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La Russie joue son avenir sportif : le regard de deux experts

Un ancien président du Tribunal arbitral du sport et un spécialiste de l'antidopage se prononcent sur ce procès déterminant.

Une femme agite un drapeau de la Russie devant le quartier général du Comité international olympique, à Lausanne, en Suisse.

Une femme agite un drapeau de la Russie devant le quartier général du Comité international olympique, à Lausanne, en Suisse.

Photo : Getty Images / Fabrice Coffrini

Le procès entre l’Agence mondiale antidopage (AMA) et le Comité olympique russe, accusé de tricheries, s'est ouvert lundi à Lausanne. L'endroit exact est tenu secret.

On se souviendra de l’énorme scandale qui avait révélé au grand jour un système de dopage organisé aux plus hauts échelons de l’État russe.

Les conséquences pour les athlètes russes peuvent être dramatiques, car ils risquent d’être exclus pendant quatre ans de toutes compétitions internationales. Ce qui comprend évidemment les Jeux olympiques de Tokyo et ceux de Pékin, sans oublier tous les championnats du monde. Les Russes risquent aussi de ne plus pouvoir organiser sur leur territoire toutes compétitions d’envergure.

La Russie exclue de toutes compétitions sportives durant quatre ans, voilà donc l’enjeu de ce procès.

À l’origine, l’AMA voulait des audiences publiques, mais le Comité olympique russe a refusé. Trois arbitres écouteront les arguments des deux parties er détermineront si des sanctions seront prises. Pour comprendre le mécanisme du Tribunal arbitral du sport (TAS), Radio-Canada Sports s’est entretenu avec l’avocat montréalais Patrice Brunet, qui a déjà été arbitre et président de ce tribunal.

Il faut tout de suite expliquer que le TAS est un tribunal privé et pour que les audiences soient publiques, il faut que les deux parties soient d’accord. Ce n’est pas un tribunal de droit commun qui est inséré dans un système judiciaire d’un pays en particulier. C’est un forum ou les deux parties acceptent d’être liées à ses décisions, explique Patrice Brunet.

Ce n’est pas la première fois qu’un comité olympique se présente devant le TAS, mais ce n’est pas fréquent, comme le mentionne l’avocat.

C’est en effet rare de voir un comité olympique d’un pays se présenter devant le TAS, mais rappelons-nous l’affaire Arturo Miranda. Le plongeur cubain voulait représenter le Canada, son pays de résidence, mais le Comité olympique cubain ne voulait pas le relâcher. Il a donc saisi le TAS et est devenu une partie intervenante.

Certains observateurs du monde du sport trouvent curieux que ces audiences ne soient pas publiques et pensent qu’elles pourraient avoir un effet pédagogique pour les spectateurs. Patrice Brunet abonde dans ce sens, mais a tout de même certaines réserves.

La plupart des tribunaux arbitraux dans le monde ne sont pas publics, dit-il. C’est la manière dont ils fonctionnent. Et, dans bien des cas, même les décisions ne sont pas publiques. On peut penser aux décisions d’arbitrage en sport professionnel : on n’a pas accès aux audiences, on n’a pas accès aux décisions. Mais il ne faut pas oublier que dans une cause arbitrale, il n’y a pas que deux parties qui sont représentées, mais il y a aussi des témoins qui veulent peut-être protéger leur vie privée, qui veulent protéger leur réputation ou bien qui refuseraient d’être transparents dans leur témoignage.

Le procès Floyd Landis

Le cycliste américain et ancien coéquipier de Lance Armstrong avait été suspendu deux ans pour dopage. À l’époque, il avait interjeté appel devant le TAS et c’était Patrice Brunet qui présidait les audiences.

Il y a une quinzaine d’années, j’étais président du tribunal d’arbitrage qui avait suspendu Floyd Landis et c’était à cette époque le premier procès d’arbitrage, de dopage qui était public. C’est Floyd Landis qui avait demandé un procès public et l’Agence antidopage américaine ne s’y était pas opposée. J’avais donc dû prendre une décision intérimaire pour permettre que cette audience soit publique, essentiellement pour des raisons pédagogiques, et les médias du monde entier avaient donc pu suivre les débats.

