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chronique

Les séries des barricades et du bâillon

L'aréna Banque Scotia de Toronto

L'aréna Banque Scotia de Toronto

Photo : La Presse canadienne / Franck Gunn

TORONTO - Il s’est produit quelque chose de surréaliste lundi midi. En direct de Toronto, après l’entraînement du Canadien, Claude Julien a donné son point de presse quotidien sur la plateforme Zoom, bien barricadé dans un grand hôtel du centre-ville.

Ce n’est pas tout. À l’aube du segment le plus important de la saison, l’entraîneur-chef a gentiment répondu aux questions des journalistes affectés à la couverture de l’équipe, mais qui n’avaient rien vu dudit entraînement parce qu’on leur en refusait l’accès.

Bienvenue dans la nouvelle LNH!

La LNH, on s’entend, n’a jamais été un exemple à suivre en matière de transparence. Mais ce qui se passe à Toronto à l’aube du début des séries de la Coupe Stanley dépasse l’entendement. Les photographes et journalistes représentant des entreprises de presse indépendantes y sont strictement contrôlés, voire muselés.

Les journalistes à l’emploi du site Internet de la ligue sont déjà soumis à une censure claire et pleinement assumée par ses dirigeants. Par exemple, il n’est pas question d’y remettre en question la performance d’un arbitre ou d’y évoquer quelque sujet susceptible d’écorcher l’image de la ligue.

La semaine dernière, sur Twitter, un ancien journaliste de NHL.com révélait qu’il n’avait pas le droit d’écrire les mots commotion cérébrale à moins qu’une équipe y fasse spécifiquement référence. Ce confrère anglophone expliquait aussi qu'à NHL.com, il n’était pas autorisé à évoquer dans ses textes les bagarres survenues au cours d’un match.

Il est clair que, dans ces circonstances, ce n’est pas sur NHL.com que les amateurs ont appris ces dernières années que la ligue était poursuivie par d’anciens joueurs souffrant de graves problèmes de santé. Ou que Gary Bettman, en interrogatoire, niait tout lien entre les coups à la tête et les dommages au cerveau.

Une autre anecdote savoureuse : il y a quelques années, Gary Bettman a écrit à l’un de ses subalternes pour demander que l’on coupe temporairement les versements de l'indemnité de départ qui avait été accordée à l’arbitre Kerry Fraser à l’occasion de sa retraite. Le commissaire n’avait pas apprécié que Fraser critique l’inertie de la ligue en matière de prévention des coups à la tête et il voulait lui faire sentir qui était le patron.

***

Bref, cette culture d’entreprise, bien ancrée, fait croire à beaucoup de gens que la pandémie de COVID-19 a le dos très large et que la LNH s’en donne à cœur joie pour limiter et filtrer les informations qui seront publiées jusqu’à ce que la coupe soit soulevée au début d'octobre.

Entendons-nous bien, tout le monde comprend que pour protéger la santé des joueurs et l’intégrité des compétitions, il est souhaitable que les joueurs soient isolés et n’aient pas plus de contacts directs avec les représentants de la presse qu’avec le reste de la population. Le baseball majeur, qui a opté pour un protocole nettement plus permissif et qui a laissé ses joueurs s’épivarder dans la nature, paie d’ailleurs très cher cette erreur par les temps qui courent.

Cependant, la LNH pousse le bouchon beaucoup plus loin. Même si les rencontres directes entre joueurs, entraîneurs et journalistes sont abolies, la ligue interdit à compter de cette semaine aux représentants des médias de s’installer dans les gradins pour assister aux séances d’entraînement, même s’ils portent un masque et respectent les consignes de distanciation.

Tout cela ne posait pourtant aucun problème lors des deux dernières semaines durant les camps des 24 équipes toujours en lice.

Pour les journalistes affectés à la couverture quotidienne d’une équipe professionnelle, les entraînements s’avèrent une importante source d’informations. Qui sont les joueurs absents? Comment la formation est-elle composée? Quelles stratégies ont été déployées? L’entraîneur s’est-il impatienté envers un joueur en particulier? Carey Price a-t-il été contraint de quitter l’entraînement après avoir reçu un tir foudroyant sur son masque? Des coéquipiers en sont-ils venus aux coups?

Ça peut paraître dérisoire, mais ce ne l’est pas. De jour en jour, la somme de ces informations fait en sorte que les bons journalistes puissent poser les bonnes questions aux personnes concernées, tirer les bonnes conclusions et bien renseigner les amateurs sur ce qui se passe au sein de leur équipe favorite.

Ça fait partie de notre métier d’être exposé (au regard des médias). Ce qu’on vit présentement, on ne veut pas que ça dure longtemps. Si on veut vendre notre sport, c’est important que les gens des médias soient présents, a d’ailleurs souligné Claude Julien.

***

La paranoïa de la LNH ne s’arrête toutefois pas là. 

Entre autres, les journalistes présents à Toronto et à Edmonton ne seront pas autorisés à assister aux échauffements d’avant-match! En quoi cette interdiction ridicule préservera-t-elle davantage la santé des athlètes? Le coronavirus circule-t-il davantage avant la sortie des surfaceuses?

Par ailleurs, les photographes des entreprises de presse n’auront pas accès aux amphithéâtres non plus, dit-on. Si une photo vaut 1000 mots, la LNH veut que ces images soient captées par des photographes qu’elle contrôle.

Il y a quelques semaines, alors que les équipes étaient sur le point d’amorcer leur camp d’entraînement 2.0, la ligue a décrété qu’elle serait dorénavant la seule à révéler l’existence de cas de COVID-19 parmi les équipes. Et que les résultats seraient compilés et révélés une seule fois par semaine, sans que les noms des joueurs contaminés ou de leur équipe ne soient révélés.

Que veut-on cacher exactement? De quoi a-t-on soudainement peur? 

***

Le secteur des médias d’information connaît une période difficile. De nombreux journaux et médias ont fermé leurs portes au cours des 10 dernières années. Pour ceux qui restent, disons pour un quotidien de Minneapolis, prendre la décision de dépêcher un ou une journaliste à Toronto ou à Edmonton pendant plusieurs semaines constitue une dépense importante. 

Je n’ose imaginer la réaction des rédacteurs en chef qui ont appris ces derniers jours que leur envoyé spécial ne serait autorisé qu’à assister aux matchs de l’équipe qu’il couvre habituellement. Tu es affecté à la couverture des Bruins de Boston? Tu n’as pas le droit d’aller voir le match opposant Montréal et Toronto, ou celui mettant aux prises Philadelphie et Pittsburgh.

Invité à expliquer cette réglementation contre-productive et toutes ces informations qui circulent, le vice-président aux communications de la LNH, Gary Meagher, n’a pas répondu à notre courriel.

Ce que l'on sait, par contre, c’est que les journalistes à l’emploi de la LNH et de ses équipes, eux, auront tous ces accès refusés aux représentants des médias indépendants. Il faut croire que les risques de transmission de la COVID-19 sont nettement réduits lorsqu’il s’agit des employés de la ligue. Les risques de primeurs embarrassantes aussi.

Pour Gary Bettman, elles seront parfaites ces séries. En plus, il ne pourra même pas se faire huer au moment de remettre la coupe.

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