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chronique

Le sport et la question raciale : avançons-nous vraiment?

Un joueur de baseball en uniforme avec un bâton dans sa main

Jackie Robinson dans l'uniforme des Royaux de Montréal en 1946

Photo : Domaine public

Marie-José Turcotte

BILLET - Avez-vous été horrifiés par les images de ce policier blanc, une main dans sa poche, le genou sur le cou de George Floyd, un Noir américain? George Floyd avait 46 ans, il est mort le 25 mai, asphyxié, lors d’une arrestation musclée à Minneapolis.

Depuis, des manifestations violentes ont enflammé plusieurs villes américaines. Malgré les luttes des années 60, malgré Martin Luther King, malgré tout... la condition des Noirs aux États-Unis est encore loin d’être équitable.

Quand je vois de telles images, je ne peux m’empêcher de penser à toutes ces luttes menées par les athlètes noirs.

Pour nous, cette réalité a pris forme avec Jackie Robinson, le premier Afro-Américain à jouer dans les ligues majeures au baseball.

Avant de se joindre aux Dodgers de Brooklyn, il a passé la saison 1946 avec les Royaux de Montréal. Au printemps de cette même année, Jackie Robinson, accompagné de sa femme Rachel, participe à un camp d’un mois en Floride. Comme le rapporte l’Encyclopédie canadienne, c'est un séjour difficile.

Selon Rachel, ce fut un épisode épouvantable, peut-on lire. Ils ont même eu du mal à se rendre au camp après qu’on leur a interdit d’embarquer sur deux vols, leurs sièges ayant été accordés à des passagers blancs. Ils décident finalement de terminer leur voyage vers Daytona Beach en empruntant l’autocar.

Au milieu de la nuit, on leur intime cependant l’ordre de quitter leur siège incliné et d’aller s’installer au fond du bus pour laisser leurs places à des passagers blancs.

Une fois arrivés en Floride, les Robinson ne peuvent séjourner à l’hôtel réservé par l’équipe et un certain nombre de villes annulent les matchs hors concours programmés contre les Royaux sous prétexte que ces derniers comptent parmi eux des joueurs noirs.

On ne parle pas du Moyen-Âge, mais de ce qui se passait il y a un peu plus de 70 ans…

Un baume à travers leur aventure, leur arrivée à Montréal. Jackie et Rachel Robinson s’installent au 8232 avenue De Gaspé. Les voisins les accueillent, les acceptent et les aident. Mais sur la route, Jackie Robinson devait constamment faire face à des insultes et à des menaces à cause de la couleur de sa peau.

Grâce à son immense talent, Jackie Robinson a ouvert la porte. Mais aujourd’hui, le baseball est l’un des sports professionnels aux États-Unis qui compte le moins d’Afro-Américains. En 2017, pour le 50e anniversaire de l'arrivée de Robinson dans les majeures, ils ne représentaient que 7,7 % des joueurs.

Une murale représentant un joueur de baseball noir sur un mur de briques

Une murale en l'honneur de Jackie Robinson à Montréal

Photo : Éco-quartier Villeray

Et Mexico en 1968…

Évidemment, si l’on pense lutte des droits de la personne, on ne peut s’empêcher de se remémorer Tommie Smith et John Carlos. Ces deux sprinteurs afro-américains qui ont remporté l’or et le bronze au 200 m aux Jeux olympiques de Mexico en 1968.

À cette époque, ça brasse aux États-Unis. Les Américains s’enlisent dans la guerre du Vietnam, les contestations s’étendent sur les campus. Les tensions raciales, déjà très présentes, sont exacerbées par l'assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968.

Dans un article de Radio France Internationale du 16 octobre 2018, pour célébrer les 50 ans de ce 200 m qui a marqué l’histoire, on peut lire le témoignage de Guy Lagorce, un ancien coureur. Il est l’envoyé spécial du quotidien L’Équipe à Mexico pour couvrir ces Jeux.

