•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La classe moyenne du tennis mondial en danger

La Coupe Rogers se déroule au stade IGA, anciennement Uniprix.

La Coupe Rogers se déroule au stade IGA, anciennement Uniprix.

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Alexandre Gascon

Du faste des grands hôtels et du traitement de vedette aux affres du circuit secondaire, des terrains fissurés par les mauvaises herbes et des fins de mois difficiles à boucler, Aleksandra Wozniak a une connaissance intime des différentes réalités du tennis professionnel. À ses yeux, toute une population de joueurs est présentement sacrifiée sur l’autel de la reprise économique.

Le clivage existe et le sillon est profond entre l’élite de l’élite et les excellents joueurs.

Bon nombre d’entre eux font d’ailleurs d’une meilleure distribution des bourses leur cheval de bataille, comme le Canadien Vasek Pospisil ou le numéro 1 mondial et président du conseil des joueurs de l’ATP, Novak Djokovic, quoique le Serbe gère d’autres problèmes ces jours-ci.

Mais la décision de la Fédération américaine de tennis (USTA) de supprimer les qualifications pour les Internationaux des États-Unis qui devraient avoir lieu à la fin août pourrait causer d’irréversibles dégâts, selon Wozniak.

« Passé le 100e rang, oui, peut-être qu’ils vont y penser [à arrêter de jouer] », lance l'ancienne 21e mondiale.

Et les joueurs de 400 et plus, ils vont se poser plein de questions. Il y a des compagnies, des commanditaires qui vont débarquer. Il y a des entreprises qui ferment. Ce ne sera pas évident pour plusieurs joueurs.

Aleksandra Wozniak

« On met en place une mesure de retour au jeu qui va favoriser les joueurs dans le top 100 ou à peu près », estime, pour sa part, Sylvain Bruneau, entraîneur de Bianca Andreescu.

La formule retenue par l'USTA permettra aux 120 premières raquettes, environ, d’intégrer directement le tableau principal à Flushing Meadows. Le tournoi de double a également été réduit et le double mixte a été annulé.

Le tournoi de tennis en fauteuil roulant avait préalablement subi le même sort que le double mixte, mais devant les nombreuses critiques, dont celles de Djokovic, Roger Federer et Andy Murray, l'USTA a annoncé mercredi après-midi qu'un tournoi aurait lieu du 10 au 13 septembre.

Ils ont été nombreux à manifester leur colère, leur sentiment d’injustice, sur les réseaux sociaux. De Noah Rubin à Dustin Brown, à Sachia Vickery ou à la Canadienne Gabriela Dabrowski, on invoque une gifle retentissante, la peur de voir un accroissement des inégalités déjà exacerbées dans ce sport.

Les différentes instances tennistiques ont certes rassemblé 6,6 millions de dollars afin de dédommager les gagne-petit de la raquette, mais ce fonds est largement insuffisant pour les joueurs au-delà de la 100e place pour qui les tournois du grand chelem, même s’ils s’arrêtent en qualifications, sont cruciaux.

« C’est dans les grands chelems que tu fais le plus d’argent. Depuis que j’ai arrêté, ils ont augmenté les bourses, même dans les qualifications, explique Aleksandra Wozniak. Les joueurs moins bien classés gagnent plus d’argent dans les qualifications que dans les Challenger [circuit secondaire, NDLR]. C’est crucial, ça leur permet de financer leurs prochains tournois. Surtout si tu gagnes tes trois matchs. C’est un gros montant au premier tour des grands chelems maintenant. »

Aleksandra Wozniak s'apprête à frapper une balle envoyée par la Polonaise Agnieszka Radwanska, à Dubaï en 2012.

Aleksandra Wozniak s'apprête à frapper une balle envoyée par la Polonaise Agnieszka Radwanska, à Dubaï en 2012.

Photo : AFP/Getty Images / Karim Sahib

L’an dernier, un rescapé du tournoi qualificatif qui perdait au premier tour du tableau principal à New York touchait 58 000 $ US. Mais même les joueurs battus en qualifications repartaient avec une bourse de 11 000 $ pour une défaite au premier tour, de 18 000 $ au deuxième et de 32 000 $ au troisième.