« La Russie ne peut pas jouer avec le système comme ça »

Il y a trop longtemps que la Russie joue avec le feu.

David Pavot, directeur de la chaire de recherche sur l'antidopage de l'Université de Sherbrooke

L’expert en droit international et directeur de la première chaire mondiale de recherche sur l’antidopage de l’Université de Sherbrooke, David Pavot, s’interroge fortement sur la démarche de la Russie de s’en remettre au Tribunal arbitral du sport pour retrouver sa place dans le monde du sport.

La Russie nous rit au nez, lance d’entrée de jeu l’expert international.

On sait depuis des années qu’il y a un problème endémique de dopage en Russie. C’est certain que la Russie est un exemple et qu’il existe peut-être d’autres pays, d’autres fédérations envers lesquels l’AMA pourrait se diriger. Mais d’un autre côté, ils ont truqué les Jeux de Sotchi, on le sait. Cela fait des années qu’ils ont un programme de dopage qui est administré par le laboratoire antidopage de Moscou, on le sait. Cela fait des années que l’on a un pays qui refuse de se conformer aux règlements. Ils ont été jusqu’à menacer d’emprisonnement les enquêteurs de l’AMA. Au bout d’un moment, cela suffit!

Quand on demande à David Pavot si finalement ce ne sont pas les sportifs russes qui risquent le plus de payer la note, la réponse ne se fait pas attendre.

C’est aussi aux sportifs de dire : "Maintenant, il y en a marre, et qu’ils fassent pression sur leur gouvernement pour changer les choses." Quand on regarde les statistiques des performances de sportifs russes dans certains sports et celles qui révèlent des cas de dopage, on est dans des dimensions effarantes.

Alors, oui, c’est triste pour certains athlètes russes, mais c’est triste aussi pour tous ces athlètes propres qui n’ont pas pu jouir de leur victoire. Quand on reçoit sa médaille cinq ou six ans plus tard, ce sont des années de perdues en visibilité, en commandites.

Parlez-en à Alex Harvey, qui voyait sur le même podium trois Russes aux performances inatteignables, en tournant à l’eau claire.

Au bout d’un moment, il faut que cela s’arrête, il est temps que ça s’arrête. La Russie ne peut pas jouer avec le système comme ça et se moquer éperdument du monde.

David Pavot

L’expert international reconnaît que la Russie est une grande nation du sport, mais il serait temps qu’elle joue et qu’elle respecte les règles comme tout le monde, insiste-t-il, car c’est avant tout une question de santé publique.

In fine, c’est juste du sport. Est-ce que demain on a envie que nos gamins, pour aller gagner une breloque aux Jeux olympiques, prennent de la testostérone ou des cochonneries à 12 ans? Parce que c’est ça aujourd’hui!

David Pavot pense que le sort de la Russie est déjà joué, d’autant qu’elle avait une importante carte dans son jeu et qu’elle l’a perdue.

Ce serait une énorme atteinte à la crédibilité du système si le Tribunal arbitral du sport lavait la Russie de tout soupçon. Est-ce qu’on peut s’attendre à ce que la Russie soit blanchie? Je ne pense pas. Est-ce qu’on peut s’attendre à une modulation de la sanction? Peut-être.

La Russie adopte une position victimaire en criant au complot de l’Occident contre elle. Ce n’est pas en adoptant cette stratégie qu’elle va être crédible devant un tribunal. On a ici des preuves qui sont effarantes.

De la corruption des échantillons en passant par la tentative pour discréditer le lanceur d’alerte Grigory Rodchenkov, mais surtout, ils ont perdu leur carte maîtresse dans cette affaire avec le limogeage de Iouri Ganous, le directeur de l’Agence russe antidopage qui devait faire le ménage dans l’antidopage russe.

Les audiences du Tribunal arbitral du sport se déroulent du 3 au 5 novembre à Lausanne.

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