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Richard McLaren, l'avocat canadien qui démasque les tricheurs du sport

Il lève la main pendant une allocution.

L'avocat canadien Richard McLaren a mis au jour le régime corrompu qui régnait au sein de la Fédération mondiale d'haltérophilie.

Photo : The Associated Press / Valentin Flauraud

Michel Chabot

Richard McLaren, l'avocat canadien qui a levé le voile sur le scandale de dopage étatisé en Russie, a publié la semaine dernière un autre rapport incriminant, cette fois sur les méthodes du Dr Tamas Ajan, qui a dû démissionner de la présidence de la Fédération internationale d’haltérophilie (IWF), qu’il dirigeait en véritable despote depuis 20 ans.

La preuve rassemblée par son équipe fait état d'un système de corruption, de fraude électorale, de cas de dopage dissimulés et de plus de 10 millions de dollars manquants dans les coffres de l’organisation.

Richard McLaren a accepté de revenir sur son enquête avec Radio-Canada Sports, et aussi sur celle qu'il a menée il y a quelques années sur la Russie.


Q. - Vous vous êtes rendu célèbre en révélant que la Russie avait triché pour organiser un système de dopage afin de favoriser ses athlètes aux Jeux olympiques de Sotchi. Est-ce que cette enquête et celle que vous venez de terminer se ressemblent?

R. Les deux enquêtes étaient différentes sur le plan de la complexité. La plus grande difficulté dans celle-ci résidait dans le fait qu’il y avait une totale absence de délation. Dans l’enquête russe, il y avait des délateurs qui ont défini notre approche et notre stratégie.

Pendant l’enquête sur l’haltérophilie, très peu de membres du comité de direction ou de présidents de fédérations des pays membres ont voulu nous parler, tout comme des athlètes et des entraîneurs. Nous avons dû bâtir l’enquête au complet. Mais si vous regardez la quantité d’informations que nous avons examinées, il y a des similitudes.


Q. - L’expérience de Sotchi vous a-t-elle aidé dans cette dernière investigation?

R. J’ai appris de toutes les enquêtes que j’ai faites. Je peux même reculer à ma toute première enquête internationale d’envergure, après les Jeux olympiques de Sydney, qui impliquait la sprinteuse Marion Jones et le lanceur de poids C.J. Hunter des États-Unis. Mais à cause de Sotchi, nous avions une meilleure structure organisationnelle cette fois-ci.

Dans l’enquête suivant les Jeux de 2014, nous avons décidé tardivement de soumettre nos preuves publiquement. Les choses se seraient passées bien différemment si nous l’avions fait dès le départ.

Dans le dossier de l’haltérophilie, nous avons établi une structure différente en commençant. Nous avons géré électroniquement tous les documents afin de pouvoir les projeter sur un écran en appuyant sur un simple bouton, ce que nous étions incapables de faire dans l’enquête précédente.

L'avocat canadien a publié un rapport qui a dévoilé le système de dopage de la Russie durant les JO de Sotchi.

Richard McLaren

Photo : The Associated Press / Valentin Flauraud


Q. - Quand avez-vous découvert que vous veniez d’ouvrir un panier de crabes et que les agissements du président étaient suspects?

R. Au départ, j’avais déjà une bonne idée qu’il y avait des problèmes majeurs avec la gouvernance de cette organisation. Je croyais que d’autres personnes étaient impliquées là-dedans, ce qui s’est avéré par la suite. C’était un panier de crabes, comme vous dites, et nous nous en sommes rendu compte très rapidement.

Il y avait beaucoup de problèmes qui existaient depuis longtemps et tout gravitait autour du président et de ceux qui l’aidaient. Nous n’avions cependant pas ouvert ce dossier à l’aveugle. Nous savions que c’était une mauvaise situation, mais nous n’en avons connu la gravité qu’une fois que nous avons découvert tout ce qui est décrit dans le rapport.


Q. - Qu’est-ce qui vous a le plus surpris durant cette enquête?

R. Deux éléments m’ont particulièrement surpris. Le premier, c’était lors de notre visite aux bureaux de la fédération, à Budapest, juste avant que le confinement de la COVID-19 survienne en Europe. De constater à quel point le président avait envahi le milieu de travail de tous ceux qui y œuvraient. Ils étaient tous très nerveux de nous dire quoi que ce soit à cause de la culture de l’organisation, basée sur la peur et la vengeance.

