•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Michael Schumacher et Lewis Hamilton, un record à partager

Un contenu vidéo est disponible pour cet article
Michael Schumacher roule sur un circuit devant Lewis Hamilton en 2012.

Michael Schumacher devant Lewis Hamilton en 2012

Photo : Getty Images / Mark Thompson

Un homme a réussi l'exploit de remporter 91 victoires en F1, Michael Schumacher. Un autre, Lewis Hamilton, va y arriver très bientôt, peut-être en Russie ce week-end.

En F1, il y a un nombre incroyablement élevé de paramètres qui déterminent l’allure d’une course pour un pilote.

Il y a sa forme physique, sa précision de pilotage, la qualité et la préparation de sa voiture, la fiabilité des quelques 3000 pièces qui composent une monoplace, les réglages mécaniques, du moteur et aérodynamiques, la stratégie de course, l’usure des pneumatiques, le comportement des autres concurrents, la météo, pour ne nommer que ceux-là.

Alors, en tenant compte de tous ces paramètres, remporter 91 victoires, c’est tout simplement phénoménal.

Quatorze ans après la dernière victoire de l’Allemand, en Chine, en 2006 (il n'a gagné aucune course à son retour de retraite de 2010 à 2012 avec Mercedes), le Britannique s'apprête à égaler son record.

C'est phénoménal, admet le chroniqueur automobile Jacques Duval à Radio-Canada. Ils ont fait un travail colossal, et leur grande qualité est d'avoir résisté à la brutalité de la F1. D'avoir réussi à naviguer dans ce monde-là est un exploit extraordinaire.

Il regarde son écran.

Jacques Duval en entrevue à Radio-Canada

Photo : Société Radio-Canada

Phénoménal et exceptionnel, comme le fait remarquer Normand Legault, président du Grand Prix du Canada de 1996 à 2008.

La domination de Michael Schumacher a été tellement totale à une certaine époque que je ne pensais pas que quelqu’un pourrait répéter l’exploit, concède volontiers M. Legault. Michael était un pilote d’un talent immense, qui a connu beaucoup de succès, et très rapidement. Un phénomène comme l'est aujourd'hui Lewis Hamilton.

Hamilton, tout juste promu en F1 au sein de l'équipe McLaren qui l'avait repéré quelques années auparavant, était arrivé à Montréal pour son premier Grand Prix du Canada, après seulement quelques heures de simulateur.

L'ancien président du Grand Prix du Canada sourit lors d'une entrevue à distance.

Normand Legault en entrevue à Radio-Canada

Photo : Société Radio-Canada

Il n’avait jamais piloté sur le circuit Gilles-Villeneuve, il ne l’avait parcouru que sur un simulateur. Et ce n’est pas un circuit réputé pour être facile. Et, pourtant, à sa toute première présence, ce très jeune pilote avait gagné la course dans la McLaren. C'est plutôt rare.

Normand Legault, ancien président du Grand Prix du Canada

Deux hommes aux qualités reconnues, mais aux personnalités bien différentes. Deux hommes qui ont évolué dans des contextes très différents, on peut presque dire deux époques distinctes.

Alors, les 91 victoires de Schumacher valent-elles plus que les 91 (à venir) de Hamilton?

Ils discutent.

Michael Schumacher et Lewis Hamilton en 2012

Photo : Getty Images / Clive Mason

Statistiquement, les 91 victoires de Schumacher en 307 départs représentent 29,5 % des courses disputées par l’Allemand. Les 90 succès de Hamilton en 259 courses représentent un peu moins de 35 %.

Voici pour les chiffres, mais après, il y a la manière.

Des risques en piste et hors piste

L’ingénieur britannique Ross Brawn a travaillé avec les deux hommes. D’abord avec Michael Schumacher du début à la fin, soit de 1991 à 2012, avec Benetton, Ferrari et Mercedes-Benz. Puis avec Lewis Hamilton, au sein de Mercedes-Benz en 2013.

Gros plan d'un homme en chemise blanche

Ross Brawn

Photo : Getty Images / Mark Thompson

Aujourd’hui directeur sportif et technique du championnat de F1 et bras droit du président du groupe Formula One, Chase Carey, il est à même de comparer les deux hommes.

Michael a débuté à une époque où la technologie actuelle n'existait pas, rappelle-t-il sur le site officiel de la F1. L'étude des données était très grossière, l'implication du pilote était bien plus forte. Maintenant, le pilote sort de la voiture et l'ingénieur dispose d'une analyse du comportement de la voiture dans chaque virage. Le pilote n'a donc pas grand-chose à dire.

Les deux pilotes se sont brièvement croisés sur les pistes de F1 le temps de trois saisons en 2010, 2011 et 2012. Schumacher était avec Mercedes-Benz et Lewis Hamilton avec McLaren.

