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Chronique

Un syndicat au tennis, qu’ossa donne?

Une quarantaine de joueurs masqués sur un court de tennis

Des joueurs formant la nouvelle Association des joueurs professionnels de tennis (PTPA) prennent la pose sur un des terrains de Flushing Meadows, à New York, samedi, après la création de l'association.

Photo : Twitter/Vasek Pospisil

Yvon Deschamps aimera sans doute ce titre...

Le numéro un mondial Novak Djokovic et le Canadien Vasek Pospisil ont sérieusement ébranlé l’industrie du tennis masculin, samedi à New York, en annonçant officiellement la naissance de l’Association des joueurs de tennis professionnel (AJTP). En se regroupant au sein d’un quasi-syndicat, les joueurs espèrent obtenir un rapport de force suffisant pour obtenir une plus juste part des immenses revenus qu’ils génèrent partout sur la planète.

La mise sur pied de l’AJTP se tramait depuis longtemps. En janvier 2018, à Melbourne, Djokovic avait convié les participants des Internationaux d’Australie à une conférence offerte par un avocat spécialiste qui avait dressé un portrait financier global de l’industrie du tennis.

Venant du président du Conseil des joueurs de l’ATP (Djokovic a été à la tête de cet organisme de 2016 jusqu’à sa démission vendredi dernier), l’organisation de cette conférence en Australie démontrait qu’un grand nombre de joueurs n’étaient pas satisfaits de la place qu’on leur réservait au sein du sport dont ils sont le moteur.

Depuis longtemps, l’insatisfaction des joueurs provient du fait que le circuit de l’ATP représente autant les athlètes que les organisateurs des tournois disputés partout. C’est une erreur historique qui a été commise en 1990. Une idée qui a mal vieilli, semble-t-il. Fait à souligner, l’ATP ne représente toutefois pas les organisateurs de tournois du grand chelem.

Au sein du bureau de direction de l’ATP, on retrouve trois membres du Conseil des joueurs et trois représentants des organisateurs de tournois. Quand une question est débattue et qu’un vote survient, c’est le vote du président de l’ATP qui fait pencher la balance. Or, les joueurs trouvent que les votes penchent souvent du côté opposé au leur.

Il est difficile de voir comment on peut obtenir des relations de travail normales dans un tel contexte.

Selon les chiffres publiés en janvier 2018, les joueurs ne touchaient que 7 % des revenus (supérieurs à 2 milliards) générés uniquement par les quatre tournois majeurs. Même si les bourses ont quelque peu été augmentées depuis, la structure financière de ces grands tournois, qui constituent les plus importantes vaches à lait du tennis, n’a pas changé depuis.

Durant leur fameuse conférence à Melbourne, les joueurs s’étaient fait expliquer, à titre d’exemple, que les joueurs de la NBA ont droit à 50 % des revenus amassés par la ligue. La LNH fonctionne avec un partage semblable.

***

En mars 2019, le Conseil des joueurs de l’ATP avait à nouveau montré son insatisfaction en refusant de consentir au renouvellement de contrat du président de l’ATP de l’époque, Chris Kermode.

Ce dernier était alors en train de terminer un deuxième mandat de trois ans. Et on lui avait attribué la paternité de plusieurs initiatives novatrices qui avaient poussé les revenus à la hausse. Sous la gouverne de Kermode, les bourses remises aux joueurs avaient bondi en flèche et les assistances avaient considérablement augmenté.

Toutefois, les joueurs lui reprochaient, notamment, de ne pas se soucier suffisamment du sort des joueurs qui ne faisaient pas partie de la fine élite du sport. Et de ne pas privilégier une redistribution plus juste de l’argent entre les joueurs et les tournois, mais aussi entre les joueurs eux-mêmes.

Dans un courriel précédant ce coup de force, Vasek Pospisil avait fait valoir auprès de ses confrères classés entre les 51e et 100es rangs mondiaux que leur sport ne pouvait fonctionner normalement si le PDG de l’entreprise ne représentait pas, avant tout, les intérêts des joueurs.