L’autre chose surprenante de cette enquête, c’était l’étendue de la fraude des élections de 2013 et de 2017, les deux plus récentes qui ont formé la direction de l’organisation. Nous détenons cependant des preuves selon lesquelles ce système remontait à 2009 et à 2005. Et à cause de la culture interne, les gens acceptaient que les élections soient truquées, tout le monde était au courant. Des sommes d’argent étaient versées pour influencer les électeurs.


Q. - La présidente actuelle, l’Américaine Ursula Garza Papandrea, était-elle impliquée dans ces stratagèmes d’une façon ou d’une autre? Lors des dernières élections du comité exécutif, son nom figurait sur une liste de candidats que Tamas Ajan suggérait fortement aux électeurs.

R. Elle a été mise en place par la fédération pour remplacer le président qui a démissionné. Nous n’avons pas découvert d’informations suggérant qu’elle était impliquée dans la corruption. Elle a été élue au sein du comité de direction en 2017. Était-elle impliquée dans le système de votes truqués? Absolument pas, selon notre enquête. Était-elle au courant de ce système? Je ne lui ai jamais posé cette question.

Mais compte tenu de la culture de cette organisation, je crois qu’il est légitime de penser que quelque chose de louche se passait sans pour autant savoir ce qui se passait véritablement. Je pense qu’elle n’était pas au courant même si elle faisait partie des candidats qui étaient sur la liste des favoris de l’ancien président Ajan.


Q. - La fédération était pratiquement gérée comme la mafia. Le président Ajan terrorisait tous ceux qui tentaient de s’opposer à lui?

R. C’est le cas et c’était surprenant. Le niveau de contrôle qu’il exerçait créait un climat de peur et les gens observaient la loi du silence parce qu’ils craignaient des représailles, qu’on empêche leur pays de se qualifier aux Jeux olympiques ou qu’on limite le nombre de leurs athlètes pouvant y participer.

Il y avait une façon de bloquer un pays ou des athlètes en manipulant le contrôle de dopage. Le président régnait comme un roi sur son fief.

Tamas Ajan discute et pointe du doigt pendant les Jeux olympiques de 2016.

Tamas Ajan pendant les Jeux olympiques de 2016

Photo : Getty Images / GOH CHAI HIN


Q. - Beaucoup d’argent liquide circulait. Des amendes étaient payées comptant par les présidents de fédérations de certains pays lors de grandes compétitions et le président de l’IWF rapportait des valises remplies de dizaines, voire de centaines de milliers de dollars en Hongrie. Croyez-vous que d’autres fédérations osent fonctionner comme ça?

R. Je ne crois pas qu’aucune autre organisation sportive ne gère l’argent de cette façon. Premièrement, je crois qu’il y en a très peu qui imposent des amendes aux athlètes et aux pays de manière cumulative pour permettre une seule récolte d’un demi-million de dollars. Le système de l’haltérophile est plutôt rare, voire unique.

Quand le rideau de fer était en place, avant 1991, les pays de l’est de l’Europe appartenaient au bloc soviétique. L’argent comptant devait être utilisé lors des compétitions internationales parce que les devises de ces pays s’échangeaient plus difficilement qu’aujourd’hui. C’était la façon de faire dans le monde du sport des années 1970 et 1980 que de payer ainsi les frais d’adhésion, les dépenses et d’autres coûts.

Cette vieille pratique a perduré jusqu’en 2020 dans l’haltérophilie. Et non seulement les sommes étaient considérables, mais au lieu d’accepter des virements électroniques, on les recevait en argent comptant et la personne qui les récoltait et qui les déposait à la banque était toujours le président.

C’est ainsi qu’il pouvait exercer une partie de son contrôle parce que c’était la source de revenus qu’il pouvait utiliser pour acheter des votes ou pour toutes sortes d’autres opérations douteuses. Comme nous le mentionnons dans le rapport, il y a 10,4 millions de dollars qui ne figurent pas dans les livres et il en manque fort probablement beaucoup plus. Donc, l’une de nos fortes recommandations est que la fédération cesse de prendre des paiements comptants.


Q. - Autre fait particulier, c’est que le président Ajan et ses sbires transportaient autant d’argent liquide d’un pays à un autre…

R. Le transport d’argent contrevient à la loi dans la plupart des pays parce que c’est souvent de cette façon qu’il est blanchi. Alors, dans ce cas-ci, ces règles étaient complètement ignorées.

Un membre de la famille du Dr Ajan l’aidait à transporter une partie de l’argent pour qu’il en ait moins en sa propre possession. Mais peu importe, d’autres l’aidaient dans cette tâche et tout cet argent n’était pas déclaré.


Q. - Croyez-vous qu'Ajan sera condamné et incarcéré?

R. Ça dépend quels pays le poursuivront. Il y en a deux potentiellement. Il réside à Budapest, où se situe le siège social de l’organisation, donc la Hongrie. Et ils ont des bureaux en Suisse.

D’ailleurs, la structure juridique de l’IWF est suisse. Ce sont les deux pays qui ont intérêt à intenter une poursuite. Et de ce que j’en sais, ils devaient enquêter et nous demander des informations. Donc, Ajan pourrait faire face à des accusations et, si les preuves sont suffisantes, il pourrait être emprisonné ou recevoir d’autres sanctions.


Q. - Est-ce important pour vous ce qui se produit à la suite de vos enquêtes? Étiez-vous déçu de ce qui s’est passé avec la Russie après Sotchi?

R. Je suis ce qui se passe avec grand intérêt. Mais un enquêteur doit se dire qu’il a été mandaté pour faire un travail et soumettre des recommandations. Dans le cas de l’enquête de Sotchi, on m’a demandé de prouver si les délateurs disaient la vérité. Ensuite, il appartenait à d’autres organisations, dont l’Agence mondiale antidopage et le Comité international olympique, d’agir en fonction des informations fournies. Et ils ont agi.

En ce qui concerne l’haltérophilie, on m’a demandé d’aller un peu plus loin que de rapporter les faits. Ils voulaient que je fasse des recommandations pour réformer et reconstruire l’organisation. Donc, dans ces deux cas, je n’ai pas été déçu. Aurais-je aimé que plus de gestes soient faits et que de meilleurs dénouements surviennent? Certainement.

Cela dit, j’attends encore de savoir ce qui se passera après l’enquête sur l’haltérophilie, après une semaine seulement du dépôt du rapport. Mais je crois que ce sera porteur de changement et que ça leur permettra, s’ils sont prêts à le faire, à tourner la page pour se donner un nouveau départ.


Q. - Croyez-vous que l’haltérophilie au Canada a une culture similaire à celle de l’IWF?

R. Je ne peux répondre à cette question parce que je n’ai parlé à aucun dirigeant d’Haltérophilie Canada. Et aucune information durant l’enquête ne m’a mené à penser que ça puisse être le cas. Je n’ai donc aucune raison de penser qu’il existe des problèmes comme ceux de la fédération internationale.

Et je peux vous assurer que parmi les 40 cas de dopages qui ont été dissimulés par l’IWF, aucun Canadien n’était impliqué.


Q. - Pendant votre enquête, vous faisiez face à des gens qui avaient beaucoup à perdre. Vous êtes-vous parfois senti menacé ou en danger?

R. Bien sûr. C’était davantage le cas lors d’enquêtes précédant celle-ci. Mais même durant cette enquête, on m’a menacé de la faire arrêter par la police locale. Le président de la fédération a d’ailleurs été la source de quelques-unes de ces menaces.

Nous avons cependant toujours été conscients de nos propos, de nos agissements et de l’endroit où nous cachions toutes les preuves que nous avions découvertes. Notre sécurité personnelle et celle de nos informations sont toujours menacées.


Q. - Et vous arriviez à bien dormir la nuit?

R. Oui (rires), mais je fais ça depuis un bon bout de temps et je sais comment séparer ma vie professionnelle de ma vie privée. Ça ne me tient pas réveillé la nuit.


Q. - C’est probablement pourquoi vous continuez de faire ce travail à 75 ans. C’est admirable que vous ayez l’énergie et la volonté de faire un travail aussi complexe à votre âge. Allez-vous continuer?

R. Absolument. J’ai autant d’énergie et de motivation que quelqu’un qui a 20 ans de moins. Les gens me le disent souvent. Ce travail me rend heureux, tout comme l’équipe que j’ai réunie au fil des ans.

Plus important encore, je crois fortement en deux principes fondamentaux dans le sport. Le premier est que la gouvernance agisse de façon adéquate et, deuxièmement, que les athlètes aient une chance de compétitionner dans un milieu juste et équitable, dénué de drogues qui améliorent la performance de certains au détriment de ceux qui sont propres.

Il s'adresse à un auditoire pendant une conférence de presse.

Me Richard McLaren, à Lausanne en 2017, lors du dévoilement de son rapport sur le dopage élaboré par la Russie aux JO de Sotchi.

Photo : The Associated Press / Valentin Flauraud

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