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Quel est le levier des joueurs de la NBA après la fin de leur boycottage?

Un court de basketball désert

Les joueurs de la NBA ont boycotté des matchs de séries cette semaine.

Photo : Getty Images / Kevin C. Cox

Alexandre Coupal

Le mouvement de boycottage dans la NBA au nom de la justice raciale, lancé mercredi par les Bucks de Milwaukee, a pris fin le lendemain avec l'annonce de la reprise des matchs de séries. Vincent Boucher, chercheur à l’observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, s'en étonne. Si les joueurs ont interrompu leur erre d'aller, ils ont quand même fait avancer leur cause, estime-t-il. Entretien.


Q. Jusqu'à quel point ce boycottage nous fait-il entrer dans une zone nouvelle?

R. C’est quelque chose d’exceptionnel dans la mesure où ça faisait très longtemps qu'on n’avait pas vu un tel boycottage dans la NBA. En 1961, Bill Russell, la grande vedette des Celtics de Boston, avait mené un boycottage pour un match hors-concours qui avait eu lieu à Lexington, au Kentucky. Durant la ségrégation, certains joueurs afro-américains n’avaient pas pu être servis au café de l’hôtel, et plusieurs d’entre eux, dont Bill Russell, avaient décidé de ne pas participer au match hors-concours.

Là, on est dans un contexte totalement différent. Ce sont les séries éliminatoires, l’enjeu est très important. Et en plus, tous les joueurs sont regroupés ensemble dans la fameuse bulle de la NBA et peuvent discuter ensemble de ces enjeux.

Mercredi soir, il y a eu un grand débat, une assemblée plénière des joueurs avec certains entraîneurs, dont Doc Rivers, des Clippers de Los Angeles. Il y a donc l’occasion pour les joueurs de réfléchir collectivement. C’est un peu comme un laboratoire d’activisme collectif pour des athlètes professionnels millionnaires. C’est quand même assez exceptionnel.


Q. Êtes-vous surpris que le boycottage soit déjà terminé?

R. Oui, parce qu'on sentait qu’il y avait un certain momentum, qui était appuyé par les équipes, et par les propriétaires qui ont donné leur appui à leurs joueurs. Alors, on s’attendait à ce que ça perdure quelques jours, qu’on tente de faire pression sur les autorités locales, notamment au Wisconsin, pour qu’il y ait des changements concrets. D’ailleurs, mercredi, les Bucks de Milwaukee ont parlé, par Zoom, au lieutenant-gouverneur de l’État, Mandela Barnes, et au procureur général de l’État, Josh Kaul, pour en savoir un peu plus sur ce qui s’était passé dans le cas de Jacob Blake.

C’est quand même assez exceptionnel parce qu’on a des joueurs qui s’adressent aux autorités et qui leur demandent ce que l’on peut faire concrètement pour faire changer les choses. Ils leur ont dit de faire pression sur la législature d’État républicaine qui refuse de mettre en branle le processus qui viserait l’adoption de la réforme des forces de l’ordre, lequel est mené par le gouverneur démocrate Tony Evers.

Donc, il y a quand même une volonté d’activisme qui était présente, on sentait le momentum, et là, du jour au lendemain, on arrête. C’est évident que la logique financière pour la fin de la saison, et peut-être aussi la prochaine, a pesé très lourd dans la balance. On n’était pas dans la bulle avec les joueurs, mais on peut croire que l'Association des joueurs et les propriétaires ont fait passer l’argument financier, et ça a peut-être fait changer les choses.


Q. Est-ce que d’avoir des discussions avec les autorités était le meilleur dénouement qu’un boycottage pouvait provoquer?

R. Les joueurs essaient de faire changer les choses. On voit qu’ils ne peuvent pas y arriver avec les messages, que ce soit sur les médias sociaux, sur le terrain ou sur leur maillot. Donc, ils veulent contacter les gens qui sont responsables des exécutifs des États qui font les politiques. Avoir réussi ça, c’est quand même assez exceptionnel.

