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Chronique

Pour qui travaille votre médecin? Pour un athlète, ce n’est pas clair

Un joueur pensif pendant un arrêt de jeu

Ryan Kesler s'est ouvert sur sa consommation d'antidouleurs dans un documentaire de TSN.

Photo : Getty Images / Sean M. Haffey

Le sport et la médecine sont censés être bénéfiques pour la santé. Sauf quand on les pratique dans les rangs professionnels, semble-t-il.

Le réseau TSN diffusait mardi un intéressant documentaire intitulé The Problem of Pain (Le problème de la douleur), qui lève le voile sur la prescription et la distribution à grand volume d’un puissant médicament antidouleur, le Toradol, dans la LNH.

Le Toradol ne vient pas d’apparaître dans l’univers du sport professionnel nord-américain. Au cours des 10 ou 15 dernières années, des centaines d’articles ont été rédigés quant à la surutilisation dont ce médicament, aussi puissant que la morphine, a fait l’objet dans la NFL et dans le baseball majeur.

Cet antidouleur a été créé au début des années 1990. À l’origine, le Toradol était destiné à soigner des épisodes de douleurs aiguës pendant de courtes périodes, notamment à la suite d'opérations. Des médecins ayant participé à sa conception ont affirmé que son usage ne doit pas surpasser cinq jours consécutifs.


L’utilisation prolongée du Toradol a depuis longtemps révélé des effets secondaires extrêmement sérieux, dont l’apparition de lésions ou de maladies graves des reins et du système digestif.

Au début des années 2010, des poursuites ont été intentées dans la NFL après la distribution massive de Toradol aux joueurs. Il a notamment été révélé que lors de la saison 2012, les équipes médicales des organisations de la NFL distribuaient en moyenne 5777 doses d’antidouleurs à leurs joueurs au cours d’une saison. Et que l’équipe médicale des Steelers de Pittsburgh était allée jusqu’à distribuer 7442 doses. On parle ici de saisons qui comportaient 16 matchs, rappelons-le.

La NFL ne pourrait fonctionner sans Toradol, est un refrain connu depuis plusieurs années. Toutefois, les graves problèmes de santé causés par ce médicament ont depuis convaincu l’Association des joueurs et la NFL d’envisager sérieusement le recours au cannabis ou aux cannabinoïdes pour permettre aux joueurs de mieux composer avec leurs constants problèmes de douleur.

Le baseball majeur a fait face aux mêmes enjeux pendant de longues années.

Dans son autobiographie intitulée Game Over, l’ex-releveur Éric Gagné raconte en détail à quel point des antidouleurs puissants comme le Toradol étaient distribués aux joueurs, notamment durant les séries éliminatoires.

Gagné y raconte notamment que durant les séries de 2004, il était incapable de lancer une balle sur une distance de 10 pieds quand il quittait son domicile pour se rendre au stade. Après avoir consommé du Toradol, il pouvait toutefois se rendre au monticule et lancer des rapides filant à 95 milles à l’heure.


Le documentaire de TSN révèle donc que la LNH n’est pas différente des autres grandes ligues professionnelles nord-américaines, et que la fin y justifie les moyens.

Cela dit, il ne s’agit pas d’une énorme révélation. Il suffit de rappeler que la LNH et son commissaire Gary Bettman nient encore que les coups à la tête et l’accumulation de commotions cérébrales provoquent l’apparition de maladies dégénératives du cerveau.

Dans The Problem of Pain, l’ex-défenseur des Red Wings de Détroit Kyle Quincey confie qu’il consommait du Toradol tous les jours durant les dernières années de sa carrière.

Je me sentais comme Superman quand je consommais du Toradol. J’avais l’impression qu’il ne pouvait rien m’arriver, explique-t-il.

Zenon Konopka, le dernier joueur à avoir franchi le plateau des 300 minutes de pénalité dans la LNH (307 minutes, en 2010-2011) raconte que les joueurs faisaient constamment la file devant le bureau du médecin pour obtenir leur dose de Toradol.

Et le jeune retraité Ryan Kesler, qui est à peine âgé de 35 ans, révèle que son système digestif a été presque détruit par sa lourde consommation de ce médicament. À ses dernières années dans la LNH, il devait se rendre aux toilettes de 30 à 40 fois par jour, affirme-t-il.

On a décelé des trous dans mon côlon et j’ai développé la maladie de Crohn [...] Mon après-carrière ne se passe pas comme je l’avais imaginé. Si je décide de jouer avec mes enfants, j’en paie un lourd prix le lendemain. Au point où ils ne me demandent plus de jouer avec eux parce qu’ils savent que j’en suis incapable [...] Je n’ai plus d’énergie. Je passe mon temps à regarder les autres avoir du plaisir, dit-il.

Kesler, un ex-joueur étoile, est catégorique : Peu importe ce que disent les joueurs devant les caméras, tout le monde carbure aux antidouleurs dans cette ligue.

Plus troublant encore, Quincey, Konopka et Kesler affirment que les médecins et soigneurs des équipes ne les ont jamais renseignés quant aux graves effets secondaires du Toradol et aux risques qu’ils encouraient pour leur santé.


Chaque fois que des problèmes significatifs de santé surviennent dans le monde du sport professionnel (dopage, commotions cérébrales, gestion des blessures, distribution d’opioïdes, et dans le cas présent, distribution massive de Toradol), le même dilemme éthique revient inévitablement sur le tapis.

Pour qui les médecins et les soigneurs des équipes travaillent-ils au juste? Défendent-ils les intérêts de leurs patients (les athlètes) ou les intérêts de leur employeur?

Dans la tête de Quincey, de Konopka et de Kesler, la réponse coule de source.

Les médecins des équipes sont payés par les équipes. Et l’intérêt des équipes, c’est qu’on soit sur la glace et qu’on passe le moins de temps possible sur la liste des blessés, répond Kesler.

Ce perpétuel conflit d’intérêts (ou apparence de conflit d’intérêts) fait en sorte que les joueurs et leurs agents font de moins en moins confiance aux médecins des équipes. Lorsqu’ils se blessent, par exemple, les athlètes tendent de plus en plus à solliciter une deuxième opinion auprès d’un spécialiste qu’ils choisissent eux-mêmes et en qui ils ont pleinement confiance.

Au bout du compte, le problème reste toutefois le même. Au quotidien, ce sont les médecins et soigneurs des équipes qui sont en première ligne et qui côtoient les joueurs.

Avec les résultats que l’on connaît.

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