Les deux hommes avaient du respect l’un pour l’autre, malgré leurs différences.

C'étaient des personnalités très différentes. Lewis est incroyablement professionnel, motivé et dévoué, mais Michael avait un intense sens du détail pour la voiture, dont Lewis n'a pas besoin.

Ross Brawn

Les premières années avec Michael, il fallait qu'il explique pour chaque virage s’il ressentait du sous-virage ou du survirage, puis nous analysions ça, se rappelle M. Brawn. Maintenant, il suffit que le pilote allume sa radio, et les ingénieurs ont l'analyse. Ce qui est attendu et requis du pilote est donc relativement différent. Je ne sais donc pas comment Lewis s'en sortirait à l’époque de Michael.

Ce qui rapproche les deux pilotes, c’est le talent brut, leur lecture de la piste et des obstacles à éviter.

Ils ont tous les deux un talent immense. On le voit à ce qu'ils font dans la voiture et à ces moments où réalisent des exploits inattendus, analyse Ross Brawn. Certains tours qualificatifs réalisés par Lewis ont laissé l'équipe bouche bée. Michael était pareil. Parfois, il n'y a que ces pilotes qui en sont capables.

Ce qui les rapproche aussi, c’est le risque qu’ils ont pris, non pas en piste, mais dans leurs choix de carrière, pour aller plus loin dans leur quête.

Ils regardent dans la même direction.

Michael Schumacher et Ross Brawn en 2000

Photo : Getty Images / Andreas Rentz

Quand Michael Schumacher a choisi Ferrari en 1996, il a dû prendre le temps de bâtir une équipe gagnante sous la supervision de Jean Todt, qui était le grand patron de l’équipe italienne depuis 1993.

En 2000, lorsque l’Allemand a remporté le titre, cela faisait 21 ans qu’un pilote de la Scuderia n’avait pas gagné le titre.

Il faut savoir faire les bons choix d’équipe. Quand Schumacher a choisi Ferrari, ce pari-là était loin d’être gagné, confirme Normand Legault. Ça n’a pas été facile dès le début. Et le temps que Jean Todt fédère toutes les compétences, ça a pris du temps.

Mais Jean Todt a accepté d’acquiescer à certaines demandes de Schumacher, dit le dirigeant québécois. Il avait remporté deux titres avec Benetton, et quand il est passé chez Ferrari, il a exigé de pouvoir amener un dénommé Ross Brawn et Rory Byrne (ingénieur concepteur sud-africain qui a dessiné toutes les voitures titrées de Michael Schumacher).

Selon Normand Legault, Michael Schumacher a contribué lui-même à bâtir la machine de guerre qu’allait être Ferrari sous son règne avec Jean Todt.

De son côté, Mercedes-Benz est revenu en F1 comme équipe en 2010 après une absence de 55 ans.

Lewis Hamilton s’est laissé convaincre par Niki Lauda de quitter McLaren, où il était le protégé du grand patron Ron Dennis, pour se joindre à Mercedes-Benz en 2013, où Brawn et Schumacher avaient travaillé pendant trois ans, sans résultats probants.

Lewis s'est placé dans la bonne équipe au bon moment et est à son meilleur niveau, affirme Ross Brawn.

Hamilton a plus de facilité à remporter des victoires aujourd'hui. Il a eu la chose facile la plupart du temps, car Mercedes-Benz construit des voitures exceptionnelles, d'une durabilité et d'une fiabilité extraordinaires. Ça l'a aidé à mieux piloter dans des courses et des moments plus difficiles.

Jacques Duval, chroniqueur automobile

Une bonne voiture va avantager le pilote, mais ce sont les bons pilotes qui aident à rendre une voiture dominante, ajoute Normand Legault pour nuancer. Michael valait une seconde au tour, et Lewis est de cette trempe-là.

Tous pour un... pour Schumacher

Au circuit, Schumacher a profité d’une équipe tout acquise à sa cause, de la haute direction au fournisseur de pneumatiques en passant par des tactiques de course discutables et certaines connivences avec des équipes clientes de Ferrari.

C'est défendable dans la mesure où on veut un pilote champion du monde, estime Jacques Duval. Si un pilote devient champion du monde, il emmène avec lui toute la publicité qui s'y rattache, et c'est un peu le point que défendait Ferrari.

C’était un système assez évident, qui a nui en partie à sa réputation, affirme Normand Legault. On dit souvent qu’en F1, votre principal adversaire, c’est votre coéquipier, parce que c’est le seul qui pilote la même voiture que vous.

