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chronique

Les matchs à huis clos résoudront-ils une vieille énigme du sport?

Les joueurs de l'équipe sont en liesse sur la glace.

Le Canadien a peiné à domicile cette saison.

Photo : The Canadian Press / Graham Hughes

Trois des cinq grands championnats nord-américains sont sur le point de relancer leurs activités en présentant des matchs à huis clos en raison de la pandémie de COVID-19. Pour des sociologues, psychologues, statisticiens et autres spécialistes du comportement humain, cette situation unique permettrait de résoudre une vieille énigme : quel est l’effet réel des foules sur les performances des athlètes?

La MLS a annoncé cette semaine que ses 26 équipes se retrouveront à compter du 8 juillet au complexe Wide World of Sports, sur le site de Disney World, à Orlando, pour disputer un tournoi dont la formule ressemblera à celle de la Coupe du monde de soccer. Les matchs du tour préliminaire compteront au classement de la saison et il n’y aura pas de spectateurs dans les gradins.

La NBA s’est aussi entendue avec ses joueurs pour réunir 22 équipes à Orlando, sur le même site que la MLS, afin d’y présenter un tour de qualification en vue des séries éliminatoires ainsi que l’ensemble de ses séries. Ces matchs seront aussi présentés à huis clos.

Enfin, la LNH a fixé au 10 juillet prochain la date d’ouverture de ses camps d’entraînement. Si le plan se déroule comme prévu, 12 équipes de l’Est et 12 autres de l’Ouest convergeront en août vers deux villes hôtesses où seront disputés, devant des sièges vides, un tour de qualification ainsi que les séries éliminatoires de la Coupe Stanley.

La MLB tente aussi d’entreprendre sa saison 2020 en disputant des matchs à huis clos. Toutefois, les propriétaires et l’Association des joueurs sont encore incapables de s’entendre sur de nouveaux paramètres économiques.


La pandémie cause donc de très sérieux maux de tête à tous les intervenants des milieux sportifs. Mais pour les scientifiques, il s’agira d’une incroyable chance d’élucider le mystérieux concept de l’avantage de l’équipe à domicile.

Au cours des 50 dernières années, de multiples études ont clairement montré que les équipes professionnelles sont avantagées lorsqu’elles disputent leurs matchs sur leur propre terrain.

En 2005, dans une étude intitulée Long-Term Trends in Home Advantage in Professional Team Sports in North America and England (1876–2003), Richard et Gregory Pollard ont décortiqué 127 ans de résultats des grands championnats nord-américains et britanniques pour établir une fois de plus, sans l’ombre d’un doute, que les équipes jouant sur leur terrain remportent la victoire dans la majorité des cas.

En ce qui concernait plus particulièrement la LNH, ils racontaient que l’avantage de la patinoire s’était élevé jusqu’à 75 % lors des sept premières saisons d’existence de la ligue et que la courbe s’était adoucie au fil des ans pour finalement se stabiliser à 55 %.

D’ailleurs, durant les séries éliminatoires de la Coupe Stanley disputées entre 1990 et 2019, ce pourcentage est resté exactement le même : les équipes locales ont remporté 55 % des matchs, ce qui constitue un avantage important.

L’avantage du terrain a par ailleurs été observé partout ailleurs dans le monde et dans une très grande variété de sports collectifs.

Une autre étude intéressante, celle-là menée en Espagne (Comparison of the Home Advantage in Nine Different Team Sports in Spain) par Richard Pollard et deux universitaires espagnols, Miguel A. Gomez et Juan-Carlos Luis-Pascual, a révélé que l’avantage du terrain existait (quoiqu’à des niveaux différents) dans les neuf sports disputés en première division dans ce pays. Du soccer au volleyball, en passant par le water-polo.


Cependant, malgré leurs efforts colossaux, les chercheurs ne sont jamais vraiment parvenus à déterminer en quoi consiste précisément l’avantage du terrain.

Les conclusions les plus courantes dans la littérature scientifique veulent que l’avantage du terrain soit attribuable à la combinaison de trois facteurs : l’effet que produit la foule (partisane) sur les deux équipes, les inconvénients reliés aux voyages et la familiarité des joueurs de l’équipe locale avec leur surface de jeu.

Un quatrième facteur est aussi souvent mentionné : le biais généralement favorable des arbitres pour l’équipe locale. Ce dernier facteur serait aussi attribuable à la pression exercée par la foule sur les officiels.

