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La science au service des records du monde en athlétisme

Il est à genoux devant un tableau électronique en bordure de la piste.

Joshua Cheptegei pose devant le tableau électronique affichant son temps record.

Photo : afp via getty images / JOSE JORDAN

Michel Chabot

Les étincelantes performances de l'Ougandais Joshua Cheptegei et de l'Éthiopienne Letesenbet Gidey, qui ont respectivement battu les records du monde du 10 000 m et du 5000 m la semaine dernière, à Valence, ont été réalisées dans des conditions très particulières qui illustrent l'évolution récente de l'athlétisme.

Sur le plan purement sportif, on peut indéniablement parler d’exploits grandioses, mais on est loin des courses habituelles régies par la Fédération internationale d'athlétisme (World Athletics). En fait, on a eu affaire à une initiative commerciale bien ficelée.

Ça fait un peu penser à l’opération qui a permis à Eliud Kipchoge de courir un marathon en moins de deux heures, affirme Laurent Godbout, analyste d’athlétisme. Et c’était d’ailleurs organisé par la même organisation, NN Running Team (NNRT), basée aux Pays-Bas.

Certains observateurs se posent toutefois des questions sur la valeur de ces records. Parce que de l’aide extérieure semble avoir favorisé les chronos des deux athlètes. Il faut bien le dire, rien n’a été laissé au hasard dans cette quête absolue du record.

Tout d’abord, l’équipementier Nike, partenaire de cette expérience, a chaussé les deux athlètes de ZoomX Dragonfly, des souliers sans plaque de carbone, mais munis d’une mousse spéciale et de semelles renforcées. Les études scientifiques quant aux effets tangibles de telles chaussures sur la performance se font encore attendre, mais des spécialistes s’interrogent.

Les fabricants veulent aller outre le règlement qui veut que les coureurs aient droit d’avoir une seule plaque de carbone dans leurs chaussures, pas deux, pas trois. Ils vont tenter de trouver des matériaux qui vont ressembler, en termes de propriété, au carbone, qui est en mesure d’absorber de l’énergie et d’en restituer.

François Prince, docteur en biomécanique et professeur à l’Université de Montréal.

Quant aux mousses, je suis perplexe et j’aimerais voir des études qui mesurent la quantité d’énergie absorbée et leur capacité à en redonner dans un temps pour être capable de propulser l’athlète, ajoute M. Prince. Et ça, je ne suis pas sûr que ce soit possible.

François Billaut, professeur de kinésiologie à l'Université Laval, juge que la chaussure ne semble pas avoir nui à la performance, mais qu'il est difficile d'en mesurer exactement les effets.

Il y a beaucoup de foulées sur la longue distance et si on pense qu’à chaque foulée, il y a un avantage même de quelques centièmes de seconde, ça peut faire une grande différence à la fin, souligne M. Billaut.

À partir du moment où ce sont des aides qui ne sont pas équitables, il y a des athlètes qui n’y auront pas accès, c’est certain, ajoute-t-il. Il faut voir le prix de la chaussure aussi. Il y a peut-être certains athlètes qui peuvent se les payer, mais là, ça devient plus éthique, on est dans le côté non équitable de la performance en fait. C’est délicat parce que ce sont des avancées technologiques qui ne sont pas offertes à tout le monde.

Cheptegei et Gidey ont de plus bénéficié de témoins lumineux en bordure de piste pour leur dicter le rythme à suivre. Ce nouveau système est apparu en 2018, aux Pays-Bas, avant d'être testé lors de quelques événements l'année dernière avant d'être plus largement utilisé cette saison, notamment à Oslo et à Monaco.

Je ne suis pas en accord avec cette pratique-là, affirme François Prince. Je pense que ça donne un avantage au coureur avec un repère visuel, c’est une source de motivation externe et je pense que ça ne devrait pas être accepté.

Surtout que de plus en plus d’études scientifiques commencent à montrer que la régulation de l’allure est une composante essentielle aux épreuves de longue durée.

