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La transmission sexuelle, un nouvel alibi pour les dopés?

Une boxeuse lève les bras en triomphe avec une ceinture à son épaule.

Virginia Fuchs aux essais américains le 15 décembre dernier

Photo : Getty Images / Chris Graythen

La semaine dernière, l’Agence antidopage américaine (USADA) a blanchi la boxeuse Virginia Fuchs en expliquant que son contrôle raté en février était compatible avec la thèse d’une transmission sexuelle. Son partenaire masculin a été spécifiquement mis en cause. Le spécialiste français de l’antidopage Jean-Pierre de Mondenard reste sceptique.

On a retrouvé dans les urines de la boxeuse texane des molécules de Létrozole et de GW1516.

Je suis vraiment surpris qu’un homme prenne du Létrozole alors que ce produit sert aux femmes ménopausées qui soignent un cancer du sein, s’exclame le Dr de Mondenard. Il s’étonne de l’argumentaire repris par l’USADA.

Il va falloir franchement qu’on m’explique cette décision, dit-il. À moins que son compagnon soit en fait une femme, je ne vois pas comment un homme puisse utiliser ces produits. Le Létrozole est un traitement pour lutter contre le cancer du sein. Il empêche en fait la testostérone de se transformer en estrogène.

Avec ce produit, on renferme donc plus de testostérone. C’est une pratique dopante bien connue depuis les années 1990.

Jean-Pierre de Mondenard, spécialiste de l'antidopage

On pourrait donner le bénéfice du doute au conjoint de Virginia Fuchs, car quelques recherches cliniques américaines utilisent ce produit pour combattre l’infertilité masculine. Il n’est pas prouvé ici que c’est un argument qui a été présenté par la défense de la boxeuse.

De plus, cela n’expliquerait pas la présence d’un deuxième produit, le GW1516, qui, lui ,n’a aucune légitimité thérapeutique.

Les explications données par l’USADA ne tiennent plus, insiste le Dr de Mondenard. D’autant que le Létrozole est sur la liste des produits prohibés par l’Agence mondiale antidopage.

Un produit dangereux

Pour la deuxième substance retrouvée dans les urines de la boxeuse, là encore le doute subsiste.

Le GW1516 n’a aucune légitimité thérapeutique, explique Jean-Pierre de Mondenard. Il n’est d’ailleurs pas commercialisé au niveau mondial. C’est un produit qui a une action métabolique et hormonale. Certaines fédérations sportives ont même alerté leurs athlètes sur la dangerosité d’une telle substance.

Le médecin français s’interroge sur les motivations réelles de l’Agence antidopage américaine d’innocenter son athlète. Ce qui, d’ailleurs, lui permettra de représenter son pays aux prochains Jeux olympiques. Il se demande même si l’USADA ne sanctionne pas ses athlètes de manière aléatoire.

Pas comme Laurence Vincent Lapointe

Cette affaire nous rappelle celle de la canoéiste canadienne Laurence Vincent Lapointe. Elle a aussi évoqué une transmission sexuelle avec son compagnon pour justifier la présence d’un produit dopant dans son organisme. Elle a finalement été blanchie.

Seulement, à la grande différence de Virginia Fuchs, elle avait un test capillaire qui l’innocentait hors de tout doute. Un expert a même découvert que son conjoint de l’époque faisait un usage inconsidéré du produit retrouvé en très faible quantité dans les urines de la canoéiste (le Ligandrol).

Laurence Vincent Lapointe tient son canoë sur son épaule et sourit à la caméra.

Laurence Vincent Lapointe a été blanchie.

Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

David Pavot est professeur titulaire et responsable de la chaire de recherche sur l’antidopage dans le sport à l’Université de Sherbrooke. La décision de l’Agence américaine le laisse aussi dubitatif.

Dans le cas de Laurence Vincent Lapointe, on a fait des tests capillaires, en plus d’amener des présomptions relatives et un faisceau d’indices relatifs à une contamination par rapports sexuels, par des produits qui auraient été ingérés par son conjoint. Non seulement on avait la preuve que son conjoint avait pris ces substances, mais elle démontrait par les tests capillaires que la contamination avait été faite à un moment donné, explique-t-il. Au niveau américain, on s’est uniquement basé sur le témoignage du conjoint qui aurait contaminé Virginia Fuchs lors de rapports sexuels non protégés.

David Pavot se questionne également sur les produits retrouvés dans les urines de la boxeuse américaine.

C’est étrange de retrouver du Létrozole chez un homme, fait-il remarquer. On sait que c’est un médicament qui est utilisé pour traiter le cancer du sein uniquement destiné aux femmes. Mais c’est aussi un produit qu’on retrouve chez les hommes lorsqu’ils se dopent. Donc, un plus un égal deux. Ce ne serait pas Virginia Fuchs qui se dope, mais son conjoint ou alors les deux?

L’autre produit, le GW1516, est une substance clinique dont le développement a été arrêté il y a bien longtemps, mais qui se retrouve assez librement sur Internet et qu’on retrouve assez souvent dans des cas de dopage. Donc, ce sont deux produits louches, deux produits entièrement suspects.

Un relâchement?

Le professeur de l’Université de Sherbrooke pense que, depuis quelque temps, il y a un certain relâchement dans le traitement des cas de dopage. On a vu de nombreux athlètes déclarés positifs gagner leur cause en appel en prétextant une contamination alimentaire.

La contamination par transmission sexuelle serait-elle devenue la nouvelle arme des athlètes pris dans les mailles de l’antidopage? Dans la décision de l’Agence américaine, on a vu un allègement du fardeau de la preuve au profit du sportif. Aucun argument scientifique, comme les tests capillaires, n’a été présenté. Ce qui fait dire à David Pavot que l’USADA a peut-être erré dans son enquête et, surtout, dans sa décision.

On est en plein paradoxe ici avec l’Agence antidopage américaine, qui est souvent très prompte à dénoncer le dopage en Chine ou en Russie, dit-il. Ici, on a une décision dont se félicite son directeur Travis Tygart, qui est tout du moins surprenante. Est-ce qu’on peut parler d’un relâchement? Est-ce que l’on peut parler d’un cas isolé?

Dans tous les cas, il y a toujours une possibilité d’appel de la décision. L’Agence mondiale antidopage peut demander à se faire communiquer les documents dans un délai de 15 jours et faire ensuite appel devant le Tribunal arbitral du sport dans un délai de 21 jours.

Il y a en tous cas plusieurs zones d’ombre qui doivent être levées.

Radio-Canada Sports a questionné l’Agence mondiale antidopage, notamment sur le fait qu’on puisse retrouver des traces de Létrozole chez un homme et qu’une transmission sexuelle était un argument suffisant pour innocenter la boxeuse américaine. Est-ce que l’AMA avait l’intention d’interjeter appel dans ce dossier? Le responsable des communications avec les médias, James Fitzgerald, a répondu que vos questions sont mieux adressées à l'autorité de gestion des résultats, à savoir l'USADA. L'AMA n'a aucun commentaire à faire pour le moment.

Il nous a été impossible de communiquer avec l’Agence américaine. Cependant, des voix dans le milieu de l’antidopage s’élèvent pour remettre en question certaines de ses pratiques. Les spécialistes américains voudraient faire adopter le principe d’un seuil de tolérance qui permettrait à l’USADA de ne pas rendre publiques ses décisions.

Avant que la pandémie éclate, le mot contamination était déjà à la mode dans le monde du dopage pour justifier l’innocence d’un athlète déclaré positif. Faudra-t-il composer maintenant avec la transmission sexuelle?

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