Au village, je vais trouver John Carlos, un sprinteur que je connais bien, et qui me confie : "Nous allons protester contre le sort fait aux Noirs, contre l'indignité dans laquelle ils sont tenus aux États-Unis et dans bien d'autres pays du monde. Les États-Unis d'Amérique n'ont d'uni que le nom, puisque tous les citoyens ne sont pas traités de la même manière. C'est pourquoi ici, nous ne représentons pas les États-Unis, mais le peuple noir des États-Unis."

Deux athlètes sur un podium brandissent le poing.

Tommie Smith et John Carlos, têtes baissées, poings levés / © Tim Dahlberg, AP

Photo : Tim Dahlberg, AP

La protestation de Smith et de Carlos a fait le tour du monde. Ils sont montés sur le podium en chaussettes, pour montrer l’inégalité, la pauvreté des leurs. Pendant l’hymne national, ils ont baissé la tête et levé au ciel un poing ganté de noir. On a toujours dit que ce geste était en soutien au Black Power, mais dans son autobiographie, Tommie Smith dit plutôt que c’était un salut pour les droits de la personne.

Le Comité international olympique n’accepte pas cette contestation politique, Carlos et Smith sont suspendus et bannis du village olympique.

Par la suite, leurs vies n’ont pas été de tout repos. Voici ce que rapportait l’AFP en octobre 2018 : Carlos se souvient aujourd’hui comment certains amis et coéquipiers de longue date s’éloignaient quand quelqu’un approchait avec un appareil photo. Et puis il y a eu des menaces de mort, la perte de son emploi.

C’était en 1968. Avançons-nous vraiment?

Et Serena Williams…

Que penser de Serena Williams? Pendant 14 ans, elle a refusé de se présenter au tournoi d’Indian Wells. Pourquoi? Parce qu’en 2001, sa famille et elle ont été victimes de racisme.

Voici l’histoire. En demi-finales, Serena doit affronter sa soeur Venus. Mais Venus est blessée et elle doit déclarer forfait. On accuse le clan Williams d’avoir fait un arrangement pour permettre à Serena d’obtenir une journée de repos supplémentaire.

Le lendemain, Serena joue en finale contre la Belge Kim Clijsters. Son père et sa soeur Venus sont dans les estrades. Ils se font huer, intimider. Papa Williams est victime d’injures racistes.

Serena est en état de choc. Elle gagne tout de même en trois manches. Elle avait 19 ans. Elle a pleuré pendant des heures dans le vestiaire après sa victoire, mais, surtout, elle a été déstabilisée par cet événement.

Une joueuse regarde la balle qu'elle vient de frapper au service.

Serena Williams

Photo : Getty Images / Clive Brunskill

On peut en ajouter dans le rayon des injustices. Serena Williams a dominé son sport comme très peu d’athlètes ont réussi à le faire. D’accord, elle n’a jamais fait l’unanimité. Mais l’autre constat, c’est qu’elle est Noire et qu’elle n’a pas toujours reçu la reconnaissance qu’elle méritait.

En juillet 2015, la London School Of Marketing publie son top 20 des athlètes les plus « vendeurs » sur le plan marketing. Parmi eux, deux femmes. Maria Sharapova est 12e et Serena Williams, 20e.

Dans la première moitié de 2015, Serena a gagné les Internationaux d’Australie pour la première fois depuis ceux de 2010. En finale, elle a battu Sharapova. En mars, c’est la première fois qu’elle retourne à Indian Wells en 14 ans. Début juin, elle gagne Roland-Garros, le 20e titre du grand chelem de sa carrière. Difficile de faire mieux.

Maintenant, si l’on regarde les chiffres du magazine économique Forbes, à peu près à la même époque, de juin 2014 à juin 2015, Maria Sharapova a encaissé 29 millions de dollars américains en gains et commandites. Serena Williams, 24 millions. Pourtant, à ce moment-là, Serena a 20 titres majeurs, contre 5 pour Sharapova. Williams a été première mondiale pendant plus de 220 semaines, Sharapova, 21. Cherchez l’erreur...

