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La maltraitance, le prix des médailles au Japon

Le site est désert.

Les anneaux olympiques sont déployés devant le stade national de Tokyo

Photo : AFP / PHILIP FONG

Coups de poing, gifles, châtiments corporels, voilà le sort qui est réservé à certains sportifs au Japon. Selon un rapport de Human Rights Watch (HWR) rendu public il y a près d’un mois, 800 athlètes de 50 sports auraient été victimes de ces exactions.

Depuis des décennies, des enfants sont brutalisés et insultés au Japon, au nom des trophées et médailles qu’ils doivent remporter, a déclaré la directrice des opérations mondiales à HRW, Minky Worden.

Ce rapport de 67 pages, qui est accablant pour les autorités japonaises, a été publié dans la même semaine où devaient commencer les Jeux olympiques à Tokyo. Déjà, en 2013, une enquête interne dans les fédérations sportives nippones avait révélé que plus de 10 % des athlètes avaient été victimes d'intimidation ou de harcèlement.

Alors, pourquoi la situation perdure-t-elle et quelle image renvoie le pays qui allait être l’hôte de l’une des plus prestigieuses réunions sportives mondiales?

Le professeur Bernard Bernier du Département d’anthropologie à l’Université de Montréal et du Centre d'études asiatiques n’est pas vraiment surpris par le rapport.

Jusqu’à très récemment, on tolérait, on encourageait même, la violence des professeurs contre les étudiants à l’école, les châtiments corporels étaient chose courante.

Bernard Bernier, professeur au Département d’anthropologie à l’Université de Montréal et du Centre d'études asiatiques

Le spécialiste du Japon précise qu’il faut toujours revisiter l’histoire pour comprendre la culture d’un peuple.

La discipline est extrêmement importante au Japon, affirme le professeur Bernier. C’était important lors de la période féodale avec les samouraïs. La violence était utilisée de façon courante. Les samouraïs avaient le droit de couper la tête à n’importe qui si on ne les respectait pas. Cette tradition a été exagérée dans les années 1930 à 1945, c’est-à-dire lors de la Deuxième Guerre mondiale. L’armée l’a reprise, mais l’a poussée à des extrêmes. La discipline dans l’armée était absolument folle.

Lors de ses premiers voyages au Japon, Bernard Bernier a rencontré d’anciens militaires japonais qui avaient fait la guerre, non comme officiers, mais comme simples soldats. Leurs témoignages étaient terribles.

Ils m’expliquaient qu’on les battait régulièrement et même qu’on exécutait des gens pour des balivernes pour montrer à tout le monde qu’il fallait respecter l’autorité. L’idée, c’était de gagner la guerre à tout prix. Il fallait montrer que l’esprit japonais était supérieur à celui des autres nations. Si on entraînait les soldats de cette façon-là, ils ne se rendraient jamais. Se rendre était synonyme pour les Japonais de perdre l’honneur, la dignité et de devenir un moins que rien, dit-il. Les prisonniers de guerre des Japonais ont subi toutes sortes d’humiliations et de tortures, car ils étaient considérés comme des chiens.

Selon le professeur de l’Université de Montréal, cette discipline a largement été ancrée dans l’armée japonaise. À la fin de la guerre, il a fallu trouver des emplois à tous ces militaires. Les milieux de l’éducation et du sport ont été privilégiés.

Dans ces écoles-là, on va donc retrouver la même discipline qu’on avait dans l’armée. Ce type de rigueur va être maintenu. C’est la culture de la réussite à tout prix et la culture de la discipline. Les deux sont liées dans le sport. Dans le sport, il faut gagner et, donc, on est prêt à tout pour gagner. On est donc prêt à prendre toutes les mesures nécessaires, y compris celles mentionnées dans le rapport.

Au Japon, on ne parle pas des droits de l’homme, mais on parle de la culture.

Bernard Bernier

Les Japonais sont très soucieux de leur image, affirme le professeur du Centre d’études asiatiques. On peut se demander comment un peuple qui s’apprêtait à accueillir le plus grand événement sportif planétaire va faire pour dissiper le nuage apporté par le rapport de HRW.

Il existe un mouvement de libéralisation si on veut, des lois ont été promulguées. Mais le traditionalisme perdure. Les dirigeants du pays sont pour la plupart issus de ces mouvements conservateurs, et on ne veut pas que les scandales sortent pour préserver l’image du Japon. Et ces Japonais vont se dire que c’est encore les Occidentaux qui essayent d’imposer leur culture.

Alors, comment les choses peuvent-elles changer quand les traditions sont solidement ancrées dans la culture d’un peuple?

Il commence à y avoir des changements. Une majorité de parents sont aujourd’hui contre les châtiments corporels dans les écoles, par exemple. Il y a encore 20 ans, c’était impossible. Je pense qu’un rapport comme celui-là va aider justement pour la suite des choses. Ça va s’améliorer. Par contre, de gagner à tout prix va se maintenir. Donc, une certaine forme de violence comme la violence verbale va continuer. Mais ce n’est pas seulement au Japon qu’elle existe.

Bernard Bernier insiste sur le fait que les Japonais sont très réfractaires au changement, que les transformations leur font peur.

On a peur que la culture se désagrège et c’est pour cela que les changements culturels se font lentement.

Le président du Comité international olympique (CIO), Thomas Bach, et le président du Comité olympique japonais, Yasuhiro Yamashita, ont réagi à la suite de la publication du rapport. Dans un communiqué, les deux présidents ont souligné la détermination de leurs organisations à lutter contre toute forme d'abus. M. Yamashita a annoncé la mise sur pied d’un code de gouvernance préparé en juin 2019.

Force est de constater qu’il reste beaucoup de travail à faire pour redorer l’image du Japon qui devrait accueillir l’année prochaine les Jeux olympiques, symboles de paix et de tolérance.

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