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Chronique

Un plongeon qui change une vie

Un homme sourit en fauteuil roulant

Dominic Frappier est devenu tétraplégique après un accident en juin 2019

Photo : Dominic Frappier

Marie-José Turcotte

21 juin 2019, lac Taureau. Dominic Frappier est un beau jeune homme plein d’ambition. Il est avec des amis pour célébrer la fin de son bac en kinésiologie. Le lac est invitant en ce début d’été, c'est le départ d’une nouvelle vie. Au bout du quai, Dominic plonge, frappe un haut fond et crac!

Un crac qui change un destin. Avec une fracture de la colonne vertébrale à la hauteur des cervicales, Dominic est tétraplégique. En une fraction de seconde, il perd l'usage de son corps.

Dominic, c’est un sportif. Pendant ses études à l'Université de Sherbrooke, il a été joueur de ligne offensive pour l’équipe de football du Vert & Or en plus d’être membre de l’équipe d’athlétisme. Lui qui aime bouger est tout à coup prisonnier d'une enveloppe corporelle qui ne veut plus répondre à ses commandes.

Il n’a qu’un but : améliorer sa condition. Il doit faire preuve d’une grande humilité parce que, pour l’instant, vivre seul est impossible. Il a besoin d’énormément d’aide simplement pour traverser ses journées. À 26 ans, il a dû retourner chez ses parents.

Je pense qu'il faut mettre l'orgueil de côté, raconte-t-il.

Maintenant, je passe beaucoup de temps avec eux autres, j'essaie de voir ça du bon côté, du côté positif. La vie, ce n’est pas éternel. Si ma vie n’avait pas changé, dans quelques années, j'aurais espéré passer plus de temps avec mes parents. Mais là, j'ai la chance de le faire, alors faut voir ça du côté positif.

Il tourne sur lui-même pour lancer un marteau

Dominic Frappier faisait partie de l'équipe d'athlétisme du Vert & Or

Photo : Yves Longpré

Cela est très sage. C’est sûr que lorsque l’on accepte une situation plutôt que de lutter contre elle, il y a déjà une bonne partie du travail qui est gagnée.

N’empêche, le but dans la vie, c’est de voler de nos propres ailes. Dominic n’est pas différent.

Mon ambition, c'est de vivre mon quotidien de façon autonome, d'être seul, de n'avoir besoin de personne pour m'aider. De transférer seul [de pouvoir passer de son fauteuil à la voiture, à son lit et de le faire sans aide, NDLR], d'être un citoyen comme tout le monde, d'aller travailler, de faire tout ça.

Toutes des choses que l’on tient pour acquises. Mais quand on perd la liberté de ses mouvements, ces petits riens de la vie deviennent une montagne à franchir.


Dominic est prêt à tout essayer. Et les gens de son entourage sont assez impressionnés par sa détermination.

En janvier dernier, il a été le premier au Québec à accepter une opération de transfert nerveux. Je tente une explication simple : les chirurgiens Dominique Tremblay et Élie Boghossian ont prélevé dans ses bras des nerfs qui étaient toujours fonctionnels pour les replacer dans des endroits stratégiques. L’idée, c'est de redonner une mobilité à ses triceps et à ses mains.

J'ai déjà des bienfaits, ça peut juste continuer à progresser, raconte Dominic avec conviction. Mettons mes mains : j'ai déjà des contractions qui auraient dû prendre un an avant que ça fonctionne. Mais là, j'ai commencé à avoir des contractions au niveau des muscles de mes mains. Éventuellement, je vais avoir une pince à trois doigts : pouce, index, majeur.

Tout mon quotidien est changé. Plus tu as de muscles, plus tu es fort. Ce sont des muscles importants. Le triceps, ça peut même permettre de faire une extension au niveau du bras. Ça m’aide pour me charger, m'habiller, faire des transferts, ça va être facilitant. Et la pince, juste de prendre des trucs, c'est sûr que ça m'aide.

Dominic Frappier

Dominic est très motivé. Il fait trois séances hebdomadaires de physiothérapie et se rend régulièrement au gymnase de l’Université de Sherbrooke.

À Sherbrooke, il y a le lac des Nations. Le tour du lac, c'est 3,5 km. Je suis capable de pousser mon fauteuil en faisant le tour du lac, ça progresse vraiment bien, c'est un long marathon. Le but, c'est d'être constant, de travailler quotidiennement.

Sa progression est fascinante. D’ailleurs, ses chirurgiens, qu’il revoit une fois par mois, sont impressionnés par son ardeur, mais surtout par ses progrès. Dominic est convaincu que ça va fonctionner.

Techniquement, dans un an et demi, tout ça devrait être en ordre. Je vais gagner plusieurs mouvements tant au niveau de la main que du bras.

J'essaye de focuser sur ce que je peux contrôler. Ce que je contrôle, c'est à quel point je suis actif dans la vie de tous les jours. Plus t'es actif, plus tes muscles sont sollicités et plus il y a de renforcement qui se fait.

Suivez le parcours de Dominic Frappier et de trois autres personnes qui ont vécu le même genre de chamboulement grâce à la série La longue remontée, diffusée sur ICI Explora les vendredis à 21 h, à compter du 23 octobre prochain.


Dominic n'a aucune envie de s'arrêter en si bon chemin. Il veut tenter tout ce qui existe pour améliorer sa condition. Une autre avenue pourrait s’offrir à lui, le First Step Wellness Centre (FSWC).

