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Chronique

Jake Allen, le dilemme cornélien de Marc Bergevin

Un gardien devant son filet

Jake Allen

Photo : Getty Images / Sean M. Haffey

Les dilemmes cornéliens ne surviennent pas uniquement dans les pièces de Corneille. Parfois, on peut même en voir surgir dans la LNH.

On fait face à un dilemme cornélien quand on doit choisir entre deux valeurs qui nous sont fondamentales. Cela fait en sorte qu’au bout du compte, peu importe la décision prise, elle risque fort d’avoir des conséquences négatives.

Marc Bergevin se trouvait un peu dans cette position cette semaine lorsqu’il a négocié avec les Blues de Saint Louis pour mettre la main sur le gardien Jake Allen.

Le hockeyeur de 30 ans, originaire de Fredericton, sera le prochain adjoint de Carey Price. À Saint Louis, il a connu une carrière tout à fait honnête comme en témoignent les 271 départs qu’il a obtenus et le taux d’efficacité de ,913 qu’il a compilé lors des sept dernières saisons.

Avec Price devant le filet, le Canadien a récolté 175 points sur une possibilité de 344 au cours des trois dernières saisons, ce qui confère à l’équipe une piètre moyenne de succès de ,508. Alors qu’avec ses adjoints (qui ont généralement été assignés à des départs plus faciles après s’être bien reposés, faut-il préciser), l’équipe a emmagasiné 63 points sur une possibilité de 126 (,500).

Si une équipe joue pour ,508 quand l’un des meilleurs gardiens du monde défend son filet, la position de gardien auxiliaire figure-t-elle au rang des grandes priorités? Lorsqu’on présente la question sous cet angle, la réponse coule de source.

Jake Allen

Jake Allen

Photo : La Presse canadienne / Jason Franson


Toutefois, pour toutes sortes de raisons tout à fait logiques, la direction du Tricolore en est venue à la conclusion que les chances de participation de l’équipe aux séries éliminatoires seraient plus élevées si Price était flanqué d’un adjoint de meilleure qualité.

Au cours des deux dernières saisons, Claude Julien et ses adjoints ont tour à tour perdu confiance en Antti Niemi et Keith Kinkaid, ce qui a fait en sorte que Price a été, chaque fois, le gardien le plus utilisé de la LNH. L’effet pervers de cette surutilisation, c’est que le taux d’efficacité de Price s’est élevé à seulement ,918 en 2018-2019 et à ,909 cette saison.

Et c’est là que surgit le dilemme cornélien.

À partir de ce moment, le directeur général commence à se demander quelle est la pertinence de miser sur le gardien numéro un touchant le salaire le plus élevé de la ligue (10,5 millions de dollars), si l’absence d’un auxiliaire compétitif rend ledit gardien numéro un incapable de jouer à la hauteur de son talent.

En 2017, j’avais publié une chronique intitulée Consentir 84 millions à Carey Price, et aller sur Mars. Dans ce texte, j’arguais que le contrat de Price, qui monopolisait 13,63 % de la masse salariale disponible, éloignait le Canadien de la recette empruntée par les 12 équipes ayant remporté la Coupe Stanley depuis le début de l’ère du plafond salarial.

En effet, à cette époque, les 12 dernières équipes championnes de la LNH avaient en moyenne consacré 4,36 % de leur masse salariale au gardien qui leur avait permis de remporter le gros trophée. Cette tendance s’est d’ailleurs poursuivie en 2018 et en 2019 lors des conquêtes des Capitals de Washington (Braden Holtby) et des Blues de Saint Louis (Jordan Binnington).

Tout le monde comprendra donc qu’étant donné le salaire élevé de Carey Price, le Bleu-blanc-rouge tentait depuis deux ans de s’offrir des adjoints peu coûteux afin de limiter ses dépenses à la position de gardien. Parce que si vous surpayez à une position par rapport à vos compétiteurs, vous avez forcément moins d’argent à dépenser aux autres positions. Et cela vous rend forcément moins compétitif.

Malgré ces économies réalisées au poste de gardien auxiliaire, le CH est l’organisation qui a consacré le plus haut pourcentage de sa masse salariale disponible (entre 13,4 % et 14,5 %) à la position de gardien au cours des deux dernières saisons. Par ailleurs, la compétitivité de l’équipe a été davantage amoindrie par le fait que l’organisation ne dépensait pas tout l’argent qui lui était encore permis de consacrer aux positions d’attaquants et de défenseurs.


Revenons un peu à nos moutons.

En acquérant Jake Allen cette semaine, Marc Bergevin a aussi mis la main sur un gardien dont le salaire s’élève à 4,35 millions. Cela fait en sorte que la saison prochaine, le Tricolore consacrera 14,85 millions, soit 18,22 % de sa masse salariale disponible, à la position de gardien.

Selon le site Spotrac, aucune équipe de la LNH n’a consacré autant de ressources à deux gardiens au cours des neuf dernières années. En fait, on peut raisonnablement présumer qu’aucune équipe ne l’a fait depuis le début de l’ère du plafond salarial en 2005. Mais malheureusement, les archives du site ne remontent pas jusque-là.

Est-ce que consacrer trop d’argent à la position de gardien nuit à la compétitivité d’une équipe? On peut certainement en débattre.

Si on isole les 36 équipes qui ont dépensé le plus d’argent pour leurs gardiens depuis 2011 (quatre équipes par saison), on constate que plus de la moitié d’entre elles (52,8 %) ont raté les séries éliminatoires. Et qu’au total, sur une période de neuf ans, les 17 équipes restantes sont parvenues à remporter seulement 17 séries éliminatoires. Parmi ces équipes, une seule (les Bruins de Boston en 2019) est parvenue à atteindre la finale de la Coupe Stanley.

Au bout du compte, dans l’espoir de rendre plus efficace un gardien monopolisant un pourcentage trop élevé de sa masse salariale, Marc Bergevin a pris la décision de renchérir en embauchant un gardien auxiliaire à 4,35 millions. Bien qu’elle soit tout à fait logique quand on tient compte des difficultés vécues en interne depuis deux ans, cette embauche fait en sorte que le CH repousse les limites d’une recette qui a laissé un goût amer à la plupart des DG qui l’ont tentée depuis le début des années 2010.

Bref, c’est un peu ça, un dilemme cornélien. Ou peut-être qu’il s’agit plutôt du paradoxe de l’oeuf et de la poule?

Le Canadien était-il en 24e place cette saison parce que Carey Price était fatigué et inefficace? Ou Price était-il fatigué et inefficace parce qu’il défendait la cage d’une équipe de 24e place?

Puisse Jake Allen nous aider à y voir plus clair.

Un gardien suit des yeux la rondelle qu'il vient d'arrêter.

Le gardien du Canadien Carey Price regarde une rondelle flottante.

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

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