Mais maintenant, quel est le levier des joueurs alors qu’ils ont reculé vis-à-vis le boycottage? Est-ce qu’ils vont être en mesure de continuer à échanger avec ces élus, avec les gens qui ont le contrôle sur les politiques publiques? C’est la question qui demeure. Est-ce que ça n’aura été qu’un pavé dans la marre? Ça reste à voir.


Q. Quel est le chemin parcouru dans la mobilisation des athlètes professionnels?

R. On a fait un grand progrès quand on regarde la NBA durant les 30 dernières années. On parle beaucoup de Michael Jordan dans les années 1990, versus LeBron James maintenant, ou les autres grandes vedettes de la NBA, qui prennent davantage position. Ce qui est assez remarquable dans le cas qui nous intéresse, c’est qu’aujourd’hui, chaque joueur a une plateforme, et que s’il le désire, par les réseaux sociaux, il peut faire valoir ses idées politiques et ses revendications sur les enjeux d'égalité raciale aux États-Unis. C’est déjà un progrès, dû à la technologie, qui est remarquable.

Mais d’autre part, on sent une volonté d’agir collectivement, qui a été exacerbée par le contexte de bulle dans laquelle se trouvent les joueurs. Ce n’est plus un joueur par-ci ou par-là qui prend position de manière ponctuelle, mais collectivement. Les joueurs veulent faire changer les choses. On a parcouru un chemin assez impressionnant.


Q. De manière générale, que peut-on envisager pour la suite?

R. Je ne peux pas dire quelles seront les conséquences concrètes du mouvement qu’on a pu voir se consolider au sein de la NBA et qui a percolé dans les autres grands sports professionnels. Par contre, il faut garder en tête qu’on se retrouve dans un contexte d’une pandémie, d’un grave enjeu de santé publique aux États-Unis sans précédent, et aussi dans le contexte d’une élection présidentielle.

Donald Trump brigue un second mandat et on voit cette mobilisation arriver, alors que le président et son entourage n’appuient pas du tout le mouvement Black Lives Matter. Bien au contraire, ils dénoncent les violences et le pillage issus des manifestations. Il ne veut pas régler les choses et ne reconnaît pas l’existence du racisme systémique aux États-Unis.

Son gendre, aussi conseiller politique, a dit que les joueurs de la NBA étaient chanceux de pouvoir prendre une soirée de congé, de pouvoir se le permettre financièrement, rejetant leurs revendications. Même chose pour un conseiller du vice-président Mike Pence qui a dit que ça ne changerait rien dans leurs calculs politiques et qu’ils ne tenaient pas compte de l'opinion des athlètes de la NBA.

Verra-t-on les joueurs prendre position sur l’élection présidentielle? On a vu des joueurs critiquer Trump, mais est-ce qu’on les verra prendre position en vue du scrutin? C’est à surveiller.


Q. Il y avait un certain alignement des astres pour la mobilisation actuelle. Les athlètes peuvent-ils encore aller plus loin?

R. Le contexte de pandémie offrait une occasion incroyable pour les athlètes de la NBA de se retrouver ensemble, d’avoir du temps pour discuter de ces enjeux. Si les séries éliminatoires avaient eu lieu dans leur format normal, avec les voyages, on doute que les athlètes aient eu autant de temps à y consacrer.

Est-ce qu’on se retrouve dans une situation exceptionnelle qui ne se reproduira plus? C’est difficile à dire. Par contre, le momentum que l’on avait présentement va être difficile à reproduire. Cela étant dit, des violences policières contre les minorités aux États-Unis, c’est un enjeu endémique, qui est perpétuel. On a l'impression qu’il ne se fait aucun progrès.

Il va y avoir d’autres incidents, et les athlètes vont certainement réagir à ces événements.

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