Le premier FSWC a été ouvert, à Regina, en Saskatchewan. C'est un centre de réadaptation complètement dédié aux blessés médullaires : des gens qui ont eu des fractures de la colonne vertébrale et qui sont quadriplégiques ou paraplégiques.

L’une de leurs méthodes est basée sur la neuroplasticité.

La plasticité du cerveau (neuroplasticité, plasticité cérébrale ou neuronale) désigne la capacité de ce dernier de modifier l'organisation de ses réseaux de neurones (cellules nerveuses) en fonction des expériences vécues, peut-on lire sur psychomedia.qc.ca.

Donc une capacité à refaire des connexions neuronales. Pour l’instant, la neuroplasticité ne fait pas l’unanimité et est encore à l’étape expérimentale. De plus en plus de scientifiques y voient une avenue intéressante pour redonner une mobilité et une autonomie aux grands blessés.

Dominic fonde beaucoup d’espoir sur le FSWC de Sherbrooke, dont l’ouverture est retardée à cause de la pandémie. Il est bien compliqué de convaincre des donateurs en ces temps difficiles.

Pour Carl Marquis, ancien athlète paralympique et président du conseil d'administration du FSWC-Québec, cela ne fait aucun doute : ça peut fonctionner.

Si moi, Carl Marquis, à 15 ans, j'avais eu la chance d'avoir ce genre de centre là, Bon Dieu que j'aurais sauté là-dessus, pis je me serais entraîné à tout rompre pour être capable d'aller gagner 5, 10, 20, 40, 60 % d'amélioration. Je l'aurais fait.

D'accord, mais comment ça fonctionne? Comment, avec des exercices physiques, le cerveau peut-il envoyer des signaux de reconnexions à nos neurones?

Moi, je suis T8, T9. Ça veut dire qu'au niveau du nombril, ça arrête. J’ai beau penser super fort de bouger mon pied gauche, ça va arrêter là, raconte Carl Marquis.

Le travail en neuroplasticité se fait avec un kinésiologue. Eux font exactement ce que toi tu penses dans ta tête. Alors si dans ma tête je bouge mon pied gauche d'une telle façon, je le dis au kiné et lui, il va prendre mon pied et le faire bouger de cette façon-là et on répète et on répète ça. À un moment donné, le cerveau va déclencher une nouvelle liaison qui va se connecter plus bas que la lésion originale et les terminaisons nerveuses vont reprendre, vont se reconstruire. Autant le nerf moteur que le nerf sensitif se reconstruisent par cette répétitivité.

Il y a des gens qui, en l'espace de trois mois, regagnent énormément et il y en a que ça peut prendre six mois. C’est vraiment de l'entraînement d'athlète intensif.

Carl Marquis, président du conseil d'administration du FSWC-Québec
Un athlète en fauteuil roulant participe à une course

Carl Marquis, ancien para-athlète en athlétisme, est président du conseil d'administration du FSWC-Québec

Photo : Carl Marquis

Grâce à cette technique, certains blessés médullaires arrivent à remarcher. Ils ne vont jamais courir un marathon. Leur démarche est, disons, différente. Mais se tenir debout, faire quelques pas quand on a été condamné à un fauteuil roulant, c’est synonyme d’indépendance, d’autonomie.

Je vous invite à aller voir les témoignages de la première vidéo (Nouvelle fenêtre) sur le site du FSWC. Ce montage va vous donner une idée du potentiel de cette technique.

On peut y entendre, entre autres, le fondateur du FSWC, Chris Lesanko. Il n’avait aucune capacité fonctionnelle et avait besoin de soins 24 heures sur 24. Il peut maintenant se déplacer sur de courtes distances et n’a besoin de soutien que quelques heures par jour.

Jessica Frotten est une athlète en para-athlétisme. Après un accident de voiture, elle a quitté le Yukon et s'est installée à Regina pour pouvoir bénéficier du FSWC. Au début, elle était totalement dépendante de son frère. Elle peut maintenant se déplacer sur ses jambes.

Ce n'est pas surprenant quand on voit ces images de comprendre pourquoi Dominic Frappier aimerait beaucoup travailler dans un centre semblable. Une technique qui passe par l’entraînement est tout indiquée pour lui. Il a déjà tout son bagage de sportif.

Je pense que la résilience d'un athlète, de faire face à l'adversité au quotidien dans ton sport, moi, ça m'a toujours aidé à progresser, à me forcer à devenir meilleur quand j'étais athlète. Et là, c'est la même affaire dans les circonstances actuelles.

Pour que Dominic puisse profiter des ressources du FSWC-Québec, il faudra que le conseil d’administration trouve les 200 000 $ qui lui manquent pour fonctionner.

Dominic Frappier a une tonne de projets et tous passent par une plus grande mobilité. Il voudrait refaire du sport de compétition. Il aimerait se trouver un travail où il pourrait se servir de son bac en kinésiologie.

Il sait qu’un immense défi l’attend, mais il a les outils, le soutien et la motivation. Si en plus il pouvait compter sur le FSWC de Sherbrooke pour optimiser ses possibilités, ça faciliterait certainement son cheminement. Et, bien sûr, psychologiquement, tant que l’espoir existe, c’est plus aisé de se tenir à flot.

Un homme avec un chandail vert sourit près d'une piscine.

Dominic Frappier garde le sourire

Photo : Dominic Frappier

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