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Natation Artistique Canada : des nageuses du centre brisent le silence

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Au-dessus de l'eau, des jambes émergent.

Des membres de l'équipe canadienne de natation artistique lorsqu'elles ont remporté l'or aux Jeux panaméricains à Lima, au Pérou, en juillet 2019.

Photo : Associated Press / Moises Castillo

Jacinthe Taillon
Diane Sauvé

Le centre d’entraînement de Natation Artistique Canada est fermé depuis le 28 septembre, le temps qu’un examen approfondi soit mené par une tierce personne indépendante. Des allégations de harcèlement et d’abus ont été faites par des nageuses du centre et des personnes extérieures au programme. Depuis, quatre nageuses du centre ont brisé le silence malgré la peur de représailles. Nous avons accepté de protéger leur identité.

Celles que nous appellerons Caroline, Sarah, Patricia et Rose en ont assez. Elles veulent que ça change. Ça fait trop longtemps que ça dure au sein de cette organisation, lance Caroline. Il règne un environnement toxique en natation artistique.

Selon ces nageuses, l’incident qui a déclenché la fermeture du centre a troublé plusieurs athlètes. Dans une conversation avec des membres de l’équipe, l’entraîneur-chef Gabor Szauder aurait tenu des propos qualifiés de racistes et d’haineux.

Il parlait de ce qui se passe en Chine, du mouvement Black lives Matter et des musulmans, relate Rose.

Il a dit que tous les musulmans sont des extrémistes. Puis il a ajouté : "À quand remonte la dernière fois où tu as vu un Blanc provoquer un écrasement d’avion?", poursuit Patricia.

Lorsque confronté par une nageuse, Szauder serait devenu agressif verbalement, comme le raconte Rose.

Il a répondu : "Nous sommes dans un pays libre. Je peux dire ce que je veux. Qui es-tu pour me dire ce qu’est un discours haineux. Es-tu Dieu?"

Un homme dans une chaise haute

Gabor Szauder, entraîneur-chef de l'équipe canadienne de natation artistique

Photo : Radio-Canada

Violence verbale

Sion Ormond n’est pas surprise par les derniers événements. Elle a annoncé sa retraite il y a deux mois, entre autres parce que le climat au centre était devenu invivable pour elle.

L’abus dont j’ai été régulièrement témoin à la piscine, affirme Sion Ormond, je ne voulais plus en faire partie.

Sion Ormond dit avoir elle-même été victime de violence verbale lors d’une compétition en Chine en 2019.

Il a dit que si nous nagions encore comme ça, il nous frapperait si fort qu’on ne saurait pas ce qui est arrivé.

Ces commentaires auraient été adressés à des substituts après un échauffement précompétition jugé inadéquat par l’entraîneur-chef. Toute l’équipe y était.

Une femme.

Sion Ormond, ex-membre de l'équipe canadienne de natation artistique

Photo : Radio-Canada

C’était peut-être 10 minutes avant notre compétition, précise Rose. Et il y avait différents adultes témoins de la scène.

Les explications venues plus tard n’ont pas satisfait les nageuses à qui nous avons parlé.

Il a juste dit que nous avions toutes mal compris et qu’il voulait dire nous frapper très fort avec un entraînement difficile, explique Patricia.

Des cris et des pleurs

Selon ces nageuses du centre, Gabor Szauder a l’habitude de s’acharner sur une athlète à la fois. Patricia se souvient d’un épisode à Hawaï lors d’un camp d’entraînement.

Une des filles a été publiquement humiliée pour son poids devant toute l’équipe. Le personnel était là. Il voulait que ce soit clair que c’était voulu de faire ça publiquement. Il l’a précisé.

Je me sentais mal d’assister à cette conversation, ajoute Rose. C’était vraiment inapproprié de traiter ainsi ce genre de sujet.

Ce type d’incidents aurait fini par alourdir l’ambiance au quotidien. Gabor Szauder est un entraîneur aux humeurs changeantes, qui s’emporte fréquemment, selon ces nageuses. Ce qui provoquerait des larmes et des crises d’anxiété.

C’est arrivé qu’il crie après des filles au point qu’elles fassent des crises de panique à la piscine, au gym, explique Patricia. Et il continue de crier après elles, de les harceler et de les injurier. Il les traite de bébés, leur dit d’arrêter de pleurer et de se ressaisir.

Un homme est assis sur le bord d'une piscine.

Gabor Szauder, entraîneur-chef de l'équipe canadienne de natation artistique

Photo : Radio-Canada

Gabor Szauder aurait également fait des commentaires qualifiés de sexistes à plus d’une reprise, comme le raconte Sarah.

Il nous a dit que les filles doivent apprendre à cuisiner et être capables de faire le ménage, de prendre soin de nos hommes, car sinon ils ne voudront pas de nous. Et que c’est tout ce que les hommes recherchent chez une femme.

Il serait également arrivé à Gabor Szauder de faire des commentaires à connotation sexuelle, comme cette fois à Prince George, raconte Sion Ormond.

Il a dit : "Sion, remonte la fermeture éclair de ton gilet avant que je ne devienne trop excité". C’était devant plusieurs athlètes. Il s’agit d’un homme de 47 ans.

Ce n’est qu’une fois à la retraite qu’elle dit avoir eu le courage d’en parler à ses parents. Sion Ormond en parle encore avec émotion.

Je savais à quel point ce commentaire était inapproprié. Et que ça n’aurait jamais dû être dit et j’avais peur… J’avais peur de ce que mon père allait dire ou faire. J’avais peur qu’il s’en mêle et que je sois perçue comme celle qui cause des problèmes.

Natation Artistique Canada montrée du doigt

Ces nageuses reprochent à Natation Artistique Canada de ne pas avoir pris la situation suffisamment au sérieux quand des incidents ont été rapportés. Caroline dit avoir souvent entendu la même chose.

On s’est fait constamment répondre : "Vous savez, il vient d’Europe de l’Est."

On se faisait souvent rencontrer après coup, poursuit Patricia, pour se faire dire que nous n’étions pas assez résilientes et que nous n’arrivions pas à composer avec l’anxiété et le stress en situation d’entraînement. Alors, ça nous faisait de plus en plus peur de dénoncer.

Natation Artistique Canada a refusé nos demandes d’entrevue en raison de l’examen en cours. Dans une déclaration écrite, l’entraîneur-chef Gabor Szauder nie en bloc ces allégations et affirme collaborer activement à l’examen. Il dit ne pas douter que les conclusions du rapport rejetteront toute forme d’inconduite.

Pour leur part, si rien ne change, ces athlètes envisagent sérieusement d’imiter leur ex-coéquipière Sion Ormond et de prendre elles aussi leur retraite, à moins d’un an des Jeux.

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