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Dopage : l’autobiographie-choc de Grigory Rodchenkov fait des sceptiques

Un homme, l'air sombre, en entrevue

Grigory Rodchenkov (Photo : Netflix)

Photo : Radio-Canada

Michel Chabot

Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire de l’Agence mondiale antidopage (AMA) de Moscou et de celui de Sotchi durant les Jeux olympiques de 2014, publiera jeudi son autobiographie dans laquelle il y va de plusieurs révélations fracassantes. Dans ce livre, il éclabousse notamment le Canadien Ben Johnson.

Rodchenkov s'est rendu célèbre pour avoir dévoilé le système de dopage institutionnalisé des athlètes russes pendant les Jeux olympiques de Sotchi après s’être réfugié aux États-Unis en 2015. Il a ensuite décrit son rôle dans le documentaire Icarus en 2017.

Christiane Ayotte, qui dirige le laboratoire de l’AMA à Montréal, connaît très bien le chimiste de 61 ans, avec qui elle travaillait durant les JO de Sotchi, et se montre sceptique quant au contenu de ce livre.

Grigory a eu un rôle utile, souligne-t-elle. Il a donné de l’information pertinente qui a permis de mettre au jour des cas de dopage qui étaient passés en dessous de la table, hors des tests officiels. Maintenant, dans ce livre-là, je m’attends à tout. Grigory, je le connais bien. On va avoir le pire comme le meilleur. On va avoir des déclarations délirantes qui, malheureusement, ne pourront pas être confirmées ou infirmées parce que trop de temps aura passé. Pourvu que ça fasse de la bonne lecture, mais il ne faudra certainement pas tout prendre ce qu’il y aura dans ce livre-là pour la vérité pure.

Dans l’un des extraits rendus publics cette semaine, Rodchenkov révèle que Ben Johnson aurait été déclaré positif au stanozolol lors des premiers Goodwill Games, tenus à Moscou en 1986, après avoir battu l’Américain Carl Lewis au 100 m. Les autorités sportives russes auraient toutefois gardé ce résultat secret, tout comme ceux de 13 autres athlètes trouvés coupables de dopage.

Ben Johnson, le 27 septembre 1988

Ben Johnson, le 27 septembre 1988

Photo : Getty Images / Ron Kuntz

On peut estimer qu’en 1986, il était déjà sur un programme (de dopage), indique Laurent Godbout, analyste d’athlétisme. En 1985, à la Coupe du monde à Canberra, en Australie, Johnson avait gagné avec un bon chrono, je pense que c’était 10 s. Ce n’était pas tellement surprenant. Et en 1987, c’est l’année où il a battu le record du monde du 100 m en 9,83 s. Donc, le fait qu’il ait battu Lewis, c’est une chose, mais le chrono des Goodwill Games en 1986 était inférieur à 10 secondes. À ce moment-là, il était déjà dans un cycle de dopage vers 1988.

C’est facile de dire ça pour Grigory. Moi, je l’ai entendu dire à quelques reprises que, durant les Goodwill Games, qui réunissaient les Américains et les Russes, que même s’il y avait des cas positifs, il n’était pas question qu’ils soient dévoilés parce que, politiquement, ça ne se ferait pas. Il a bien beau nous dire que Ben Johnson était positif, ça n’engage à rien parce que, de toute façon, tout le monde le sait. Johnson a été testé positif au stanozolol en 1988 et les témoignages à la Commission Dubin ont montré qu’il se dopait depuis 1981.

Christiane Ayotte, directrice du laboratoire de l'AMA de Montréal

Mme Ayotte nous a également confié une anecdote au sujet de son ancien collègue de l’AMA quant à ses compétences et à sa crédibilité.

Son habileté pour capter le stanozolol dans les années 1990 était bien ordinaire. Je me souviens, au labo de Montréal, nous avions eu une athlète russe au stanozolol et Grigory était venu voir comment nous avions fait ça parce que, théoriquement, nous ne devions pas être capables, ou que ça dépassait les limites du labo de Moscou. Alors, on en prendra et on en laissera.

La couverture de l'autobiographie de Grigor Rodchenkov

La couverture de l'autobiographie de Grigor Rodchenkov

Photo : W.H. Allen

Un énigmatique bateau

L’autobiographie dévoile, par ailleurs, une raison inédite qui aurait motivé l’Union soviétique à boycotter les Jeux olympiques de 1984. L’URSS voulait placer un bateau-laboratoire dans le port de Los Angeles afin de tester tous ses athlètes pour leur éviter de se faire prendre.

Manfred Donike, responsable de l'antidopage au CIO, et Don Catlin, qui était à la tête du laboratoire olympique d’analyse, prétendaient qu’ils seraient en mesure de détecter le stanozolol et la testostérone. Mais ce fameux bateau n’a jamais pu accéder au port, révèle Rodchenkov, et c’est là que le gouvernement aurait décidé de ne pas participer aux JO.

Ça ne me surprend pas tellement quoique ce soit pour moi une nouvelle information, dit Laurent Godbout. À l’époque, on avait justifié l’absence des pays de l’Est comme une vengeance du boycottage des JO de Moscou en 1980. Mais l’absence des pays de l’Est n’était pas homogène, c’est-à-dire que les Chinois étaient à Los Angeles, les Roumains aussi. Quelques pays alignés sur l’Union soviétique à l’époque n’avaient pas suivi cet appel au boycottage.

Par contre, l’histoire du bateau, ce n’est pas nouveau parce qu’on sait qu’aux Olympiques de Montréal, il y avait un navire, je crois que c’était de l’Allemagne de l’Est, dans le fleuve Saint-Laurent qui était justement prévu pour contrôler les athlètes est-allemands avant qu’ils ne participent aux Jeux. Il y avait cette stratégie préconisée par certains pays de l’Est d’isoler leurs athlètes avant les Jeux. Les Allemands de l'Est étaient à Sudbury, dans un camp d’entraînement très isolé, pour prévenir tout test positif à Montréal.

Moi, je trouve que c’est un peu gros comme affirmation, dit Christiane Ayotte. Surtout en 1984, on est au début des tests antidopage, il n’y avait pas grand-chose qui était décelable à l’époque. Ça aurait été étonnant que les Russes se privent pour cette raison-là. Cela dit, ça fait aussi partie de la légende Rodchenkov, ces histoires de bateaux stationnés dans les ports des Jeux olympiques. On l’a entendu pour les Jeux de Montréal en 1976. Grigory a même dit que c’était lui qui était à bord du bateau et qui faisait les tests. Je trouve que ce sont des histoires qui sont faites pour faire plaisir aux lecteurs, mais c’est difficile à vérifier.

Dans cet ouvrage, Grigory Rodchenkov divulgue notamment de nombreux détails sur la façon dont le système étatisé du dopage russe fonctionnait. Il y suggère par ailleurs que la Russie et tous les athlètes russes, sans exception, soient bannis des Jeux de Tokyo en 2021.

En décembre 2019, l'Agence mondiale antidopage a suspendu la Russie pendant quatre ans des événements sportifs planétaires, dont les JO, en raison de manipulations dans les données de contrôles antidopage. La Russie a fait appel devant le Tribunal arbitral du sport.

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