Michael a eu la capacité, contractuelle ou autre, de s’assurer de ne pas avoir de rival au sein de son équipe, précise-t-il. Ça ressemble un petit peu aux stratégies qu'on voit au Tour de France en cyclisme. Il y a un leader, c’est lui qui devrait tenter en principe de remporter l’étape et les autres sont là pour l’appuyer, quitte à servir de domestique.

Les années Schumacher ont été marquées par quelques controverses.

Les Québécois se souviennent du Grand Prix du Portugal en 1997 quand Schumacher a voulu éliminer Jacques Villeneuve qui le dépassait au 26e tour. L'Allemand avait été jugé coupable et rayé du classement général pour son geste.

Jacques Villeneuve et Michael Schumacher à Jerez en 1997

Jacques Villeneuve et Michael Schumacher à Jerez en 1997

Photo : Société Radio-Canada / RDS

Course durant laquelle les pilotes Sauber, munis de moteur de Ferrari, avaient apparemment reçu l’ordre de l'équipe italienne de ralentir Jacques Villeneuve. C’est du moins ce que le pilote Norberto Fontana a révélé neuf ans plus tard.

Il y a eu aussi le Grand Prix d’Autriche de 2002, une tache dans l’histoire de la F1, ont écrit les éditorialistes, quand le Brésilien Rubens Barrichello, lieutenant de l’Allemand, avait dû ralentir pour laisser gagner Schumacher sous peine de perdre son volant.

Ils sortent d'un magasin.

Jean Todt, Rubens Barrichello et Michael Schumacher en 2005

Photo : Getty Images / AFP

En Autriche, Ross Brawn, alors stratège de l’équipe, avait été implacable.

Jusqu’à ce que le titre soit décidé en notre faveur ou non, on répétera le même scénario. Nous pourrions le refaire à Monaco la semaine prochaine, avait-il dit à l'époque.

Il y a eu enfin la relation entre Ferrari et le pneumaticien Bridgestone. Une relation privilégiée dans laquelle seule la victoire comptait, ce qui n’était pas le cas pour les autres équipes clientes du fabricant japonais.

Le système "Tous pour un" que Michael a mis en place allait au-delà de l’équipe, fait remarquer Normand Legault. Rappelons-nous que Ferrari s’assurait d’être la seule équipe de pointe de Bridgestone.

Bridgestone avait accepté de mettre tous leurs efforts de recherche et développement au seul service de Ferrari et, plus particulièrement, au seul service de Michael, ajoute M. Legault. La voiture était faite pour Michael, elle était faite pour favoriser son succès et sa victoire.

Normand Legault croit que l'équipe Mercedes-Benz a elle-même adopté le système T, après avoir mal vécu la rivalité entre Nico Rosberg et Hamilton entre 2013 et 2016, année du titre de Rosberg et de sa retraite.

Un morceau de carrosserie s'envole.

Collision entre Lewis Hamilton (à gauche) et Nico Rosberg en Belgique en 2014

Photo : Getty Images / Clive Mason

Mais je ne peux m’empêcher, tout en applaudissant les performances de ces pilotes dominants, de me poser la question : est-ce bon pour la formule un?, admet l'ancien patron du Grand Prix du Canada.

Le revers des dynasties

Jacques Duval, lui, n'hésite pas à répondre à la question.

C'est beau la course automobile, mais ça peut devenir monotone. Et c'est ce qui arrive avec des types comme Schumacher et Hamilton.

Jacques Duval, chroniqueur automobile

C'est pour cela que le groupe Formula One, qui dirige la F1, tente de rééquilibrer les forces dans le championnat. Il y aura un plafond budgétaire dès 2021, fixé à 145 millions de dollars américains, ce qui obligera Mercedes-Benz et Ferrari à revoir leur façon de faire, car elles dépensent trois fois plus.

Déjà en 2008, l'ancien président de la FIA Max Mosley avait tenté d'imposer un plafond budgétaire de 170 millions. Sans succès.

Cette fois, le groupe Formula One et la FIA ont mis en place pour 2021 et 2022 des mesures, autant budgétaires que réglementaires, pour assurer une plus grande parité entre les équipes.

La FIA a plusieurs fois tenté de casser la suprématie de Mercedes-Benz en modifiant les règlements techniques. La prochaine tentative sera-t-elle la bonne?

Il est à l'arrêt.

Lewis Hamilton dans la ligne des puits du circuit de Spielberg

Photo : Getty Images / Peter Fox

Au sein de Mercedes-Benz, c’est l’arrivée de la nouvelle génération de moteurs V6 turbo hybrides qui a consolidé la domination de Lewis Hamilton.

