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Chronique

La bataille de Nantes, le double-échec de Toronto et les trémolos de Bergevin

La bouche ensanglantée, il se plaint à l'arbitre.

Brendan Gallagher voulait revenir au jeu dans la bulle de Toronto malgré une mâchoire fracturée.

Photo : Getty Images / Elsa

Dans un long point de presse à la fois émotif et joyeux, Marc Bergevin a pour ainsi dire tiré un trait, jeudi, sur la saison de hockey la plus surréaliste de l’histoire du Canadien. Et avec justesse, ce bilan non officiel s’est transformé en un vibrant hommage à l’homme de l’année au sein de l’organisation : Brendan Gallagher.

Les traits tirés, saluant au passage l’imminence de vacances bien méritées, le directeur général du Canadien a commenté la prolongation de contrat conclue mercredi avec son fougueux ailier. Cette signature très attendue – parce que primordiale – a couronné une après-saison extrêmement productive, inespérée même, pour la direction du Canadien.

La pandémie et les pertes de revenus qui s’en sont suivies ont provoqué un véritable effondrement du marché de la LNH. Une quantité exceptionnelle de joueurs de qualité ont abouti sur le marché puisque la très grande majorité des DG étaient (et sont encore) obligés de sabrer leurs dépenses pour se conformer à un plafond salarial gelé pour plusieurs années.

Résultat : les astres se sont miraculeusement alignés pour les équipes qui jouissaient d’une marge de manœuvre financière. Et en quelques semaines, Bergevin est ainsi parvenu à rassembler à coût raisonnable une banque de talents qui aurait nécessité trois années d’efforts dans des circonstances normales.

Pour un gestionnaire dont l’organisation vient de traverser le pire quinquennat de son histoire, il ne s’agit pas d’un moment banal. Toutefois, ce n’était pas ce bond de géant qui émouvait Marc Bergevin jeudi après-midi. C’était l’assurance de pouvoir compter sur l’inestimable contribution de Brendan Gallagher pour sept autres saisons.

Le directeur général des Canadiens de Montréal, Marc Bergevin fait son bilan de la période des transactions au podium du Centre Bell.

Marc Bergevin

Photo : The Canadian Press / Ryan Remiorz

Gallagher, rappelons-le, a fait ses débuts chez le Canadien en même temps que Bergevin, lors de la saison écourtée de 2012-2013. Il n’y a donc personne de mieux placé que le DG du CH pour mesurer l’impact que ce petit guerrier exerce au sein de son organisation.

À trois reprises, Bergevin a eu peine à contenir ses émotions en parlant de Gallagher. Gally est quelqu’un de spécial pour moi. […] Il n’y a pas beaucoup de Gallagher dans la LNH, a-t-il fait valoir.

Je n’ai jamais eu un coéquipier comme Gallagher, a-t-il aussi pris la peine de souligner. Venant d’un homme qui a patiné dans la LNH pendant 20 ans et qui a endossé l’uniforme d’excellentes équipes, il n’existe probablement pas de compliment plus élogieux.


Qui est Buck Shelford? J’ai déjà raconté l’histoire de cet ancien capitaine des All Blacks de la Nouvelle-Zélande dans une chronique qui traitait, justement, des plus grands leaders de l’histoire du sport.

Dans son livre intitulé The Captain Class, The Hidden Force That Creates the World’s Greatest Teams, l’auteur Sam Walker était revenu sur la bataille de Nantes, un match de rugby disputé en 1986 entre la France et la Nouvelle-Zélande. Les deux équipes étaient alors identifiées comme des championnes potentielles de la Coupe du monde prévue en 1987, et la rivalité les opposant était à son comble. La bataille de Nantes était le deuxième match entre les Bleus et les All Blacks en une semaine.

Il danse le haka

Wayne Shelford a joué avec l'équipe nationale de Nouvelle-Zélande de 1986 à 1990.

Photo : Getty Images / Russell Cheyne

Il y avait donc des comptes à régler. Et durant ce match sanglant, au cours duquel l’arbitre avait totalement perdu le contrôle, les Français avaient pris pour cible le plus fougueux joueur néo-zélandais, Buck Shelford.

Durant ce match, Shelford avait reçu un coup de pied au visage dès les premières minutes de jeu. Plus tard, on lui avait servi un retentissant coup de poing en pleine face pendant que l’arbitre regardait ailleurs. Shelford avait aussi subi une commotion cérébrale à la suite d’un coup de tête. Mais comme le Néo-Zélandais revenait en force après chaque attaque, un joueur français avait décidé de régler la question une fois pour toutes. Pendant que Shelford cueillait un ballon, on lui avait donné un fracassant coup de pied dans l’entrejambe.

Après avoir repris ses sens, Buck Shelford avait versé de l’eau dans son short et avait continué à jouer comme si de rien n’était.

Tombant comme des mouches, les All Blacks s’étaient tout de même fait massacrer 16-3.

De retour au vestiaire, quand Shelford a retiré son sous-vêtement, une flaque de sang était tombée au sol et l’un de ses testicules pendait dans le vide. Il avait eu le scrotum perforé et avait quand même terminé le match…

Shelford est alors devenu le leader incontesté des All Blacks, qui n’ont plus perdu un seul match durant les quatre années suivantes, raconte Sam Walker.


En août dernier, à Toronto, Brendan Gallagher a fait vivre au Canadien l’un de ces moments dont on parlera encore dans 30 ou 40 ans.

Quand Matt Niskanen lui a cassé la mâchoire en lui servant délibérément un vicieux double-échec au visage, Gallagher s’est installé au banc, la bouche remplie de sang, et il a continué à narguer les joueurs des Flyers.

Il ne voulait pas quitter la partie! Il ne voulait pas rater une présence sur la patinoire, a témoigné Bergevin durant son point de presse, non sans rappeler que des joueurs qui perdent un ongle insistent parfois pour rester sur les lignes de côté.

Avant cette attaque de Niskanen, faut-il le rappeler, Gallagher jouait en dépit d’une déchirure à un fléchisseur de la hanche. Entre deux présences, on le voyait constamment se lever au banc pour chasser la douleur. Et après les matchs, quand on le questionnait sur son état de santé et son manque de productivité en attaque, il se contentait de répondre qu’il était de sa responsabilité de trouver une solution.

En quelques minutes, cet incident avec Niskanen a résumé le draconien changement d’attitude auquel on avait assisté de la part de cette équipe de 24e place depuis son arrivée à Toronto. Sa réaction criait haut et fort : On ne reculera plus! On ne rira plus de nous!

Dans trois ou quatre décennies, on parlera probablement du sourire ensanglanté de Gallagher comme on a tant évoqué les deux épaules disloquées de Bob Gainey durant les séries de 1984. Ou comme on a parlé des deux buts inscrits par Maurice Richard dans un septième match opposant le Canadien aux Bruins, en 1952, après avoir été assommé et coupé à la tête par Léo Labine.


Dans son livre, Sam Walker cernait les caractéristiques communes des plus grands capitaines de l’histoire du sport. Et il rappelait notamment que les plus grands leaders, de façon générale, n’hésitaient pas à brasser la cage, à défier l’autorité de l’entraîneur ou à faire des déclarations fracassantes quand ils sentaient que leur équipe n’offrait pas tout son potentiel.

Avant d’entrer dans la bulle de Toronto, et une fois de plus après l’avoir quittée, on se souviendra que Gallagher avait servi une sérieuse mise en garde à la direction du Canadien. Il avait affirmé que la seule chose comptant à ses yeux était la victoire, et qu’il allait sérieusement envisager la possibilité d’aller jouer ailleurs si Marc Bergevin ne parvenait pas à assembler une formation compétitive.

Gallagher a donc, à l’extérieur de la patinoire, contribué à créer ou à accentuer ce sentiment d’urgence qui a animé les dirigeants du Canadien au cours des dernières semaines. Encore une fois, à sa manière, il a en quelque sorte sifflé la fin de la récréation.

Marc Bergevin a donc toutes les raisons du monde de vouer un aussi grand respect au meilleur buteur et plus féroce guerrier de sa formation. Et pour toutes ces raisons, Brendan Gallagher a été la personnalité de l’année chez le Canadien.

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