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Il y a 30 ans, un boycottage par les joueurs de la NBA n'était pas envisageable

Un autobus devant un hôtel

Les Raptors de Toronto ont peint leurs autobus en noir avec le slogan Black Lives Matter en blanc.

Photo : Reuters / Handout .

Alexandre Coupal

Les Bucks de Milwaukee ont lancé mercredi un mouvement de protestation dans la NBA en boycottant leur match contre le Magic d'Orlando pour dénoncer les tirs de la police de la ville de Kenosha sur l'Afro-Américain Jacob Blake et, plus largement, les injustices raciales et la brutalité policière. D'autres équipes, dont les Raptors de Toronto, pourraient faire de même.

Comment les joueurs en sont-ils venus à ces prises de position avec le mouvement Black Lives Matter? Le chercheur en résidence de l’observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, Vincent Boucher, a bien voulu répondre aux questions de Radio-Canada Sports.


Q. Comment peut-on expliquer que nous en soyons là?

R. Les joueurs reconnaissent que ce qui a été fait jusqu’à maintenant est insuffisant. Qu’on ne peut pas faire changer les choses en affichant seulement des messages sur leur maillot. On a l’impression que la NBA a permis aux joueurs de s’exprimer davantage sur la situation parce qu’elle voulait terminer la saison, qu’il y a encore là un enjeu mercantile. Un joueur des Bucks de Milwaukee, Georges Hill, disait penser pouvoir envoyer un message positif, mais constate que la situation perdure, l’attaque contre Jacob Blake s’est produite au Wisconsin, donc il y a encore plus de pression. Et on sent une fatigue de la violence contre les Afro-Américains.

Dans les dernières semaines, il a été question du fait qu’en 1991, Craig Hodges, un coéquipier de Michael Jordan, lui avait demandé à lui et Magic Johnson de boycotter le match no 1 de la finale de la NBA suite à l’attaque des policiers sur Rodney King. Hodges était très politisé et prenait souvent position sur des enjeux sociaux, et Jordan lui avait répondu qu’il était complètement fou et que c’était inconcevable, alors que Magic Johnson lui avait plutôt dit qu’il trouvait que ce serait une réponse disproportionnée. Ça démontre quand même un clash avec ce que l’on voit présentement alors qu'un boycottage est envisageable. Il y a eu une évolution de la mentalité.


Q. Si on replace la situation dans un contexte historique récent, est-ce que la prise de position des joueurs de la NBA est sans précédent?

R. Le mouvement que les athlètes portent présentement est différent parce que les ligues professionnelles sont plus ouvertes à donner l’occasion à leurs athlètes de se prononcer sur les grands enjeux sociaux, notamment le racisme systémique.

Depuis la naissance du mouvement Black Lives Matter, autour de 2013, il y a vraiment un essor, autant au sein de la NFL que de la NBA, pour les joueurs de porter la cause selon leur choix personnel, parce que ce ne sont pas tous les joueurs qui le font. Mais ce que l’on sent, c’est qu’il y a un appétit au sein de la population américaine qui fait pression sur les annonceurs, sur les commanditaires, mais aussi sur les ligues elles-mêmes, ce qui fait qu’elles n’ont pas le choix de laisser une plus grande marge de manœuvre à leurs joueurs. Il y a un tournant à ce niveau-là, même si c’est difficile d’en voir les effets.


Q. Si par le passé ce n'était pas souhaitable qu’il y ait prise de position politique pour des enjeux économiques, ce serait maintenant le contraire?

R. Il y a certainement une dimension économique derrière tout ça. Les pressions sociales et la popularité de la cause forcent les grandes marques, forcent les équipes, à prendre position. Il y a plus de 60 % de la population américaine qui appuie le mouvement Black Lives Matter. Alors, lorsqu'on effectue un calcul coût-bénéfice pour les grandes ligues, c’est beaucoup plus risqué de ne pas appuyer le mouvement.

Si on se reporte au début de la saison il y a deux ans, la NBA annonçait qu’elle allait permettre aux joueurs d’afficher davantage leur couleur, notamment en leur permettant d’inscrire certains messages sur leur chaussure, pour souligner différents événements dont le mois de l’histoire des Noirs aux États-Unis en février. Nike avait une collection Black History Month. On se demande si c’est la cause qui est importante ou l’occasion d’avoir plus de produits dérivés.


Q. Si on se soucie de ces enjeux depuis plusieurs années dans la NBA, la NFL semble venir tout juste de se réveiller avec sa volte-face récente à propos de Colin Kaepernick.

R. Oui, mais on ne s’excuse pas pour tout ce qui s’est passé, et Colin Kaepernick n’est toujours pas de retour dans le circuit. Il y a un malaise qui persiste. Il y a tout le contexte politique aussi. Les prises de position assez choquantes du président américain qui viennent ajouter une couche à tout ça. Quand la NBA a offert aux joueurs il y a deux ans d’afficher certaines de leurs opinions, ça s’inscrivait dans un moment où il y avait eu imbroglio entre le président Trump et LeBron James, qui avait discuté du contexte politique et de la situation raciale aux États-Unis dans une entrevue à la télévision. Et Trump avait écrit sur Twitter que James n’était pas très intelligent. Les prises de position du président alimentent et exacerbent les tensions, et il prend à partie les joueurs et les ligues, ce qui change le contexte également.


Q. Jusqu’à quel point Trump est-il un facteur aggravant et y en a-t-il d’autres?

R. Il est effectivement un facteur important sauf que c’est loin d’être le seul. Il y a des inégalités et des tensions raciales qui remontent à la naissance de la république américaine. Mais c’est évident que, quand le président des États-Unis invective directement la plus grande vedette de la NBA, l’insulte, dit qu'il n’est pas intelligent, une accusation qu’il réserve d’ailleurs à plusieurs figures afro-américaines politiques – c’est l’un des éléments du racisme systémique aux États-Unis de dire que les Afro-Américains sont moins intelligents –, c’est un autre débat. Mais c’est très très problématique que le président américain tienne de tels propos.

Le manque d’écoute de la Maison-Blanche, en fait le négationnisme total de l'existence du racisme systémique aux États-Unis, couplé à tous les problèmes qu’entraîne la pandémie, où les Afro-Américains sont surreprésentés chez les victimes, crée une tempête parfaite pour que ces enjeux ressortent dans les grandes ligues professionnelles.

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