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La victoire des partenaires de Raphaël Lessard

Un pilote dans sa combinaison bleue sourit en tenant dans sa main un drapeau à damier.

Raphaël Lessard

Photo : Nigel Kinrade Photography

Jean-François Poirier

L'homme d'affaires québécois dont l'appui financier a permis à Raphaël Lessard de piloter une camionnette à Talladega, samedi, n'a rien vu de cette course en Alabama. Pendant que Jean Laberge chassait l'orignal quelque part dans les bois, l'espoir québécois de 19 ans gagnait sa première course, avec panache, sur le circuit reconnu comme le plus intimidant de la série NASCAR.

J'ai vu les résultats de la course en sortant du bois. J'étais tellement heureux pour lui. Raphaël est jeune, mais il a livré la marchandise, affirme le propriétaire des quincailleries Canac, dont le nom de la compagnie figurait en grosses lettres sur la camionnette de Lessard pour la cinquième et dernière fois en 2020.

Je ne suis pas seul, s'empresse de préciser le nouveau retraité à l'aube de ses 62 ans. Il y a des gens d'affaires qui ont formé une société en commandite pour lui permettre de courir, sans oublier ses parents. Il y a longtemps que Raphaël aurait arrêté si ces gens-là n'avaient pas été là.

Samedi soir, Raphaël Lessard a célébré sa victoire au bord d'un feu chez son chef d'équipe avec ses mécaniciens, à Mooresville, en Caroline du Nord, où il demeure depuis le mois de janvier.

Je n'ai presque pas dormi de la nuit, j'avais les yeux grands ouverts comme des deux piastres. On travaille fort pour avoir des moments comme celui-là. J'aurais aimé que ma famille soit présente, mais ce n'est pas possible avec la COVID-19. J'ai vu mon père pour la dernière fois en avril et ma mère en février. Étant donné que je suis Canadien, je suis le seul pilote à vivre la saison de cette manière. Mais j'adore ce que je fais et je m'entraîne fort pour réussir. J'ai couru comme un vétéran et les gars ont fait leur travail à la perfection. Il nous la fallait cette victoire.

Raphaël Lessard

Raphaël Lessard dispute sa première saison à temps plein au sein de l'écurie de pointe Kyle Busch Motorsports (KBM). Défavorisé par l'annulation de toutes les séances d'essais libres et de qualifications durant la saison en raison de la pandémie, le pilote recrue a souvent concédé du terrain à ses adversaires en 2020, terminant jusqu'à présent cinq fois parmi les 10 premiers en 19 épreuves.

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Si le jeune Beauceron a l'occasion de participer à une saison entière de 23 courses en 2020, c'est notamment en raison de l'ajout d'un partenaire de l'envergure de Canac. En troisième division de la série NASCAR, une saison coûte plusieurs millions de dollars américains. Faites vos calculs...

Sans commandite, dont la recherche repose beaucoup sur l'entourage du pilote, même le plus talentueux d'entre eux n'a aucune chance d'intégrer ce cercle fermé et onéreux.

Mes bons chums qui encouragent Raphaël m'ont sollicité. On a placoté et j'ai décidé d'encourager un gars de chez nous avec mes amis, dit Jean Laberge. Je ne regrette pas d'avoir pu les aider même si je ne pense pas que la compagnie va retirer des bénéfices du montant investi. C'est beaucoup d'argent et de passion.

Curieusement, l'homme d'affaires de Beauport ne s'est entretenu qu'une seule fois au téléphone en début de saison avec le jeune pilote. Ses contacts avec ses parents se limitent à des courriels.

Tous les investisseurs devaient se réunir dans une loge à la course de Homestead au mois de mars, mais tout a été annulé par la COVID-19, se rappelle François Lessard, le père de Raphaël.

Comme tous les supporteurs de son fils, il ne peut assister aux courses de la saison en raison de la pandémie qui empêche la présence de spectateurs.

On a regardé sa victoire à la télé dans notre salon avec le grand-père de Raphaël, précise sa mère Chantal, qui se fait un devoir d'écouter les conversations radio de Raphaël durant la course sur l'application NASCAR. Nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre, pis on a pleuré.

Jean Laberge, lui, surveillait les orignaux, pendant que Raphaël Lessard devenait le premier Québécois de l'ère moderne à remporter une course de l'une des trois grandes divisions de la NASCAR aux États-Unis.

Je sais qu'il est assidu, très sérieux et qu'il a du talent, insiste l'homme d'affaires. La course automobile fait partie de l'ADN de notre famille. Mon père a été le commanditaire de nombreux pilotes. Jusqu'à tout récemment, j'encourageais Mikaël Grenier de Stoneham, qui s'est trouvé un volant avec Lamborghini en Europe.

Un homme les bras croisés dans un entrepôt

Jean Laberge, président du groupe Canac, dans son centre de distribution de Saint-Augustin-de-Desmaures

Photo : Radio-Canada / Steve Breton

La victoire de Lessard à Talladega tombe à point pour tous ceux qui n'ont pas hésité à puiser dans leur fortune pour permettre au jeune Beauceron d'exploiter son talent. L'homme d'affaires Louis Jacques, qui est originaire de Saint-Joseph-de-Beauce, comme Raphaël, a été, il y a quatre ans, l'instigateur de ce projet de société en commandite qui regroupe une dizaine d'investisseurs de la région de Québec et de la Beauce.

