sportive du pays ont retiré les fonds de la Fédération australienne de natation artistique. C’est Debbie Muir qu’on avait appelée pour prendre en charge le programme olympique. Un programme qui était alors, dit-elle, dysfonctionnel.

Cette entraîneuse à la retraite observe ce qui se passe de l'extérieur et croit qu’un grand ménage s’impose au sein de la fédération canadienne. Elle propose une forme de mise en tutelle de l’organisation.

J’en dors mal la nuit, et même si je ne suis plus impliquée, confie-t-elle. Je me demande vers qui les athlètes peuvent se tourner pour essayer d'avoir réparation et de régler les choses. Elles sont coincées et à la merci de tous ces gens qui prennent de très mauvaises décisions.

Ce que Debbie Muir espère, c’est que les gens du milieu se lèvent.

J'aimerais tellement que la communauté de natation artistique proteste vivement, qu’il y ait un tollé et que l’on dise : "Ce groupe de direction ne fonctionne pas et c'est à ce niveau que le changement doit se produire si nous voulons un jour aller de l'avant."

Debbie Muir, nageuse à la retraite

Jean-Luc Brassard outré 

Un homme dans un studio de radio, devant un micro

Jean-Luc Brassard

Photo : Radio-Canada / Stéphanie Dufresne

Jean-Luc Brassard tenait à ajouter sa voix à la discussion. Le champion olympique de Lillehammer en ski acrobatique offre son soutien aux nageuses qui ont eu le courage de parler.

C'est à des vieux comme moi de parler pour dénoncer ces affaires-là. Même s'ils ne sont pas contents contre moi, je m'en balance. Ce que je trouve le plus dommage, c'est qu'il y a un groupe de filles qui a demandé de l'aide. Quand tu arrives au point où tu demandes de l'aide alors que tu es supposée être une athlète olympique sans peur, sans reproche, capable d'affronter toutes les montagnes du monde, c’est parce que ça va vraiment mal.

Et cet appel à l'aide n'a pas été entendu. Il a juste été vu comme un problème à mettre de côté, à balayer. Et ça, c'est l'humiliation de ces filles-là. Je ne sais pas pourquoi il n'y a pas un coup de balai qui se donne en ce moment. Elles sont prises dans une espèce de piège épouvantable.

L’ancien chef de mission adjoint des Jeux de Sotchi interpelle le conseil d’administration de NAC.

Où était le conseil d'administration de Natation Artistique Canada? Eux autres, leur job, c'est de faire attention aux athlètes! Mais où étaient-ils? Où sont-ils quand il arrive des choses comme ça? La seule chose qui m'importe en ce moment, c'est de savoir que ces filles-là seront écoutées, qu’elles vont réussir à finir leur carrière avec une tête sur les épaules et non pas une seringue dans le bras.

Jean-Luc Brassard, champion olympique Lillehammer

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