En 2013, à sa première saison dans l'équipe, avec le moteur V8, il n'a inscrit qu’une victoire, car il était incapable de rivaliser avec le moteur de Renault et l’équipe Red Bull. En 2014, avec le tout nouveau moteur V6, Hamilton a enregistré... 11 victoires en route vers son deuxième titre, après celui avec McLaren en 2008 (5 victoires).

La FIA a récemment interdit les réglages du moteur en qualification, à partir du Grand Prix d'Italie, le fameux party mode dont parlait Lewis Hamilton.

Officiellement, pour mieux contrôler la légalité des ajustements du moteur, officieusement, pour donner une chance à la concurrence.

Ça ne m’étonne pas, ils veulent juste nous ralentir, a lancé le Britannique.

Et ça n'a pas fonctionné. Il a réalisé la pole sur le circuit ultra rapide de Monza en repoussant la concurrence à 8 dixièmes de seconde. Une pénalité en course l'a relégué au 7e rang.

Puis, sur le petit circuit de Mugello en Toscane, Hamilton a récidivé avec la position de tête (à 35 centièmes de la concurrence) et l'équipe allemande a réalisé le doublé en course.

Deux façons de voir la vie

Là où les deux hommes se distinguent, c’est dans leur préparation et leur style de vie. Schumacher ne vivait que pour la course, alors que Hamilton vit grâce à la course.

Il est porté par une foule.

Lewis Hamilton

Photo : Getty Images / BEN STANSALL

Le Britannique a besoin de se changer les idées entre les courses, pour recharger ses batteries, et a 1000 projets en route. Des apparitions publiques aux défilés de mode en passant par les studios de cinéma et d’enregistrement de musique.

Schumacher était aux antipodes de ce style de vie. Il se réfugiait en famille et réfléchissait à sa prochaine course.

Michael Schumacher était un gars tout à fait normal, tout à fait régulier. Et il devenait le Kaiser quand il embarquait dans son auto, alors que Lewis, qui lui aussi est d’origine modeste, est une vedette, une rock star. C’est un autre mode de vie, une autre personnalité.

Normand Legault, ancien président du Grand Prix du Canada

On l'a vu récemment se faire le porte-parole du mouvement Black Lives Matter, il défend des causes sociales, sociétales. Michael était une vedette en F1, alors que Lewis semble très à l’aise avec l’idée d’être une vedette internationale.

Un vedettariat et des prises de position qui ne plaisent pas toujours à tous, notamment à Jacques Villeneuve.

Il confond la F1 et Hollywood, avait dit Villeneuve le 26 juillet 2018. Tout ce qu'il fait est mis en scène. Il se présente sur les réseaux sociaux comme s'il était Jésus.

Le message écrit sur son t-shirt (Arrest the cops who killed Breonna Taylor) sur le podium du Grand Prix de Toscane a fait jaser. La FIA ne l'a pas rappelé à l'ordre, en tout cas pas publiquement, mais compte préciser les règles protocolaires aux concurrents.

Il se cache le visage de la main gauche.

Lewis Hamilton sur le podium du Grand Prix de Toscane

Photo : Getty Images / Pool

Et que pensent Mercedes-Benz et les commanditaires des prises de position du Britannique? Au début de cette saison particulière, le constructeur allemand a accepté de le suivre dans son combat, en choisissant le noir pour les monoplaces de 2020, d'habitude de couleur argent. Mais jusqu'où pourra aller Mercedes-Benz? Que choisira Lewis Hamilton comme prochain défi?

On imaginait mal Michael Schumacher loin des paddocks une fois sa retraite prise, alors que Lewis, je n'ai aucune peine à l’imaginer loin des paddocks, affirme Normand Legault. Aucune peine à imaginer qu’il puisse envisager une autre carrière, d’autres types d’activités. C’est vraiment deux personnalités très, très différentes.

Hamilton peut véritablement s’exprimer de toutes les manières avec Mercedes-Benz, et son coup de volant n’en est que magnifié.

Il est vraiment talentueux, disait à la BBC un ancien coéquipier de Schumacher, l’Irlandais Eddie Irvine, en 2019. Sa façon de dépasser m’a fasciné dès son arrivée en F1. Il se concentre vraiment sur sa façon de passer devant.

Ils se parlent.

Michael Schumacher et Eddie Irvine en 1998

Photo : Getty Images / Michael Cooper

Lewis est sans doute meilleur que Michael sur ce plan-là, concède l’Irlandais. Mais il est loin de Michael, car il dispose de la meilleure auto. Il y a plus de grands prix à disputer aujourd’hui, et le niveau de la concurrence a beaucoup baissé.

Pour ce qui est du rythme en course, de la constance sur la durée d’un grand prix, d’un week-end, d’une saison, je crois que personne ne s’approche de Michael. Pas même Ayrton Senna.

Eddie Irvine

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !