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Les cétones, nouveau carburant des cyclistes ou produit dopant?

Des dizaines de cyclistes roulent devant des partisans.

Les cyclistes du Tour de France en peloton

Photo : Getty Images / AFP / Marco Bertorello

Le Tour de France qui vient de s’achever a nourri des doutes sur les performances de ses têtes d’affiche, dans les cols montés à la vitesse de l’éclair, entre autres. La question du dopage refait surface et de nombreux observateurs montrent du doigt les compléments de cétones auxquels carburent des coureurs. Mais qu’en est-il?

Les cétones sont des molécules que l’on possède dans le corps et qui permettent de maigrir tout en conservant sa vigueur et en améliorant la récupération. Certains athlètes, dont des cyclistes, y ont aussi recours sous forme de compléments.

Selon une étude de l'Université catholique de Louvain, en Belgique, les bénéfices pourraient être de plus de 15 %.

Qui récupère mieux et plus vite peut mieux s’entraîner, reste plus frais et accumule ainsi à terme un énorme avantage. Or, la phase de la récupération est justement celle où les cétones ont le plus d’effet, a déclaré le professeur Peter Hespel, qui a dirigé l’étude, au Journal of Physiology.

Les compléments de cétones sont souvent utilisés sous la forme de boisson énergétique. Les chercheurs belges ont remarqué un effet bénéfique sur la fréquence cardiaque au repos et sur le système nerveux. Il n’y a aucune comparaison avec une boisson sportive classique, selon eux.

Un carburant musculaire

L'apport de cétones permet de retarder l'utilisation des glucides, de les épargner pour le final de l'étape. Pour accélérer dans une ultime ascension, par exemple, c'est un carburant supplémentaire pour le muscle, a dit en 2019 à France 24 Jean-Jacques Menuet, qui était alors le docteur d’Arkéa-Samsic, équipe soupçonnée de dopage dans le Tour de 2020.

Ça pourrait perturber le fonctionnement du foie, qui ne fabrique des corps cétoniques que quand il est en privation de glucose. Mon discours médical est de dire qu’on n’y touche pas, il n’y a pas d’étude sérieuse, avait-il ajouté la même année lors d’une entrevue au quotidien Ouest-France.

L’Agence mondiale antidopage (AMA) et l’Union cycliste internationale n’ont pas interdit les cétones. Rien ne prouve qu’elles peuvent améliorer la performance, rappellent-ils. Une affirmation qui fait douter Romain Feillu, ancien détenteur du maillot jaune de la Grande Boucle en 2008, interrogé par Radio-Canada Sports.

Ce que je sais, c’est que les cétones, c’est plus qu’un simple complément alimentaire et que c’est utilisé massivement par certaines équipes et que ce n’est pas forcément très bon pour la santé. C’est autorisé, certes, mais certaines équipes françaises et autres adhérentes du MPCC (Mouvement pour un cyclisme crédible) ne les utilisent pas. On ne peut donc pas parler d’équité face à un produit qui améliore les performances de façon considérable.

On voit clairement que les équipes qui les utilisent sont au-dessus. Ce n’est certainement pas utilisé comme on utilise un régime pour maigrir. Alors, quand on voit les performances, la prudence est de mise.

Romain Feillu, ancien maillot jaune du Tour de France

Lors du Tour de France 2019, les coureurs de l’équipe Jumbo-Visma, qui a outrageusement dominé le Tour cette année, se vantaient publiquement d’utiliser les cétones.

Radio-Canada Sports s’est entretenu avec Roger Legeay, le président du Mouvement pour un cyclisme crédible. Le MPCC est une association qui a pour but de défendre l'idée d'un cyclisme propre. Douze des 22 équipes au Tour de France y sont d’ailleurs adhérentes. En s’associant à ce mouvement, c’est tolérance zéro pour les cyclistes et leur entourage. Un cas positif ou une affaire de dopage et c’est l’exclusion.

Concernant l’utilisation des cétones, c’est un non catégorique pour Roger Legeay et ses membres. Même si l’AMA et l’UCI les autorisent, son mouvement ne veut prendre aucun risque, car les dangers sont réels.