Un pécule nécessaire pour se permettre les dépenses de luxe qu’engendre la vie de joueur de tennis. Sans compter celles de son entraîneur et de son éventuel préparateur physique que l’athlète doit assumer : salaire, indemnité quotidienne, hébergement, billets d’avion.

S’il se passe de ces ressources, le joueur risque de piétiner au classement, de se maintenir sur les circuits secondaires et d’obtenir les bourses en conséquence. Soudainement, sortir de ce marasme devient très compliqué. L’on explique parfois même la corruption et le trucage des matchs par ces inégalités.

Au-delà des 120 premiers joueurs mondiaux, les autres pourraient devoir rester chez eux, même si on assure que la Fédération internationale de tennis (ITF) tente de mettre sur pied des tournois Challenger pour pallier leurs pertes.

« Mais pour l’instant, il n’y en a pas de nouveaux tournois », laisse tomber la Française Nathalie Tauziat, ancienne 3e mondiale qui travaille aujourd’hui avec la fédération canadienne à Toronto.

« Tout le monde s’entraîne pour aller jouer des grands chelems. Il y a aussi beaucoup de tournois de l’ITF qui s’annulent. Les Challenger s’annulent. Bientôt, tous ces joueurs-là ne joueront plus. Ça va être compliqué de reprendre », enchaîne-t-elle.

« Les Challenger, ce n’est pas suffisant. Si tu voyages seul, tu peux te débrouiller, mais les joueurs veulent amener un coach de tennis et un préparateur physique », fait valoir Wozniak.

« On m’a dit qu’il y aurait de l’argent donné à l’ITF pour organiser des tournois pour ces joueurs-là, en contrepartie. C’est dans les grands chelems qu’il y a le plus d’argent, alors je ne vois pas comment ils arriveraient à faire des tournois secondaires qui auraient les mêmes bourses », ajoute Sylvain Bruneau.

Pour l’instant, le calendrier de reprise propose une véritable orgie de tennis de haut niveau avec trois tournois de la catégorie Masters 1000 (Cincinnati, Madrid et Rome) et deux tournois majeurs (New York et Roland-Garros) en sept semaines.

Le système à deux vitesses prend de l’ampleur au point où Nathalie Tauziat croit que l’ATP et la WTA « profitent de la pandémie pour écumer un peu ».

On met des tournois qui vont encore favoriser les mêmes joueurs. C’est sûr qu’il faudrait mettre des tournois, des Challengers ou des tournois de transition pour favoriser ces joueurs en parallèle.

Sylvain Bruneau
Sylvain Bruneau à Miami, en mars 2019

Sylvain Bruneau à Miami, en mars 2019

Photo : Tennis Canada/Mauricio Paiz

« Mais maintenant, ça prend des bourses. Même à Tennis Canada, la réalité, quand on pense à l’an prochain qu’on va vouloir refaire nos Challenger, ça prend des commanditaires, ça prend des bourses, ça coûte très cher de mettre des Challenger en place. Ce n’est pas juste la bourse, il y a plein d’autres frais. Je ne sais pas comment c’est possible. Ce l’est si les commanditaires se pointent. »

À court terme, la classe moyenne du tennis semble menacée par la pandémie et les contrecoups économiques qu’elle engendre. Sans un soutien considérable des grandes organisations internationales (ATP,WTA, ITF), les intervenants consultés craignent carrément pour l’avenir du sport et de centaines de joueurs.

Les Internationaux des États-Unis auront une part de responsabilités si les inquiétudes de certains se confirment. Tout ça, évidemment, s’ils ont lieu. Parce que l’Adria Tour, organisé par Novak Djokovic en Europe, vient de lancer un grain de sable dans l’engrenage.

(Avec la collaboration d'Antoine Deshaies)

Vos commentaires

Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s’ils respectent la nétiquette. Bonne discussion !