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L’art périlleux de décrire un événement sportif sans spectateurs

Le journaliste sportif René Pothier.

Le journaliste sportif René Pothier

Photo : Radio-Canada/Olivier Lalande

Olivier Paradis-Lemieux

Dans les prochaines semaines, le sport professionnel nord-américain reprendra ses activités à huis clos, une situation inusitée pour les descripteurs sportifs. L’absence de spectateurs compliquera assurément la tâche du commentateur, sans la rendre impossible, explique le vétéran descripteur du Canadien à la radio, René Pothier.

En plus du hockey, René Pothier a également commenté pendant sa longue carrière à Radio-Canada le soccer, le basketball, le plongeon, la natation, le patinage artistique et nombre d’autres sports.

Aujourd’hui, il profite de sa retraite en accumulant les rondes de golf – quand le beau temps et les règles sanitaires le permettent – tout en formant la nouvelle génération de descripteurs de son alma mater. Il était le candidat tout désigné pour répondre à nos questions sur ce qui sera différent dans la boîte des commentateurs lors du retour prochain du sport.

(L’entretien a été remanié aux fins de clarté et de synthèse.)


Q. Avant toute chose, quel est le rôle du descripteur lors d'un événement sportif?

Le descripteur présente l'action.

Contrairement à ce que bien des gens croient, lorsqu'on est assis chez soi, si on regarde un match de tennis, c'est facile de savoir qui est Nadal, qui est Federer. Très facile. Ils sont deux sur le terrain. Mais dès que vous arrivez en situation de sport d'équipe, à moins d'être intimement lié à Laurent Duvernay-Tardif, vous ne savez pas toujours quand il y a une mêlée au football professionnel où il est. Ce qui peut sembler d'une grande évidence est à mon avis la première exigence envers un descripteur, c'est de bien situer l'action, qui est où sur le terrain, anticiper ce qu'il va tenter de faire, etc.

On prend le téléspectateur ou l'auditeur par la main, l'oreille ou les yeux et on lui dit ce qu'il se passe, de façon plus ou moins objective. J'insiste là-dessus parce que pour un descripteur d'une équipe professionnelle, la description se fait toujours en fonction de son équipe. Lorsque vous décrivez un match de finale de la Coupe Stanley entre les Blackhawks de Chicago et les Penguins de Pittsburgh, le ton va être – je n'aime pas le mot neutre – un peu plus neutre.


Q. Quelles sont les qualités d’un bon descripteur?

La première grande qualité, c'est d'avoir le vocabulaire nécessaire à bien présenter le sport, particulièrement le sport d'équipe. La deuxième grande qualité, c'est de faire participer émotivement le téléspectateur ou l’auditeur à l'événement.

Il y a la théorie du crescendo. Au football, si vous êtes à la ligne de 20 de votre propre territoire, vous progressez sur le terrain. Quand vous êtes rendus à la ligne de 20 votre adversaire, un très bon descripteur va juste ajouter dans le ton de voix, dans le choix des mots, dans l’intensité.

Les deux grandes qualités d'un descripteur sont donc de bien situer l'action et de bien faire ressentir aux gens les joies et les peines de l'athlète. Il faut avoir la souplesse langagière et il faut ressentir l'émotion suscitée par l'événement.

Vous avez sûrement entendu récemment Claude Quenneville décrire la victoire des Canadiens en 1996 au relais 4 x 100 mètres, (à l'émission Souvenirs olympiques) j'ai l'impression que Claude, qui est un descripteur d’un extraordinaire talent, courait aussi.

Bruny Surin lève les bras en l'air après avoir passé le témoin à Donovan Bailey en finale du 4 x 100 m en 1996 à Atlanta.

Bruny Surin lève les bras en l'air après avoir passé le témoin à Donovan Bailey en finale du 4 x 100 m en 1996 à Atlanta.

Photo : Reuters / Oleg Popov


Q. Comment un descripteur utilise-t-il la foule pendant un événement sportif?

Sur le plan technique, dans vos écouteurs, vous entendez le bruit de foule, ce qu'on appelle dans notre langage le son international, et de l'autre côté, le retour de votre voix. Il y a autant de façon de moduler le son qu'il y a de descripteurs. On voit jusqu'à quel point entendre la foule peut être important pour bien projeter la voix, décrire le match et avoir de la couleur dans la présentation, qui vient de l'émotion qu'on ressent. La foule participe à cette émotion.

Pensez à un échange au tennis, pendant l'échange, hormis si c'est un long échange, il n'y a pas de commentaire. Mais parfois, un coup est frappé tout près de la ligne et vous entendez aaaah, réaction de la foule, n'importe quel bon descripteur va se servir évidemment de ce moment.

C'est pour ça que j'ai bien hâte d'entendre mes collègues qui vont présenter des événements sportifs sans spectateurs.

