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Chronique

L’homme de six millions, la recette du CH et les châteaux de cartes

Des joueurs assis à leur banc.

Le Canadien a perdu le premier match face aux Flyers.

Photo : Getty Images / Elsa

TORONTO - Il y avait dans les années 1970 une série télévisée qui s’appelait L’homme de six millions et qui fascinait grandement les jeunes. Le personnage principal en était Steve Austin, un astronaute ayant survécu à un grave écrasement d’avion et que le gouvernement américain avait secrètement reconstruit « grâce aux miracles de la technologie » pour en faire un homme « plus fort, plus rapide et plus puissant que les autres ».

Nous étions loin de nous douter que quelques décennies plus tard, nul n’aurait besoin de se faire greffer des membres bioniques pour valoir autant d’argent, et qu’il suffirait d’être un bon joueur de la LNH pour y parvenir.

Posté dans les hauteurs de l’aréna Banque Scotia mercredi soir, j’ai eu une pensée pour Steve Austin. Le Canadien a entrepris les vraies séries éliminatoires en poussant les Flyers de Philadelphie, l’une des puissances de la LNH, dans leurs derniers retranchements, mais en s’inclinant tout de même par la marque de 2 à 1.

On aurait dit une équipe reconstruite en secret, par on ne sait trop quel miracle le printemps dernier, pendant que le reste de la population avait d’autres préoccupations.


Malgré sa formation dégarnie, le Tricolore a probablement disputé son meilleur match des deux (et peut-être même trois) dernières années face aux coriaces Flyers. Les habitués de cette chronique savent que je lance les fleurs avec parcimonie. Mais là, c’était vraiment impressionnant.

Depuis le 1er février, l’équipe d’Alain Vigneault s’est façonné une fiche de 18-4 en misant sur une cohésion sans faille et en établissant un rythme de jeu effréné. C’est ainsi qu’elle confond ses adversaires. Mais le CH, malgré son statut d’équipe de 24e place, s’est étonnamment régalé du plat que lui servaient les Flyers.

En deuxième période, les hommes de Claude Julien ont même trouvé le moyen de pousser le bouchon en présentant un taux de possession de rondelle de 73,5 %(!) et en inscrivant un but en avantage numérique, chose qui ne s’était pas vue depuis... le 18 février.

Bref, on aurait dit un Canadien plus fort, plus rapide et plus puissant que les autres.

Malheureusement, 16 secondes plus tard, on a pu se rendre compte que toutes les pièces défectueuses n’avaient pas été changées durant la pandémie. On a alors vu ressurgir un fâcheux trait de caractère de cette équipe, qui se plaît depuis deux ans à saboter les temps forts qui surviennent dans un match, que ce soit en accordant des buts en début ou en fin de période, en encaissant deux buts consécutifs ou, encore, en laissant bêtement filer l'élan qu’elle vient de saisir.

Seize secondes après le but de Shea Weber, donc, Paul Byron a commis un bête revirement à la ligne bleue des siens, et le jeune Joel Farabee en a profité pour inscrire ce qui est devenu le but qui tue.

Depuis la fin de cet intéressant match, un débat fait rage parmi les partisans. Le CH doit-il se réjouir d’avoir ainsi tenu tête aux Flyers, ou doit-il s’autoflageller d’avoir ainsi raté une chance de prendre l'avance dans la série?

Doit-il adopter la posture de l’équipe venue pour apprendre, ou de l’équipe venue pour gagner?


Claude Julien a déjà vu neiger. Il sait que, pour le meilleur et pour le pire, tout peut survenir durant les séries éliminatoires.

Souvenez-vous des séries de 2008 lorsqu’il dirigeait les Bruins, et qu’il s’était amené au Centre Bell avec une équipe de 8e place qui avait inscrit 50 buts de moins que le Bleu-blanc-rouge durant le calendrier.

Julien s’était toutefois ajusté à la situation en resserrant sa défense à double tour (il fait la même chose cette année). Et malgré des défaites dans les deux premiers matchs à Montréal, ses Bruins, d’apparence démunis, étaient parvenus à pousser cette série jusqu’à la présentation d’un septième match.

Rappelez-vous aussi des séries de 2010. Pendant que Montréal vivait le printemps Halak, Julien et les Bruins vivaient le printemps de la honte.

Au second tour des séries, Boston détenait une avance de trois victoires à zéro face aux Flyers, mais ces derniers étaient miraculeusement parvenus à remonter la pente. Puis, dans le septième match, les Bruins avaient vécu une métaphore parfaite : ils avaient laissé filer une rapide avance de 3 à 0 pour finalement perdre 4-3.

Tout ça pour dire que tout peut survenir en séries. À condition toutefois que certaines conditions soient respectées.

Or, depuis son arrivée à Toronto, le Tricolore connaît un certain succès en travaillant avec énormément d’ardeur, mais en utilisant une recette qui n’est pas viable.