Cette victoire est cruciale, c'est bon pour le moral des troupes, dit-il. Les autres investisseurs m'ont appelé pour me dire : "As-tu vu ça?" C'est un circuit où l'on roule encore plus vite qu'à Daytona. Nous aimons tous la course. En temps normal, beaucoup d'entre nous aurions été au circuit, mais la pandémie de COVID-19 nous prive de notre plaisir. Samedi, j'étais fou raide lorsqu'il a gagné la course. J'ai crié si fort dans mon salon que ma chatte Sabine est allée se cacher. Je ne l'ai pas revue avant dimanche!

La poussée finale

Effectivement, la fin de course a été fébrile. Lessard en est sorti vainqueur par une fraction de seconde lorsqu'un drapeau jaune a été agité à quelques dizaines de mètres de l'arrivée.

Les trois dernières courses n'avaient pas été bonnes. Il fallait que le vent tourne de bord. Nous étions passés proches plusieurs fois. Bien sûr que je ressentais ce besoin pressant de gagner, confie le pilote. Il faut de bons partenaires pour y arriver. Une place comme la mienne n'est jamais assurée. Il faut de bons résultats pour exciter tous ceux qui m'appuient.

Lessard a déjà regardé la fin de la course de Talladega à plusieurs occasions. Il a tout conservé dans un carnet de notes personnelles afin de ne rien oublier de la stratégie à adopter à son prochain passage sur ce prestigieux circuit.

Mon chef d'équipe me hurlait de maintenir l'accélérateur à fond et de garder la voiture droite, dit-il d'entrée de jeu.

À ce moment, avec moins d'un tour à parcourir, le Québécois roulait en deuxième place. Il n'avait pas occupé la première une seule fois, mais le plan de KBM fonctionnait malgré tout à merveille.

À ses côtés en piste, dans un tonnerre de bruits de moteurs, Trevor Bayne tentait de résister à cette ultime poussée. À Talladega, si près de l'arrivée, faut-il le préciser, tous les coups sont permis.

Quand toutes les camionnettes sont ainsi regroupées, il faut idéalement un adversaire derrière soi dont la stratégie est de vous sortir de piste! Car du même coup, chacune de ses poussées peut littéralement vous propulser vers la victoire. C'est donc un couteau à deux tranchants.

Au dernier virage, avant qu'un spectaculaire accident se produise derrière le groupe de meneurs, Ben Rhodes, placé derrière lui, a attaqué furieusement Lessard. Sa camionnette a heurté volontairement l'arrière de celle de Lessard qui est arrivé de justesse à éviter le dérapage.

J'avais l'impression que mes deux roues arrière ne touchaient plus au sol. Je roulais à 340 km à l'heure, se souvient-il. Il fallait que ça tienne. Dans ma tête, je criais au gars derrière de me frapper encore plus fort pour que j'aille plus vite et que je passe au premier rang. Je me sentais comme un bungee. Il me touchait, je creusais l'écart, mais il réussissait à me pousser à nouveau. C'était si serré. Je pouvais voir mes rivaux à égalité. Je ne possédais pas d'expérience de ce genre. C'était seulement ma deuxième course sur un super ovale.

Une camionnette de course noire, en piste

La camionnette Toyota de Raphaël Lessard

Photo : Getty Images / Chris Graythen

Une bonne affaire?

Au même moment, plusieurs camionnettes sont sorties de piste derrière les meneurs. Lessard a été déclaré vainqueur par 6 millièmes de seconde. Un écart mince, mais qui lui apporte une grande visibilité sur le plan commercial. Du même souffle, le nom de l'entreprise québécoise Canac a été fortement médiatisé.

On ne fait pas d'affaires aux États-Unis. Peut-être dans quelques années, si la nouvelle direction le décide, dit Jean Laberge. L'un des facteurs qui nous ont incités à appuyer Raphaël, c'est que les courses sont télédiffusées à RDS, car nous avons une trentaine de magasins au Québec. Sans télévision, je ne suis pas certain si on embarque. Mais je voulais lui donner une chance.

Est-ce que l'association entre Canac et Raphaël Lessard porte ses fruits?

Même avant sa victoire, on recevait de très bons commentaires. J'ai un magasin en Beauce. Est-ce que nos ventes sont meilleures au Canac de Saint-Georges? Un demi pour cent de plus? C'est très difficile de mesurer les répercussions. La COVID-19 a tout modifié. On n'est pas capable de mettre un chiffre. J'ai déjà été le commanditaire des Remparts de Québec. J'ai eu mon logo sur une bande pendant 10 ans. Personne ne m'en parlait. La course automobile coûte plus cher, mais l'impact est plus grand. C'est comme ça dans ce sport.

D'ici la fin de l'année, Raphaël Lessard et ses alliés doivent trouver les fonds pour disputer une deuxième saison avec l'équipe KBM.

Le groupe québécois derrière Lessard semble confiant, bien que rien ne soit encore finalisé. Jean Laberge a sans contredit un préjugé favorable envers le jeune pilote, mais il se donne du temps pour réfléchir à son engagement.

C'est difficile de répondre à cette question en ce moment. ll faut voir ce qu'il advient du groupe. Eux aussi investissent beaucoup d'argent. Combien ça va coûter? Il reste encore des courses, on va regarder la fin de la saison. Raphaël a eu une belle année à seulement 19 ans.

Louis Jacques se permet une réflexion.

Si tu y croyais hier, pourquoi tu n'y croirais pas aujourd'hui? Je n'ai pas besoin de me faire convaincre. Raphaël a toujours conservé un discours positif. Il en vaut la peine. Je pense même qu'il va gagner une autre course en 2020.

Louis Jacques, homme d'affaires

La prochaine épreuve de camionnettes de la série NASCAR aura lieu le samedi 17 octobre au Kansas. Le clan Lessard espère conclure une entente avec KBM d'ici à la fin de l'année.

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