•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Chronique

Les Coyotes, l’intimidation et l’importance de la réhabilitation

Un gros plan du logo des Coyotes de l'Arizona sur le chandail d'un joueur

La sélection par les Coyotes de l'Arizona du défenseur Mitchel Miller a semé la controverse.

Photo : The Associated Press / Winslow Townson

L’intimidation fait partie intégrante du hockey. Mais cette semaine, la LNH, les Coyotes de l’Arizona et l’un de leurs jeunes espoirs ont été plongés au cœur d’un extraordinaire débat moral sur l’intimidation à l’école, le racisme et le châtiment qui devrait en découler. Attaqués de toutes parts, la ligue et les Coyotes ont réagi comme d’habitude, en protégeant leur image et leurs intérêts commerciaux.

L’histoire a commencé quand le quotidien américain The Arizona Republic a révélé qu’au dernier repêchage, les Coyotes ont misé avec leur première sélection, un choix de 4e tour, sur un jeune homme qui a comparu devant un tribunal de la jeunesse de l’Ohio à 14 ans.

Le joueur en question est le défenseur Mitchell Miller, un candidat de l’équipe junior des États-Unis qui jouait dans la USHL (le circuit junior américain) au cours des dernières saisons et qui poursuivait, jusqu’à vendredi, son développement à l’Université North Dakota.

À 14 ans, Miller était un intimidateur. Il s’est livré à plusieurs actes d’intimidation, de violence et même à des comportements racistes à l’endroit d’Isaiah Meyer-Crothers, un élève noir aux prises avec un retard de développement.

Les actes commis par Miller sur l'élève vulnérable sont simplement affreux. Avec des amis, il a trompé la victime de façon à lui faire manger un bonbon qui avait auparavant été déposé dans un urinoir. Meyer-Crothers a essuyé de nombreuses insultes racistes de la part de Miller en plus de se faire frapper et battre. Selon la victime, ces comportements ont duré plusieurs années.

L’incident qui a fait aboutir Miller devant le tribunal de la jeunesse de l’Ohio a été un assaut, capté par des caméras de surveillance, au cours duquel Meyer-Crothers s’est violemment fait cogner la tête, à plusieurs reprises, sur un mur de briques.

Le juge qui a entendu l’affaire a condamné Miller à 25 heures de travaux communautaires. L’intimidateur a aussi dû rédiger une lettre d’excuses à la victime et à sa famille.

La famille Meyer-Crothers a été profondément choquée et marquée par cet épisode.

*** 

Quatre ans après des événements troublants, Mitchell Miller a été repêché par les Coyotes de l’Arizona. Isaiah Meyer-Crothers dit avoir eu mal eu coeur en apprenant la nouvelle. Et la famille de la victime a vivement blâmé l’organisation des Coyotes pour ce qu’elle considère être un flagrant manque de sensibilité.

Les recruteurs des Coyotes étaient pourtant bien au fait des actes troublants ayant marqué l’adolescence du jeune défenseur américain. En fait, toutes les équipes de la LNH connaissaient son passé. Avant le repêchage, Miller avait d’ailleurs fait parvenir une lettre aux 31 formations dans laquelle il admettait avoir été un intimidateur. Il affirmait aussi avoir fait amende honorable et avoir tiré d’importantes leçons de cet épisode de sa vie.

Malgré cette démarche, plusieurs équipes ont choisi de le rayer de leur liste de candidats. Les Coyotes ont décidé de lui donner une seconde chance. Et cette décision, compte tenu des vives tensions sociales qui prévalent en Amérique du Nord, a valu des tonnes de publicité négative à l’organisation des Coyotes.

À titre d’exemple, le magazine The Hockey News a titré : À quoi les Coyotes pensaient-ils quand ils ont sélectionné Mitchell Miller? Par ailleurs, un chroniqueur du USA Today a écrit que Mitchell Miller avait définitivement perdu son droit de devenir un hockeyeur professionnel le jour où il a projeté la tête de Meyer-Crothers sur un mur.