Tout le monde s’accorde à dire, et je dis bien tout le monde, que la prise de cétones entraîne des problèmes gastriques, des problèmes de santé et personne ne connaît les conséquences à long terme, expose-t-il. Mais il faut se poser cette question toute simple et c’est ce que nous avons fait avec nos 12 équipes : si ce produit ne sert à rien, ce n’est pas la peine d’en prendre, et si cela améliore les performances, cela pose des problèmes d’éthique et on ne l’utilise pas! Donc, voilà où nous en sommes dans notre réflexion.

Ce que voudrait Roger Legeay avec son association, c’est que les 22 équipes se mettent autour d’une table et règlent une fois pour toutes le débat. Quand on lui dit que certaines équipes qui se vantent d’utiliser les cétones font partie de celles qui ont dominé le Tour, il hésite avant de répondre.

C’est peut-être cela ou peut-être pas, dit-il. En tous cas, les autorités les autorisent. Maintenant, il est tout à fait légitime que la suspicion s’installe et que des questions se posent. Je ne comprends pas. On a un sport merveilleux, un public et des organisateurs merveilleux et tout cela ne tient que sur 22 personnes et on n’est pas capable de s’entendre et de dire qu’on va présenter un sport qui sera sans suspicion?

Mais ce qui m’irrite le plus, c’est que l’on mette tout le monde dans le même sac et que l’on dise : "Tout le monde prend de l’EPO." Non, tout le monde ne prend pas d’EPO. Je pense à tous les gamins qui ont tout donné dans ce Tour, qui ont attaqué, qui sont tombés, qui ont abandonné après des efforts incroyables. Eh bien, tous ces garçons-là ne sont pas tous des voyous ou des tricheurs! Oui, il y en a, mais pour lever cette suspicion, il faut que tout le monde s’engage dans le même sens pour que notre sport redevienne crédible.

Un « masquant médiatique »

Le spécialiste français du dopage Jean-Pierre de Mondenard nous propose une tout autre lecture. Interrogé par Radio-Canada Sports, il ne s’étonne pas que l’on parle exagérément des cétones. C’est pour lui un masquant médiatique.

On va parler ouvertement des cétones pour ne pas parler du reste, qui est pour moi plus important, fait-il valoir. Ce qui est curieux, c’est que les cyclistes se vantent de les utiliser, mais dès que tu abordes l’EPO ou le dopage sanguin, on passe à une autre question. J’ai même vu lors d’une entrevue un cycliste dire : "Coupez, je ne veux pas répondre à cette question." Les cétones, ce n’est pas nouveau, l’armée américaine faisait déjà des tests sur la résistance physique et mentale des militaires dans les années 60.

Chaque décennie a eu son produit à la mode pour la récupération et pour brûler des graisses. La créatine, la carnitine et maintenant, les cétones. Moi, je parlerais de ces produits comme des placebos. Comme disait Hippocrate :"L’important, ce n’est pas ce que l’on donne, c’est la façon de le donner." Ce que je veux dire, c’est que si l’athlète a une confiance aveugle en son médecin, il prendra le produit, qu’il soit dopant ou pas. L’important, c’est qu’il croit tellement que cela va fonctionner, qu’il va se dépasser.

Jean-Pierre de Mondenard est convaincu que ces cétones ne sont qu’un paravent pour cacher le dopage sanguin, toujours existant selon lui, et les autres nouveaux produits utilisés dans le peloton.

Selon le quotidien français Le Parisien, les gendarmes de l'Office central de lutte contre les atteintes à l'environnement et à la santé publique qui ont perquisitionné les chambres des coureurs de l’équipe Arkéa-Samsic ont trouvé du sérum physiologique et du matériel d’injection. Une méthode qualifiée de dopante. Cette découverte semblerait donner raison au spécialiste français.

Alors, les cétones pour améliorer la performance ou pas? La seule chose qui est certaine, c’est qu’à la veille des prochains Championnats du monde, le spectre du dopage continue de planer sur le cyclisme international.

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