Prenons l’histoire du Big Three, par exemple.

Durant la série de qualification opposant le CH aux Penguins, des observateurs ont eu l’idée d’accoler à Shea Weber, Ben Chiarot et Jeff Petry le surnom qu’on avait donné aux trois piliers de la dynastie des années 1970 : Serge Savard, Larry Robinson et Guy Lapointe.

Premièrement, cette comparaison est tellement grosse qu’il est difficile de croire que son auteur ait un jour vu jouer le vrai Big Three.

Ensuite, et c’est là que la situation apparaît clairement anormale, la proportion de buts inscrits par les défenseurs actuels de l'équipe est tellement importante que même Savard, Robinson et Lapointe n’auraient pu maintenir une telle cadence!

Durant la dynastie de la fin des années 1970, le mieux que les défenseurs ont pu faire dans les séries a été d’inscrire 19 % des buts de l’équipe en 1979.

Or, depuis que le Canadien a débarqué dans la bulle torontoise, en plus de devoir se taper les meilleurs trios adverses, Shea Weber (3) et Jeff Petry (2) ont inscrit 45 % des 11 buts du CH. C’est un pourcentage deux ou trois fois plus élevé que ceux des arrières des 15 autres formations participant aux séries. Nul besoin de consulter JoJo Savard pour prédire que d’un match à l’autre, cette inespérée source d’attaque finira par tarir.

Un joueur en possession de la rondelle

Jeff Petry

Photo : Getty Images / Elsa


Le brio des défenseurs masque par ailleurs une autre réalité qui est tout aussi inquiétante et qui n’a pas l’habitude d'ouvrir la voie au succès : les attaquants ne marquent presque pas.

Après cinq matchs, les deux meilleurs buteurs (Brendan Gallagher, 0-0-2, et Tomas Tatar, 0-0-0) n’ont toujours pas secoué les cordages. Gallagher a été blessé à une jambe face aux Penguins, mais continue de jouer avec fougue. Quand à Tatar, il a connu un match difficile mercredi. Julien l’a limité à seulement 13 minutes de jeu, alors qu’il dispute habituellement entre 16 et 17 minutes. Tatar est-il blessé?

Combien de temps une formation comme celle-là peut-elle garder la tête hors de l’eau sans l’apport de ses deux marqueurs de 25 buts et plus?

Max Domi, un leader offensif des deux dernières saisons (il a tout de même inscrit 45 buts en 153 matchs avec le CH), a pour sa part perdu la confiance de ses entraîneurs. Même dans une situation périlleuse comme celle que traverse l’équipe, Claude Julien le maintient dans un rôle de centre de quatrième trio. Malgré le fait qu’il soit utilisé en avantage numérique, Domi présente une fiche de 0-0-0.

Phillip Danault, qui joue dorénavant en compagnie d’Artturi Lehkonen et de Paul Byron, aide ses ailiers à obtenir des chances de marquer. Peu importe leur identité, ses ailiers obtiennent toujours beaucoup d’occasions de secouer les cordages. Mais Danault présente lui-même une fiche de 0-2-2.

Un joueur patine avec la rondelle.

Phillip Danault

Photo : Getty Images / Elsa

Est-ce qu’on devrait en tenir compte quand Lehkonen obtient des chances de marquer, demandait, avec beaucoup d’à propos, un lecteur sur Twitter durant le match de mercredi.

Lehkonen a obtenu quatre chances de marquer contre les Flyers, un sommet parmi le Canadien, et il a trébuché lorsqu’il se dirigeait seul vers Carter Hart. Malgré qu’il ait le coeur gros comme le Centre Bell, le Finlandais n’a converti que 7,5 % de ses tirs au filet au cours des trois dernières saisons. Seuls 10 attaquants avec 200 matchs joués ont fait pire dans la LNH.

Par ailleurs, le CH misait aussi beaucoup sur l’apport de Joel Armia quand l’équipe est arrivée à Toronto. Son physique et ses habiletés font de lui un candidat de choix pour s’illustrer dans le style de jeu serré des séries éliminatoires. Or, sa contribution se lit comme suit : 0-0-0.

Mercredi soir, Armia a été limité à moins de 12 minutes de jeu. Claude Julien l’a assis au bout du banc après 8 minutes en troisième période, après qu’il eut tiré la rondelle au banc des Flyers au lieu de compléter un dégagement facile en désavantage numérique.

Si l’on additionne toutes ces pannes au fait que les ailes du quatrième trio sont patrouillées par un vétéran en fin de carrière (Dale Weise) et par un vétéran du Rocket de Laval (Alex Belzile), on se rend compte que, finalement, on ne sait pas trop à quel genre de construction nous sommes en train d’assister.

Ce groupe de négligés est-il en train d’établir les bases de l’équipe de demain, ou de construire un château de cartes? Pour le savoir, il ne faudra pas rater les prochains épisodes.

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