Des bouleversements survenus dans la vie de nombreuses équipes ont notamment permis aux chercheurs d’isoler l’importance de la familiarité que les joueurs ressentent par rapport à leur stade ou amphithéâtre local.

Par exemple, dans leur étude de 2005, Pollard et Pollard ont remarqué que les équipes locales de la première division anglaise de soccer avaient vu leur taux de succès chuter de façon draconienne après les sept ans de suspension des activités de la ligue en raison de la Deuxième Guerre mondiale.

Et dans une autre étude menée en 2002, intitulée Evidence of a Reduced Home Advantage when a Team Moves to a New Stadium, Richard Pollard a recensé les performances des 37 équipes professionnelles nord-américaines qui avaient emménagé dans de nouveaux stades entre 1987 et 2001. Sa découverte était fascinante : durant la saison suivant leur déménagement, ces 37 équipes avaient vu leur taux de succès à domicile chuter de 24 %!


Parce qu’il y a toujours eu des spectateurs dans les gradins, toutefois, les chercheurs ne sont jamais vraiment parvenus à mesurer l’effet que produisent les foules sur les performances des athlètes.

À cet effet, l’ouvrage le plus intéressant (The Supportive Crowd Effect on (Relative) Performance Production: A Behavioral Economic Theory and Natural Experiment) a été produit par Shane Sanders et Christopher Boudreaux en 2013.

Les chercheurs se sont penchés sur la situation très particulière des Lakers et des Clippers de Los Angeles. Depuis la saison 1999-2000, ces deux organisations partagent le même amphithéâtre, le Staples Center, et s’échangent les rôles d’équipe locale ou visiteuse lorsqu’elles s’affrontent.

Dans ce contexte, deux des trois facteurs produisant l’avantage du terrain s’annulent ou disparaissent : les inconvénients reliés au voyage et la familiarité des joueurs avec leur amphithéâtre.

Quand les Lakers et les Clippers croisent le fer, il n’y a donc que les foules, largement composées de détenteurs d’abonnements de saison, qui changent.

Deux joueurs de basketball côte à côte

Kawhi Leonard, des Clippers, et LeBron James, des Lakers

Photo : Getty Images / Harry How

À l’aide de calculs complexes, Sanders et Boudreaux en sont venus à la conclusion qu’une foule sympathique procure à son équipe un significatif avantage du terrain. Mais leurs prouesses mathématiques étaient-elles exactes?


Dans quelques semaines, pour tous ces chercheurs et pour les amateurs de sport les plus curieux, ce sera enfin le moment de vérité.

Les équipes de la MLS, de la NBA et la très grande majorité des formations de la LNH s’affronteront dans des sites neutres dénués de spectateurs. Les trois principales composantes du mythique avantage du terrain ne feront plus partie de l’équation, et même le jugement des arbitres ne sera plus influencé par les réactions de la foule.

Peu de gens le réalisent, mais ça pourrait considérablement changer la donne et produire des séries éliminatoires complètement folles.

Prenons, par exemple, le tour préliminaire que devra disputer le Canadien aux Penguins de Pittsburgh pour se qualifier en vue des séries. Sur papier, les Penguins sont grandement favoris. Et ils l’étaient encore plus lorsqu’on tenait compte de l’avantage de la patinoire. À domicile, les Penguins formaient l’une des plus redoutables équipes de la LNH cette saison comme en témoigne leur taux de succès de ,714. En revanche, le CH présentait l'avant-dernier rendement de la ligue devant ses partisans, avec une maigre moyenne de ,459 au Centre Bell.

À l’étranger, le Tricolore s’est toutefois montré plus efficace que les Penguins. Le taux de succès des hommes de Claude Julien sur les patinoires adverses (,544) leur ont valu le 15e rang de la LNH, tandis que les Penguins (,529) n’ont pu faire mieux que le 18e rang.

Il met son gant sur la tête d'un coéquipier pour célébrer un but.

Sidney Crosby (à gauche) et Jason Zucker (à droite), des Penguins, célèbrent un but dans un match contre le Canadien.

Photo : Associated Press / Gene J. Puskar

Si l’avantage du terrain est totalement évacué du portrait, cette série sera-t-elle aussi inégale qu’elle le devrait?

Voilà le genre de données que mesureront les chercheurs cet été. Et leurs trouvailles risquent d’être absolument fascinantes.

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