Vasek Pospisil

Vasek Pospisil

Photo : Radio-Canada / Jean-Francois Chabot

Il ne sert à rien de comparer les salaires des joueurs de tennis avec ceux des athlètes pratiquant des sports collectifs tellement la différence est énorme. Le neuvième de la planète en 2019, Gaël Monfils, a empoché 2,9 millions de dollars en bourses. Il s’agit, pour une vedette connue dans le monde, d’une rémunération inférieure à celle d’un centre de troisième trio dans la LNH.

Par contre, même lorsqu’on compare leur rémunération avec les golfeurs de la PGA (un sport individuel ayant un rayonnement mondial inférieur à celui du tennis), les joueurs de tennis traînent de la patte en matière de rémunération :

  • En 2019, Rafael Nadal est le joueur ayant empoché les bourses les plus élevées, soit 16,3 millions de dollars. Le meilleur boursier du circuit de la PGA, Rory McIlroy, a touché 22,8 millions durant la saison 2018-2019.
  • Le 10e boursier de l’ATP, Roberto Bautista Agut, a amassé 2,9 millions en 2019. Son équivalent au golf, Dustin Johnson, est allé chercher 5,9 millions.
  • Le 20e boursier de l’ATP, l’Américain John Isner, a empoché 1,8 million de dollars, tandis que le golfeur occupant le même rang, Kevin Kisner, a réussi à amasser 4,3 millions.

***

Pour jouir d’un meilleur rapport de force dans leurs négociations avec les organisateurs de tournois, les joueurs de tennis ne peuvent toutefois pas constituer un syndicat en bonne et due forme.

Contrairement aux athlètes qui portent les couleurs d’équipes évoluant au sein des grands championnats nord-américains, les joueurs de tennis ne sont les employés de personne. Ils sont en quelque sorte des travailleurs autonomes.

Djokovic et Pospisil semblent toutefois bien avoir fait leurs devoirs au cours des dernières années. Le New York Times soulignait samedi que les joueurs avaient été conseillés par la firme d’avocat Norton Rose Fulbright pour établir une juste structure légale pour la nouvelle AJTP.

Or, Norton Rose Fulbright jouit d’une vaste expertise en droit du sport, notamment en matière de fonds de retraite, de rémunération, de lois antimonopole et de fiscalité. Elle compte parmi ses clients des intervenants de la Premier League, de la F1, de la NFL et de la LNH, entre autres.

Compte tenu des considérables intérêts financiers en jeu, il sera extrêmement intéressant de voir quelles sortes d’embûches se dresseront sur la route de l’AJTP et de ses nombreux membres au cours des prochains mois. Il est certain qu’il y en aura.

Il s'apprête à servir, balle en main.

Novak Djokovic

Photo : Getty Images / AFP/OSCAR DEL POZO

Novak Djokovic a amassé plus de 140 millions de dollars en gains depuis le début de sa carrière. Il y a quelque chose de fascinant dans le fait de le voir, à 33 ans, consacrer autant d’efforts pour améliorer le sort de l’ensemble de sa confrérie. Sans compter le fait que la naissance de l’AJTP survient après que Djokovic a tenté, pendant quatre ans, de réformer le système de l’intérieur à titre de président du conseil des joueurs.

Évidemment, l’establishment du tennis au grand complet s’est prononcé contre la mise sur pied de la nouvelle AJTP. L’ATP, la WTA (le circuit féminin) et les quatre tournois du grand chelem ont fait valoir, d’une seule voix, qu’il est temps de voir une plus grande collaboration et non une division dans le monde du tennis.

Il est amusant de noter qu’il ait fallu que les joueurs décident de se regrouper pour mieux défendre leurs intérêts avant que ces appels à une plus grande collaboration jaillissent de partout.

Du point de vue des membres de l’AJTP, il est sans doute extrêmement décevant que de grosses pointures comme Roger Federer et Rafael Nadal aient décidé de se ranger du côté de l’establishment sur un enjeu aussi fondamental.

Federer et Nadal se sont prononcés contre la création de l’AJTP en arguant que le monde fait face à une situation sans précédent, notamment en raison de la pandémie, et que le moment est mal choisi pour créer des remous au sein du monde du tennis.

Federer et Nadal affichent toutefois ces mêmes couleurs depuis plusieurs années.

Dans quelques années, on verra bien qui aura choisi le bon côté du filet dans cette histoire.

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