Si on est capable d’augmenter, ne serait-ce que d’un à deux pour cent, la vitesse de course, donc de tromper l’athlète et le faire courir un peu plus vite que ce qu’il aurait choisi comme vitesse naturellement, on est capable d’améliorer la performance sans causer trop de fatigue à la fin

François Billaut, professeur de kinésiologie à l’Université Laval

Les chercheurs essaient de jouer là-dessus, poursuit-il. On calcule des allures à chaque tour et, si on arrive à les maintenir, on a une régulation de l’énergie qui est la plus propice. Et normalement, ça fait une grande différence à la fin.

La coureuse pose près du tableau indicateur sur lequel son chrono record est affiché

Letensenbet Gidey, quelques instants après avoir inscrit la nouvelle marque mondiale du 5000 m

Photo : afp via getty images / JOSE JORDAN

Des records qui ne font pas l'unanimité

N’empêche, les marques des deux prodiges africains ont été homologuées parce qu’elles respectaient les règles de World Athletics, contrairement au marathon de moins de deux heures de Kipchoge.

Dans le cas de Kipchoge, ce n’était pas une course livrée dans des conditions normales parce qu’il y avait devant lui des lièvres qui alternaient aux 5 km, fait valoir Laurent Godbout. Et il n’y avait pas d’autres concurrents, ce n’était pas une vraie compétition.

À Valence, il y avait une compétition, il y avait des coureurs qui tentaient aussi de la terminer, enchaîne-t-il. De plus, un lièvre ne peut pas ralentir pour attendre le meneur et le tirer avec lui sur des tours subséquents. Et une fois dépassé, il ne peut plus l’aider. Donc, c’est pour ça que c’est plus acceptable que l’expérience avec Kipchoge.

Et, ultimement, à Valence, les athlètes ont dû compléter près de la moitié de leur course seuls. Gidey n’avait plus de lièvre pour la tirer dans les cinq derniers tours de son 5000 m historique tandis que Cheptegei a fait cavalier seul pendant 10 tours. La valeur sportive de ces performances est tout de même remarquable.

Ça demande une préparation individuelle optimale. Et les deux coureurs ont réussi de très beaux exploits. C’est un message d’espoir pour les athlètes, comme quoi on peut continuer de s’entraîner et de s’améliorer malgré dans le contexte actuel.

Laurent Godbout, analyste d'athlétisme

Des pistes performantes

Rien n’est négligé dans cette incessante course aux records. Les pistes sur lesquelles les athlètes s’exécutent, en général produites par la compagnie Mondo, font également l’objet de recherches afin de permettre à l'humain de retrancher des fractions de seconde aux marques mondiales actuelles.

Une piste peut avoir un effet, c’est sûr. Courir sur du bitume, du béton ou du gazon, c’est différent au plan du coût énergétique de la locomotion et au plan du rendement aussi, de l’élasticité, de l’énergie mécanique qu’on peut récupérer, explique François Billaut. Il doit y avoir beaucoup de biomécaniciens qui ont travaillé sur les textures de pistes particulières pour essayer de jouer sur l’optimisation de la dépense énergétique. Ça rejoint un peu la chaussure, c’est le même genre d’avantage qu’on va chercher là.

En France, des chercheurs travaillent sur une nouvelle géométrie de piste pour battre le record du monde sur 200 m, expose François Prince. Ils ont prévu des lignes droites plus courtes et des rayons plus grands. Et selon leurs estimations, le record pourrait être battu par quatre centièmes de seconde juste en fonction de la configuration de la piste.

Les records du 200 m n’ont pas été battus depuis des lustres. Celui d’Usain Bolt (19,19 s) remonte à 2009. Chez les femmes, la marque de Florence Griffith-Joyner (21,34 s) a été inscrite il y a 32 ans. Ces records pourraient cependant bien tomber, eux aussi, avant longtemps, avec l’aide précieuse de la science.

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