Annie Pelletier et René Pothier aux Jeux olympiques de Pékin, en 2008

Annie Pelletier et René Pothier aux Jeux olympiques de Pékin, en 2008

Photo : Annie Pelletier


Q. C’est le nœud de notre entretien. Concrètement, qu’est-ce que ça va changer pour le descripteur de ne pas avoir de foule?

Je vais commencer par une anecdote. Pendant sept saisons, j'ai présenté les matchs du Canadien à la radio de Radio-Canada. À Harftord, les deux radios visiteuses, donc de Montréal, devaient décrire le match du toit de la galerie de presse. Et de cet endroit, vous étiez presque complètement isolé du bruit d'ambiance.

On sortait de ces matchs épuisés parce que vous deviez décrire l'action aussi précisément que possible et avec autant d'intensité que possible et vous n'êtes pas appuyé par la réaction de la foule.

Ce dont je suis absolument convaincu, c'est que les collègues qui présentent quelque sport que ce soit vont sortir épuisés, car ça va demander un effort. C'est très physique, décrire un match de hockey, baseball ou quoi que ce soit. Ne serait-ce qu'au niveau de la voix, le stress que ça peut créer sur les cordes vocales.

Si j'ai l'impression qu'ils vont ressortir de ces matchs pas mal épuisés, je ne pense pas que ce soit le plus grand des handicaps.


Q. Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un des descripteurs qui s’apprêtent à reprendre le collier d’ici quelques semaines, sans foule pour l’appuyer dans ces moments d’émotion.

Toi, tu ne les entends pas, mais eux t'entendent chez eux!

De la même façon, lorsqu'un match n'est pas très enlevant, je l'ai souvent dit, ce sont les matchs les plus épuisants à présenter parce que vous ne voulez pas donner à votre téléspectateur l'envie d'aller voir ailleurs parce que vous êtes emporté par un match qu’ils trouvent ordinaire.

Au début de la télévision, dans les années 1950, des études d’universités américaines sur l'influence de la perception de la violence au football américain ont montré que le commentaire, la description du match, ajoute à la perception de la violence du contact. Il y a une influence directe de l'intensité du présentateur sur la perception de l'auditeur. C'est l'évidence même, je ne nommerai personne, mais il y a des descripteurs qu'on ne trouvait naturellement pas assez engagés ou d'autres qui le sont trop.

Les descripteurs devront sentir, et là je mets d'immenses guillemets, l'intensité dramatique du match. Et le fournir pour les gens qui, chez eux, sont accrochés et travaillent fort avec leur équipe. Ça, ça ne va pas changer, ils ne seront pas sur place, mais ils s'attendront à ce que le commentateur les amène sur place.

C'est pour ça que je lui dirais, tu ne les entends pas, mais eux t'entendent très bien.

Sauf que sur le plan plus technique du découpage de l'émission, il n'y en aura pas de réaction de foule. Le garçon qui est avec ses parents pour assister au match et dont les yeux sont tout brillants, vous ne le verrez pas. Le partisan déçu qui hoche la tête parce que son équipe vient d'accorder un but, vous ne le verrez pas. Les arbitres ne s'en plaindront probablement pas, eux qui se font conspuer sur une décision un peu peu limite.

Mais le commentateur va le voir. Et il devra imaginer la réaction la foule.

Un match de soccer dans un stade vide.

Antoine Griezmann du FC Barcelone est pourchassé par un joueur du RCD Majorque lors du premier match de la reprise de la Liga, disputé à huis clos.

Photo : Getty Images / David Ramos


Q. Est-ce que ce sera plus difficile pour les descripteurs à la radio ou à la télé de faire leur travail sans le bruit de fond de la foule?

C'est plus simple à la radio de par l'exigence même du médium. À la télé, j'ai hâte de voir. À la radio, remplir l'espace, c'est suivre la rondelle. Je disais aux gens : Mon métier n'est pas si difficile que ça, il faut juste suivre la rondelle. À la radio, on va être moins handicapé qu'à la télévision.

À la télévision, lorsqu'un but est marqué, un but du Canadien par exemple, Brendan Gallagher donne la victoire 3-2 au Canadien en prolongation, dans 95 % du temps, vous verrez probablement Gallagher parader devant le banc de son équipe et vous avez une réaction de foule. Avant de dire que c'est son 32e but de la saison et que le Canadien complète une série de 6 victoires d'affilée, par exemple, le bon descripteur va donner à la foule la chance de se manifester, mais là, il ne pourra pas.


Q. En terminant, impossible de ne pas vous demander si le sport vous manque présentement?

Je suis un maniaque, j'ai même regardé les vieux tournois de golf. Je peux presque prédire chaque coup. Mais ma consommation d'événements sportifs est infiniment réduite parce qu'en même temps, je n'ai pas la nostalgie très aiguisée. Revoir le match du Vendredi saint n'a pas grand intérêt pour moi ni revoir les victoires du Canadien en 1993, pourtant c'est un des grands moments de ma carrière. Ça ne m'a pas incité à syntoniser la télé. J'ai plus fait le plein d'opéras du MET (Metropolitan Opera) et de séries télévisées!

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