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Chronique

La COVID-19 en avance 1-0 sur les Jeux de Tokyo

Deux personnes photographient les anneaux olympiques.

Les Jeux olympiques ont été reportés à l'été prochain.

Photo : Reuters / Kim Kyung Hoon

Marie-José Turcotte

La COVID-19 a forcé le report des Jeux olympiques de Tokyo de 2020 à 2021.

Faut-il vraiment s’acharner à faire match nul entre le coronavirus et les Jeux japonais? Officiellement, c’est ce que souhaitent les organisateurs, qui répètent depuis des mois que tenir les Jeux olympiques et paralympiques, ce sera la preuve de la victoire de l’humanité sur la pandémie. Une chose est sûre, nous vaincrons! Mais quand?

Notre ennemi, le coronavirus, est encore bien présent. En ce moment, la pandémie est pour le moins préoccupante en Europe. Records de cas au quotidien, état d’urgence, couvre-feu, restrictions de toutes sortes... Je pourrais continuer pendant des pages, je vous épargne cela. On en a tous marre!

Le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, réside en Suisse. Aussi bien dire au coeur de la tourmente. Ce qui ne l’a pas empêché de déclarer au lanceur de javelot allemand Johannes Vetter, sur Instagram, le 23 octobre : Les Jeux seront ouverts à tous. Les athlètes ne sont pas responsables de la situation sanitaire dans leur propre pays. S’ils sont déclarés négatifs, et s’ils respectent les directives anti-coronavirus, nous leur donnerons leur chance de participer aux Jeux.

Pour l’instant, le Japon fait meilleure figure. En ce moment, le pays du Soleil levant recense autour de 700 nouveaux cas par jour, pour une population de 126 millions d’habitants. Chaque cas est de trop, mais si l’on compare, c’est peu. C’est moins que le Québec avec sa population de 8,5 millions.

Ce succès s’explique entre autres par le fait que l’on a fermé l’archipel nippon. En ce moment, 159 pays ou régions sont interdits d’entrée. Pour qu’il y ait des Jeux, ça voudrait dire ouvrir les portes aux représentants des 204 délégations participantes aux JO. Bien sûr, on peut tester, imposer des quarantaines, créer des bulles. Oui, la Ligue nationale de hockey a prouvé que la bulle étanche fonctionne.

Peut-on vraiment appliquer ce modèle quand on parle, pour les Jeux olympiques, de 33 sports et de 339 épreuves en deux semaines? Et 16 jours plus tard, on recommence avec les Paralympiques? En temps normal, c’est une mission d'une complexité incroyable. La pandémie augmente le coefficient de difficulté de façon exponentielle.

Est-ce que nous avons le droit, comme communauté internationale, en temps de pandémie, d'imposer aux Japonais cet exercice périlleux? Parce qu’eux, ils passeraient bien leur tour dans ces conditions. Un sondage du Japan News Network en juillet révélait que 77 % des répondants croyaient que les Jeux ne devraient pas avoir lieu.

D’autant plus que l’on sait maintenant que les personnes âgées sont plus vulnérables à la COVID-19. Le Japon compte la population la plus vieille du monde : 25 % des Japonais ont 65 ans et plus. Au Canada, c'est 17 %.

Le coût des Jeux

Alors, comment traduire ce discours optimiste du CIO? Comment comprendre que Thomas Bach agit de la même manière que l’hiver dernier, quand une majorité de gens lui disait qu’il était insensible à la situation sanitaire mondiale en voulant à tout prix tenir les Jeux comme prévu en juillet 2020.

Difficile de ne pas y voir une vaste entreprise de marketing pour convaincre les commanditaires de rester à bord. Un sondage du télédiffuseur japonais NHK en juin révélait que 66 % des commanditaires nippons n’étaient vraiment pas convaincus de prolonger de douze mois leur engagement.

On ne peut les blâmer. D’abord, c’est loin d’être sûr qu’il y aura des Jeux. En plus, le Japon vit une grave crise économique. D'avril à juin, la troisième économie mondiale s’est contractée de 7,8 %. C'est la plus grande baisse enregistrée depuis que l’on tient ces données, soit en 1955. Et l’on comprend facilement que la pandémie ne va pas du tout aider à la reprise.

Qu’il y ait des Jeux ou pas, ça va coûter cher. Selon le magazine économique japonais Nikkei, le report des Jeux pourrait augmenter la facture de près de trois milliards de dollars américains. Une autre étude faite par l’Université d'Oxford estime que les dépenses en vue des Jeux s'élèvent, en ce moment, à 15,84 milliards de dollars américains, soit 200 % d’augmentation par rapport aux estimations initiales.

Toujours selon cette analyse, dont l’auteur principal est Bent Flyvbjerg, ces Jeux sont déjà les plus onéreux de l’histoire pour une édition d’été. Et ces chiffres ne tiennent compte que des dépenses liées au sport. C’est-à-dire que l’on n’a pas calculé tous les frais reliés à l'amélioration des infrastructures publiques.

Ces observations rapportées par l’Université d’Oxford nous apprennent également que Tokyo n’est pas un cas d’exception. Selon leurs recherches depuis 1960, entre le coût projeté des Jeux et leur coût réel, il y a une augmentation moyenne de 172 %.

La fuite en avant

En ces temps d’incertitude où l’on se pose tous des questions, à savoir, comment voulons-nous voir la suite du monde, ce serait un excellent moment pour le CIO de se remettre en question. Les Olympiques, qui se voulaient au départ une fête de la jeunesse et de la fraternité, sont devenus une manifestation gigantesque et hors de prix. Peut-être que le best-seller des années 70 Small Is Beautiful (Une société à la mesure de l’homme) pourrait servir d'inspiration.

L’économiste britannique Ernst Friedrich Schumacher y défendait la thèse, entre autres, de l'importance de l’échelle humaine. On aurait besoin d'un système de pensée entièrement nouveau, système qui repose sur la prise en considération des personnes avant la prise en considération des biens, peut-on y lire.

Pour l’instant, c’est la fuite en avant. On peut croire que tout sera fait pour que les nombreux milliards investis ne soient pas engloutis dans le néant.

Il y aura beaucoup d’intérêt, à compter du 8 novembre, pour la rencontre internationale de gymnastique qui se déroulera dans l'une des installations olympiques, le gymnase national Yoyogi.

Quatre pays y seront représentés : le Japon, la Chine, la Russie et les États-Unis. Je n’ai jamais senti autant de pression, cet événement pourrait ouvrir la porte des Jeux de Tokyo, a dit à l’agence Reuters le Japonais Morinari Watanabe, président de la Fédération internationale de gymnastique et membre du CIO.

Oui, voilà une belle manière de tâter la réalité. Les athlètes participants devront être en quarantaine pendant deux semaines dans leur pays respectif avant leur arrivée à Tokyo. Ils devront être testés régulièrement avant et pendant leur séjour au Japon. Leur liberté de mouvement se limitera à l'hôtel et au gymnase, où 2000 partisans pourront assister à la compétition.

Bien sûr, on souhaite de tout coeur que ça se déroule bien. Mais encore une fois, il est question d’un sport et de très peu de gens. Les Jeux, ce sont 33 sports, 339 épreuves et quelques dizaines de milliers de personnes.

Oui, ce serait extraordinaire que les Olympiques aient lieu. Ça voudrait dire que ça va bien, que nous avons vaincu ce foutu virus à couronne. Je souhaite ardemment avoir le privilège de vous souhaiter la bienvenue, le 23 juillet 2021, à l’antenne de Radio-Canada, pour le début de Tokyo 2020. Mais dans les conditions actuelles, il faut avoir l’humilité de placer l’humain au centre des décisions.

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