Dans la même veine, l’Alliance pour la diversité au hockey s’est publiquement attaquée à la LNH et aux Coyotes en affirmant que la sélection de Miller démontrait que la politique de tolérance zéro de la ligue envers le racisme ne pouvait être tenue pour acquise et que la ligue n’appliquait pas les valeurs dont elle disait faire la promotion.

Les Coyotes, dont le président Xavier Gutierrez est le premier Latino-Américain à diriger une équipe de la LNH, s’étaient défendus en expliquant qu’ils croyaient en la réhabilitation de Miller et qu’ils souhaitaient pouvoir l’encadrer et lui permettre de contribuer positivement à la société.

Les blâmes n’ont toutefois jamais cessé.

Interpellés de tous les côtés, les Coyotes ont fini par lâcher le morceau jeudi en annonçant qu’ils renonçaient à leurs droits sur Mitchell Miller. L’Université North Dakota, qui disait pourtant avoir fait ses devoirs avant d’accepter la candidature de Miller (en soulignant que les faits reprochés remontaient à quatre ans) a fait de même vendredi en excluant l’athlète de 18 ans de son programme de hockey. 

***

Cette affreuse histoire d’intimidation et les réactions qu’elle suscite aux quatre coins du continent soulèvent des questions éthiques importantes. Dans ce débat, ce sont des valeurs fondamentales de notre société qui sont mises à l’épreuve.

À titre d’exemple, la notion de réhabilitation est au coeur même de notre système de justice. À la base, les principes de justice naturelle veulent que les citoyens qui commettent des crimes aient droit à une seconde chance après avoir payé leur dette à la société.

Et cette notion de deuxième chance est encore plus forte quand les crimes sont commis par des mineurs.

Dans la plupart des pays occidentaux, les lois sur les jeunes contrevenants existent justement parce que les adolescents ne peuvent être jugés selon les mêmes critères moraux que les adultes. Ainsi, les juges doivent tenir compte du degré de maturité des jeunes accusés qui se trouvent devant eux et prendre des mesures rapides qui favorisent leur réadaptation et leur réinsertion sociale.

Sachant cela, il est permis de se demander si le cas de Mitchell Miller aurait pu ou dû être géré différemment.

S’il était né au Canada, il est important de le rappeler, le public n’aurait jamais pu apprendre cette histoire parce que, justement pour favoriser la réinsertion sociale, la Loi sur les jeunes contrevenants protège l’identité des mineurs qui commettent des actes criminels ou qui en sont victimes.

***

Ce que Mitchell Miller a fait est inacceptable et ça nous a tous fait réagir [...] Il y a un très faible pourcentage de la population capable de commettre des gestes comme ceux-là. Et de surcroît envers une personne handicapée. L’empathie envers les personnes handicapées est transversale. Peu importe leur religion, leur sexe ou leur origine ethnique, les gens font généralement attention à cela, dit Éric Morissette.

M. Morissette est professeur agrégé à la Faculté de sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Il est aussi chercheur associé à la chaire de recherche sur le bien-être et la prévention de la violence et de l’intimidation à l’école. Bref, il est un expert reconnu en la matière. Et l’histoire de Miller a capté son attention.

L’intimidation, souligne-t-il, est le contraire de l’empathie.

Souvent, quand on questionne des enfants intimidateurs, on apprend qu’ils ont eux-mêmes été intimidés. Les êtres humains reproduisent les comportements qu’ils observent. Par exemple, un jeune qui se met à fumer à 12 ans ne le fait pas parce qu’il ressent le besoin de fumer. Il le fait parce qu'il a observé et copié un modèle d’adulte.

De la même manière, si un jeune intimidateur est pris en charge et entouré de modèles empathiques, il va les reproduire et il va développer cette compétence sociale. Pourquoi le jeune Miller n’avait-il pas développé cette empathie à l’âge de 14 ans? Parce qu’il n’y avait peut-être pas été suffisamment exposé.

C’est pour cela qu’on dit que le sport change parfois des vies. Ça va au-delà de jouer avec un bâton ou un ballon. Ça permet de rencontrer des entraîneurs ou des enseignants qui deviennent des mentors, de nouveaux modèles qui vont influencer les jeunes et remplacer les modèles insatisfaisants qu’ils avaient dans leur vie. Dans ce temps-là, les jeunes récupèrent et développent la résilience, explique Éric Morissette.

***

Le professeur Morissette ne s'est pas impliqué directement dans le cas de Mitchell Miller. Mais les nombreux articles qu’il a lus sur le sujet lui donnent l’impression que tout ce qui avait été fait au cours des quatre dernières années allait dans le sens d’une réhabilitation complète du jeune délinquant.

Il y a quatre ans, les gens de son milieu se sont mobilisés. Des personnes responsables sont intervenues pour l’encadrer, dont un juge, des travailleurs sociaux et des éducateurs. Il y a eu une conséquence à ses gestes et il a réparé son tort. On peut être en désaccord ou non avec la sévérité de la peine qui lui a été imposée, mais il faut faire confiance aux gens qui étaient en place et qui avaient une pleine connaissance du dossier.

Suite à ces interventions, Miller a continué à pratiquer son sport. Il a été encadré par des équipes de haut niveau. Et je retiens qu’il ne s’est pas défilé quand on lui parlait de son passé. Il a notamment fait preuve de transparence en rédigeant une lettre à l’intention de toutes les équipes de la LNH, rappelle M. Morissette.

Quand une situation comme celle-là est résolue, il faut continuer à développer un excellent citoyen parce qu’on ne veut pas en faire un criminel à vie. Mais la LNH est une entreprise privée dont l’objectif principal ne consiste pas à accorder de deuxièmes chances ou à développer des citoyens. La ligue et les Coyotes ont voulu préserver leur image. Et comme il n’était qu’un candidat de 18 ans parmi tant d’autres, c’était d’autant plus facile de laisser Mitchell Miller.

*** 

La LNH a pourtant déjà produit de formidables exemples de réhabilitation.

Au milieu des années 1980, quand il portait les couleurs des Bruins de Boston, Craig McTavish avait heurté et tué une jeune femme alors qu’il conduisait sa voiture en état d’ébriété.

Si la justice de la rue et des médias sociaux s’était appliquée, McTavish n’aurait plus jamais foulé une patinoire de la LNH. Mais à sa sortie de prison, les Oilers d’Edmonton lui ont offert une seconde chance. Et McTavish a brillamment saisi cette bouée. Il a sensibilisé ses pairs et la population quant aux dangers de l’alcool au volant. Et il est plus tard devenu entraîneur puis directeur général des Oilers!

Le directeur du développement des joueurs du Canadien, Rob Ramage, était ivre au volant quand il s’est engagé dans le sens contraire de la circulation en 2003. Son passager et ami, l’ex-hockeyeur Keith Magnussen, a été tué dans cet accident.

Ramage a fait de la prison. Il a payé sa dette. Et le CH l’a embauché peu après pour camper un rôle de mentor auprès de ses jeunes joueurs. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’un jeune espoir dise avoir entendu Ramage raconter son histoire et avoir été profondément touché et sensibilisé par celle-ci.

En quoi la société se serait-elle mieux portée si Ramage avait vu les portes de la LNH se refermer définitivement devant lui?

On pourrait aussi rappeler le cas de Patrick Kane qui, en 2009 (il était alors une nouvelle super vedette de la LNH), avait battu un chauffeur de taxi de Buffalo parce que ce dernier se disait incapable de lui rendre 20 ¢ de monnaie sur une course de 13,80 $. Kane avait plaidé coupable et n’avait pas été inquiété par la ligue.

On pourrait conclure qu’il y a un système de deux poids deux mesures. Le sort de Mitchell Miller les préoccupe sans doute moins parce qu’ils ne savent pas quel genre de joueur il deviendra, conclut Éric Morissette.

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !