•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Les ring girls survivront-elles à la pandémie?

Elles portent des bas résille.

Gros plan de pieds de femmes chaussées de talons aiguilles sur un ring

Photo : Getty Images / Stephen Dunn

Jean-François Chabot

La pandémie a considérablement ralenti les activités de la boxe professionnelle. Parmi les victimes collatérales, les filles de ring (ring girls) s’accrochent à la tradition en espérant éviter le pire.

Cette tradition de mettre en vitrine des femmes en marge d'événements sportifs a été brisée ou adaptée dans d'autres événements. Par exemple, au Tour de France, on a mis fin cette année aux hôtesses de podiums : un homme et une femme se chargent désormais de la remise des maillots. En 2018, la F1 a mis fin aux grid girls, ces femmes qui indiquent l'emplacement des monoplaces sur la ligne de départ. Et depuis plusieurs années au football, des hommes se sont ajoutés aux équipes de meneuses de claque.

À la boxe, les ring girls appartiennent à un monde macho dans une foule en quête d’émotions fortes.

Avant même le son de la cloche annonçant le début du premier combat de la soirée, trois ou quatre jolies femmes sont présentées par le maître de cérémonie. Il les invite par leur prénom afin qu’elles prennent place au centre du ring.

Applaudissements, cris, sifflements et grivoiseries accompagnent la marche de leurs talons aiguilles à l'intérieur des câbles.

Tout au long de la soirée, entre chaque round, les spectateurs pourront les regarder à tour de rôle, pancarte en main, pendant qu’elles leur rappelleront dans leur tenue légère et avec leur plus beau sourire, où en est le combat.

C’est comme ça que les choses se passaient avant l’entrée en scène de la COVID-19. Les réflecteurs et les projecteurs se sont éteints à la mi-mars et recommencent à peine à se rallumer.

La présence de ces filles n’est qu’un souvenir que l'on revisite en revoyant des combats classiques en rediffusion ou la série de films de Rocky. Même la relance de la boxe à huis clos à Las Vegas, en Angleterre et plus récemment au Québec ne leur a pas redonné la place qu’elles occupaient.

Dans la bulle mise sur pied par le promoteur américain Top Rank, au MGM Grand de Las Vegas, les demoiselles à présent masquées n'ont plus droit qu'à une apparition éclair, en arrière-plan, à l'occasion de la pesée officielle.

Une boxeuse montrent ses muscles. Derrière elle, une mannequin.

Une fille de ring masquée derrière Kim Clavel à la pesée d'avant-combat, à Las Vegas

Photo : Courtoisie ESPN+ - YouTube

La parole aux dames

Annie Chartrand est au nombre de ces femmes qui s'affichent avec fierté et assurance. Mère de famille et secrétaire à temps plein dans un cabinet dentaire, elle poursuit en parallèle une carrière de mannequin où elle prend la pose pour des magazines, divers commerces et leurs campagnes publicitaires.

Elle frappe à la porte de la quarantaine. De son propre aveu, c'est sur le tard qu'elle a développé son engouement pour son rôle de ring girl, puisqu'elle était déjà dans la mi-trentaine. Même si elle se dit en fin de parcours dans le monde de la boxe, elle serait déçue de voir cette tradition disparaître.

Oui, ça me fait peur. C'est quelque chose que j'aime beaucoup. Mais je ne suis pas seule là-dedans. Les gens nous aiment et nous apprécient. Ils sont contents de nous voir. Quand je monte dans le ring, je trouve ça touchant, parce qu'ils nous reconnaissent. Ils crient notre nom. C'est une émotion forte qu'on a aussi. De voir que nous n'avons pas encore retrouvé notre place, ça me fait un petit quelque chose, admet-elle.

De nature timide, elle se demande si les téléspectateurs qui suivent la boxe, bien assis dans leur salon, s'ennuient d'elles.

De mon côté, je trouverais décevant que l'on ne nous inclue plus là-dedans. Nous ne sommes pas les vedettes, mais on donne quand même du punch à la soirée.

Annie Chartrand, fille de ring et mannequin

Elle n'est pas montée dans un ring depuis une soirée organisée par le Groupe Yvon Michel (GYM), au Casino de Montréal, à l'été 2019.

Une femme dans un ring tient une pancarte.

Annie Chartrand

Photo : Photo: Bob Lévesque - Courtoisie Annie Chartrand

Annie Chartrand tient à changer l'image ou les idées préconçues que certains pourraient avoir envers ces femmes qui s'offrent en spectacle sur le ring. Elle insiste sur le fait qu'elles ne sont pas recrutées dans les bars de danseuses, contrairement à la croyance populaire.

Ce n'est pas vrai. C'est quelque chose qu'il faudrait casser. J'en suis la preuve vivante! Premièrement, je n'ai jamais été là [bars de danseuses, NDLR]. Des jugements comme ça, je trouve ça un peu plate. Automatiquement, les gens vont voir une fille qui paraît le moindrement bien, qui a un beau sourire, qui va s'entraîner. Ils ont souvent un jugement par rapport à ça, dit-elle.