Et Colin Kaepernick...

Évidemment, impossible d'oublier Colin Kaepernick dans cette courte liste. En août 2016, l’ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco commence sa manifestation silencieuse, afin de dénoncer la violence policière et les injustices envers les Noirs.

Pendant l'hymne national, avant les rencontres de la NFL, il s’agenouille. Les réactions sont immédiates et diamétralement opposées. Le président des États-Unis, Donald Trump, devient le « chef de l’opposition ». Pour lui, Kaepernick et ceux qui le soutiennent manquent de respect envers le drapeau et envers tous les Américains qui défendent la nation. Pour Trump, ils devraient tous être congédiés.

C’est un peu ce qui est arrivé à Colin Kaepernick. À la fin de la saison 2016-2017, il devient joueur autonome. Mais dans les circonstances, aucune équipe ne lui fait une offre. Depuis, il n’a jamais rejoué.

Colin Kaepernick et deux autres joueurs de football agenouillés

L'ancien quart-arrière des 49ers de San Francisco Colin Kaepernick (au centre) s'est agenouillé pour la première fois pendant l'hymne national américain lors d'un match de la NFL en septembre 2016.

Photo : Associated Press / Marcio Jose Sanchez

Et voilà que l’on pourrait se servir de lui pour tenter d’apaiser les tensions à Minneapolis.

L’ancien vice-président aux communications de la NFL (2016-2018) Joe Lockhart a écrit une chronique samedi sur le site de CNN.

En gros, il dit que lorsqu’il était en poste, il était convaincu que la NFL avait tout fait pour favoriser le retour de Kaepernick. Maintenant, il avoue s'être trompé.

J’avais tort, écrit-il. Je pense que les équipes ont eu tort de ne pas lui offrir un contrat. Quand on regarde ce qui se passe au Minnesota, je comprends à quel point nous avions tort.

Le commissaire Roger Goodell aurait fait des pressions auprès des propriétaires pour qu’ils engagent Kaepernick. Mais en fin de compte, ce sont les revenus qui étaient prioritaires, comme nous l'explique Joe Lockhart. Pour de nombreux propriétaires, c’était toujours la même chose. Faire signer un contrat à Kaepernick, c’était mauvais pour les affaires. Un dirigeant d’équipe qui a pensé l’engager m’a dit que l’équipe prévoyait perdre 20 % de ses abonnements de saison s’il allait de l’avant, dit-il. C’était un risque qu’aucune équipe n’était prête à prendre.

Pourtant, ces mêmes propriétaires ont versé des millions de dollars pour un programme de la NFL dans le but de sensibiliser les gens aux problèmes d'iniquités raciales. On peut penser que c’est plus facile de se déculpabiliser avec un projet, qui pourrait vaguement aider plutôt que de faire un geste concret. C’est-à-dire de soutenir et d’engager un joueur qui porte sur ses épaules la cause de l'inégalité des chances.

Joe Lockhart se rend maintenant compte qu’il n’a pas fait tout ce qu’il aurait pu dans ce dossier. C’est la raison pour laquelle il se permet de suggérer au propriétaire des Vikings du Minnesota d’offrir un contrat à Colin Kaepernick. Mais M. Lockhart se garde tout de même une petite gêne.

Cette embauche ne réglerait pas les problèmes d’injustices raciales et de la violence policière, soutient-il. Mais ça reconnaîtrait la cause que Kaepernick a puissamment soulevée et montrerait peut-être qu’avec du courage, de réels progrès peuvent être accomplis, ajoute-t-il.

L’idée est séduisante. Mais n’est-il pas trop tard? Kaepernick n’a pas joué depuis 2017. Peut-il encore exceller à ce niveau? Une chose est sûre, le clivage noir-blanc est loin d’être réglé. Pourtant, le sport est puissant et rassembleur. C’est certain qu’il pourrait beaucoup mieux servir la cause de l’équité.

Serait-il temps que nous avancions vraiment?

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