Je ne sais pas comment ça se passait avant. Mais je peux vous dire que depuis que je suis là, je vous dis tout de suite que ce n'est pas ça. Même quand je fais des photos de mode en maillot de bain, ça reste toujours dans le respect, insiste-t-elle.

Elle considère d'ailleurs que le choix des costumes de scène pourrait contribuer à transformer la perception du public.

Au début, c'était short et top. À un moment donné, ils (les organisateurs) voulaient quelque chose d'un peu plus sexy. Mais je n'étais pas à l'aise. L'habillement pourrait casser ça aussi, avec peut-être des habits plus sport, pantalons sport avec des runnings... quelque chose qui ferait en sorte que la fille soit vue d'une façon moins suggestive.

Annie Chartrand

L'autre vision

Mary Dubois, propriétaire et fondatrice de l'agence The Pearls, dit savoir pourquoi la croyance populaire sur ces filles persiste.

C'est très malheureux. Ça persiste encore parce qu'il y a des promoteurs qui font des gaffes. Il y a des promoteurs, professionnels ou amateurs, qui prennent encore des filles, qui les recrutent par l'entremise d'amis des amis. Ces filles-là peuvent travailler dans des bars de danseuses. Quand les gens apprennent que ces filles travaillent à tel ou tel endroit, le mot se passe et le jugement peut être très facile pour conclure que ce sont toutes des danseuses, reconnaît celle qui compte environ 180 jeunes femmes, pigistes et indépendantes, enregistrées avec son entreprise, dont une dizaine se spécialisent dans les soirées de boxe ou d'arts martiaux mixtes.

Mary Dubois reconnaît avoir elle-même été considérée comme une danseuse à ses débuts. C'est d'ailleurs à cause de cela qu'elle s'est donné la mission de changer la perception et les idées préconçues.

Je voulais qu'ils comprennent que la ring girl peut être tout autre chose qu'une danseuse. Cette fille peut être aux études, travailler à temps plein, avoir beaucoup d'autres occupations. J'ai parti ma compagnie pour montrer qu'il y avait des filles de tête, des filles de caractère qui sont droites et professionnelles, qui peuvent très bien exercer ce métier en restant humble, fiable et intègre.

Mary Dubois, fille de ring et propriétaire de l'agence The Pearls
Une jeune femme avec une pancarte dans un ring

Mary Dubois

Photo : Courtoisie Adrénaline360 - photo Michel La Rue

Les autres participent à divers événements promotionnels dans des entreprises ou obtiennent des engagements comme mannequin. On peut notamment penser à des salons, au Grand Prix de formule 1 du Canada ou à des dévoilements de collection de designers de mode. Évidemment, l'ensemble de ces activités est passé à la trappe depuis le début de la pandémie.

Il lui a fallu se montrer ingénieuse pour trouver et créer des formules qui permettraient à ses protégées de travailler dans en ces temps difficiles. On trouve des façons de faire des séances et des ateliers photo avec distanciation. On fait des tournages à distance, on ajoute du contenu dans des clips vidéo. C'est juste que la branche événementielle est complètement morte, explique Mme Dubois, qui a développé des connaissances en marketing et promotion.

C'est qu'elle occupe aussi un autre emploi à temps plein à titre d'adjointe administrative pour le compte d'une firme québécoise de télécommunication. Elle a goûté à l'attention que suscite la présence au milieu d'une arène quand tous les regards se tournent vers vous.

J'ai commencé dans un événement d'arts martiaux mixtes en remplaçant une fille qui n'était pas là. Un de mes amis m'a dit que quelqu'un cherchait une fille pour faire ça, chose que je n'avais jamais faite. Il m'a répondu qu'étant donné que je faisais des compétitions de fitness, ça ne devrait pas être si pire. En me présentant sur place, j'étais toute seule, personne pour me montrer quoi faire. J'ai fait au meilleur de mes connaissances, mais je n'étais complètement pas dans mon élément, raconte la femme avec une certaine fébrilité dans la voix.

Après avoir eu des contrats avec InterBox, le Groupe Yvon Michel et Eye of the Tiger Management, elle a choisi de mettre sur pied sa propre équipe plutôt que d'accorder l'exclusivité que l'un d'eux souhaitait obtenir. C'est ainsi qu'elle avait la liberté de participer à une trentaine de soirées par année au lieu des 7 ou 8 que l'un d'entre eux pouvait organiser sur la même période de 12 mois.

Celle qui se souvient s'être vu offrir 100 $ pour un gala où elle allait être l'unique fille de ring se félicite de son choix. De nature gênée, elle a dit avoir tout de même mis près de deux ans pour se sentir à l'aise dans ce milieu. Avant l'éclosion du coronavirus, elle planifiait former ses clientes pour assurer une relève. Et ça inclut des ouvertures pour des ring boys, auxquels elle a déjà eu recours pour encadrer des combats féminins dans des galas amateurs.

Il est toutefois clair dans son esprit que les choses pourraient ne plus être comme avant. Elle estime que l'avenir des filles dans le ring pourrait être compromis.

C'est quelque chose que je crains depuis très longtemps. Il y a eu des ouï-dire à l'effet que les ring girls allaient être tassées, surtout au niveau de la boxe professionnelle. J'ai l'impression qu'avec la période COVID, si on revient à une situation normale, cela pourrait avoir un impact sur la ring girl.

Mary Dubois, fille de ring et propriétaire de l'Agence The Pearls

Opinions partagées

Parmi les acteurs et actrices de l’univers pugilistique, les avis sont divisés au sujet de la présence des ring girls. Au-delà de la rectitude politique et de la cause féministe, force est de constater que les mannequins du ring ne laissent personne indifférent.

À commencer par les boxeuses, puisqu’en ces temps modernes, d’autres femmes grimpent dans le ring gants aux poings au lieu de porter des écriteaux.

Kim Clavel croit qu’il est possible que la longue absence forcée par la pandémie soit l’occasion de changer les façons de faire.

Je pense que c’est possible parce les gens n’ont pas tellement remarqué le fait qu’il n’y a plus de ring girls. C’est à huis clos, alors pourquoi avoir des ring girls quand il n’y a pas de spectateurs, lance d’abord la championne des mi-mouches de la NABF.

J’ai aussi l’impression qu’on cherche surtout à faire place aux travailleurs essentiels dans cet environnement contrôlé, comme les boxeurs, les juges, les arbitres. Les ring girls, c’est beau pour les yeux. Les gars aiment ça, mais ce ne serait pas une mauvaise chose si on entrait dans une ère où les ring girls ne sont plus nécessaires, ajoute-t-elle.

Sa congénère Marie-Pier Houle abonde dans le même sens, tout en essayant de se mettre dans la peau de ces mannequins.

Présentement, il serait assez mal vu qu’elles soient dans le ring pendant qu’on tente de réduire au maximum le nombre de personnes présentes dans la bulle sanitaire, reconnaît celle qui est en attente d’un premier combat depuis bientôt un an [23 novembre 2019, NDLR].

Les ring girls sont surtout là pour satisfaire le public. Quand on est dans le ring, on ne se rend pas vraiment compte qu’elles sont là. Ça ne change pas grand-chose pour moi. Ce sont quand même des emplois pour ces personnes-là, même si je ne pense pas que ce soit leur seule occupation dans la vie.

Marie-Pier Houle, boxeuse professionnelle

Marie-Pier Houle ne croit pas qu’il y ait une volonté de les éliminer. Ça fait longtemps que ça existe. Ça fait partie de la game. Elles sont encore présentes dans la bulle de la UFC. Si un jour on peut à nouveau se battre devant une foule, peut-être qu’ils pourront les ramener.

Quand on lui demande si elle apprécierait la présence de ring boys durant ses combats, Houle éclate de rire. Je t’avouerais que ça ne changerait pas grand-chose. Honnêtement, ce n’est pas quelque chose qui est nécessaire au niveau de la boxe. C’est un métier comme les autres, je ne pense pas qu’il soit obligatoire d’avoir une ring girl. Dans les galas amateurs, on n’en a pas et ce n’est pas grave!

Une femme avec sa pancarte au centre du ring

Les filles de ring sont-elles en voie de disparition?

Photo : Courtoisie Photozone - Bob Lévesque

Du côté d'Eye of the Tiger Management, le promoteur Camille Estephan ne croit pas que la tradition se perdra.

La question me fait penser à ce que l’on peut voir en course automobile ou du côté des Alouettes de Montréal avec leurs cheerleaders. Ça a fait beaucoup parler. Ces gens-là ont besoin de ce travail pour arrondir les fins de mois, constate d’entrée le promoteur.

Il serait injuste qu’elles perdent ça. D’ailleurs, les Alouettes se sont vite ravisées. Ça fait partie du sport. Ça fait partie de la tradition. La réaction de protestation des amateurs de football a fourni une belle réponse.

Camille Estephan, président d'Eye of the Tiger Management

Du côté de GYM, la vice-présidente directrice, Alexandra Croft, a déjà confié qu’elle considère leur présence comme un élément très positif pour son industrie.

J’aime les ring girls. Elles font partie du spectacle. Être une belle fille avec un p'tit body de course, c'est beaucoup de sacrifices, d'heures de gymnase à tous les jours, avait dit celle qui œuvre dans le milieu de la boxe professionnelle depuis 2001.

Il faut comprendre que pour elles, c'est toute une vitrine, une scène! Elles passent à la télévision. Elles peuvent alimenter leurs réseaux sociaux. Ça leur donne souvent des opportunités ailleurs. Les filles qui font ça, elles ne font pas ça pour être ring girls, elles font ça parce qu’elles ont un plan. Il y a quelque chose en arrière d'une fille de 25 ans qui fait ça.

Alexandra Croft, vice-présidente directrice, Groupe Yvon Michel

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !