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Maurice Richard et le Canadien ont-ils profité de la Deuxième Guerre mondiale?

La LNH a brièvement songé à arrêter ses activités pendant la guerre, mais n’en fera rien. La mythologie du Canadien et de sa plus grande icône prendra ses racines à ce moment précis.

Maurice Richard tenant un bâton de hockey et une rondelle dans ses mains.

Maurice Richard était l'athlète préféré de Ronald Corey lorsqu'il était enfant.

Photo : La Presse canadienne / AP/PC

Alexandre Gascon

Traitement de faveur, règlement sur mesure destiné à contrecarrer ses plans, exploits canadiens-français, déjà rares à l’époque, minimisés en raison de la conscription : le Canadien et Maurice Richard ont reçu leur part d’accusations pendant la Deuxième Guerre mondiale. Alors que l'on souligne le 20e anniversaire du décès du Rocket, qu’en est-il réellement?

Au cours de l’été 1942, quelques mois après que les Américains se sont joints aux forces alliées et sont entrés dans cette danse meurtrière, les médias s’interrogent sur la pérennité de la Ligue nationale. Du moins, sur la pertinence de poursuivre ses activités tandis que le monde est à feu et à sang.

Aux États-Unis, bon nombre de joueurs de baseball ont déjà quitté le pays pour rejoindre les rangs outre-mer. Certains parmi les plus illustres, comme Joe DiMaggio ou Yogi Berra, s’enrôleront dans les années qui suivront.

La situation diffère largement au Canada où la conscription de 1942 demeure domestique, puisque le service outre-mer se faisait sur une base volontaire. Comme la majorité des joueurs sont Canadiens (135 sur 143 dans la LNH en 1942-1943), le président de la ligue, Frank Calder, estime, le 28 septembre 1942, que dans l’intérêt du moral de la population, son circuit ne s’interrompra pas.

Pour la même raison essentiellement évoquée par les militants d’un retour rapide du sport professionnel en pleine crise de la COVID-19.

N’empêche, les joueurs sont nombreux à être recrutés et la ligue perd de bons éléments. Les Bruins, par exemple, sont privés de l’ensemble de leur premier trio, la fameuse Kraut line (Milt Schmidt, Bobby Bauer et Woody Dumart, tous d’origine germanique et natifs de la ville de Berlin en Ontario, aujourd’hui Kitchener). Les Rangers sont frappés de plein fouet et les Maple Leafs également.

Le Canadien échappe quelque peu à cette rafle militaire. Du moins, ses meilleurs joueurs. Il n’en fallait pas plus pour créer l’émoi ailleurs au pays.

On se plaignait surtout à Toronto. Conn Smythe, directeur général des Leafs et héros de la Première Guerre mondiale, voulait que ses joueurs aillent à la guerre. Smythe était un patriote pur et dur. À l’époque, beaucoup de gens étaient encore très attachés à la couronne et se considéraient presque autant citoyen britannique. Alors, il ne se plaignait pas de ce qui arrivait à son équipe, il se plaignait que la même chose n’arrive pas aux autres équipes, notamment au Canadien, raconte Jean-Patrice Martel, ancien président de la Société internationale de recherche sur le hockey.

Conn Smythe n’a jamais porté les Canadiens français, comme on appelait alors les Québécois, dans son cœur.

Une histoire sur son compte circule voulant qu’à l’occasion d’un discours prononcé à Montréal, Smythe a harangué la foule en commençant par Mesdames, messieurs… et les Canadiens français.

Je n’ai jamais trouvé de sources originales, mais elle circule dans un certain nombre de textes. Manifestement, Smythe avait des problèmes avec les Canadiens français, explique Benoît Melançon, professeur à l’Université de Montréal et auteur de l’ouvrage Les yeux de Maurice Richard, une histoire culturelle.

L’exception montréalaise

Il est vrai que le CH perdra surtout des joueurs marginaux aux mains de l’armée, à l’exception des frères Ken et Terry Reardon.

Au moment où bon nombre de hockeyeurs professionnels s’enrôlaient, le Canadien, lui, jetait les bases de sa future domination en 1942-1943, année charnière dans l’histoire du hockey, et début de la période des six équipes originales avec la disparition à l’été 1942 des Americans de Brooklyn, incapables d’envoyer sur la glace une formation complète en raison de la guerre.

Cette saison-là, Maurice Richard fait ses débuts dans la LNH et est vite associé à Elmer Lach et à Toe Blake pour former la toute puissante Punch line.

Toe Blake brandit la coupe Stanley.

Hector « Toe » Blake (au centre) en compagnie de Maurice Richard (à gauche) et de Jacques Plante (à droite).

Photo : La Presse canadienne / Ian Barrett

Montréal retrouvera de son lustre pendant la Deuxième Guerre mondiale et remportera, en 1944, une première Coupe Stanley depuis celle de 1931. Le Tricolore refera le coup en 1946.

De façon générale, les francophones n’approuvaient pas la conscription, tout comme l’église catholique qui encourageait les jeunes hommes à se marier pour l’éviter, à l'instar de ce qu'elle préconisait en 1917 lors de la crise de la conscription.

On retrouve très peu de hockeyeurs francophones parmi les militaires, mais ils ne se soustrayaient pas à l’effort de guerre pour autant, selon l’historien Andrew Ross.

Ceux qui n’étaient pas conscrits travaillaient, l’été venu, dans des postes jugés essentiels, les libérant de leur service militaire autrement obligatoire pour les jeunes hommes. Le Rocket a rejoint son père dans les fameuses Shop Angus dans une usine de fabrication de munitions. Selon l’édition du Winnipeg Tribune du 27 avril 1942, Blake était aussi employé dans une usine de munitions et Lach dans le secteur aéronautique.

Montréal était chanceuse d’être un centre industriel. C’était un avantage que d’autres n’avaient pas, fait valoir Andrew Ross, spécialiste du hockey pendant la guerre et auteur du livre Joining the Clubs : the Business of the National Hockey League to 1945.

Faire partie de l'armée était plus important que de faire partie de l'industrie de guerre. Maurice Richard travaillait aux usines Angus. D'une certaine manière, il a fait son effort de guerre, mais pas selon la vision des anglophones. Pour eux, s'enrôler dans l'armée, c'était montrer son patriotisme. Beaucoup plus que de travailler dans l'industrie de guerre.

Michel Vigneault, professeur à l'UQAM

Sauf que Maurice Richard a tenté de se joindre aux Forces armées. À deux reprises, estime-t-on. Trois fois, selon certaines sources.

On l’a d’abord réformé en raison de ses nombreuses blessures. De 1940 à 1942, le numéro 9 s’est fracturé coup sur coup la cheville gauche, un poignet et la cheville droite. En 1944, il a voulu s’enrôler comme machiniste. Sans diplôme, les magistrats l’ont renvoyé.

Il y a une partie de légende urbaine là-dedans. Il a été réformé, ça, c’est vrai. Mais deux histoires circulent. L’une dit qu’il était volontaire et qu’il a été réformé et une autre variante qui dit qu’il n’était pas volontaire et qu’il a été réformé. Vous n’avez pas le même genre d’éclairage. J’ai entendu un témoignage de lui dans un film [Maurice Richard : histoire d’un Canadien de Jean-Claude Lord et Pauline Payette, NDLR] qui dit qu’il n’était pas volontaire, soutient Benoît Melançon.

J’aurais tendance à le croire, mais il raconte ça 60 ans après.

Maurice Richard en 1954

Maurice Richard en 1954

Photo : Associated Press

Toujours est-il qu’il n’y avait rien d’irrégulier à voir autant d’exemptions au Canada et, particulièrement, au Québec. Selon l’ouvrage d’Andrew Ross, en date du 25 novembre 1944, le district militaire de Montréal avait rejeté 157 450 hommes contre 89 205 à Toronto avec une densité de population comparable. La ville de Québec, à elle seule, avait octroyé 73 923 hommes bien qu’elle soit cinq fois moins peuplée que la capitale ontarienne.

Les décisions dépendaient beaucoup de la personnalité du juge militaire du bureau. C’est le juge qui décidait. À Calgary ou à Winnipeg, on se disait, ce sont des joueurs de hockey, ils sont jeunes, en forme, ils devront aller à la guerre, explique Ross.

À Montréal, il y avait beaucoup de fans du Canadien. Peut-être que ça a aidé certains joueurs […] Mais on ne le saura jamais parce qu’on n’a pas les dossiers. Ils n’existent pas.

Ironiquement, les joueurs enrôlés ont peut-être moins contribué à l’effort de guerre que ceux qui mettaient la main à la pâte dans l’industrie militaire. La plupart d’entre eux sont demeurés au pays pour former des équipes militaires de hockey et disputaient des matchs amicaux au vieux Garden de Toronto, par exemple.

La Kraut Line – qu’on vous encourage fortement à appeler le trio choucroute – a été déployée en Angleterre, mais organisait essentiellement des joutes pour distraire les expatriés mélancoliques.

Dans le bouquin Hockey – A People’s History, l’auteur Michael McKinley soutient que Conn Smythe a fait adopter un règlement par la LNH en 1944 stipulant qu’occuper un poste essentiel ne pouvait pas l’exempter du service militaire.

L’historien Andrew Ross attribue plutôt cette initiative à Art Ross, pas le trophée, mais le directeur général des Bruins de Boston et revendicateur notoire.

Il se plaignait que les autres équipes de la LNH, comprendre ici le Canadien, tiraient des ficelles pour obtenir des emplois essentiels pour leurs joueurs et obtenir des reports de leur service militaire, raconte-t-il.

Titrés en 1941 pendant la guerre, les Bruins devront attendre jusqu’en 1970 pour soulever la coupe de nouveau.

Ultimement, ce n’est pas vrai de dire que le Canadien a eu un passe-droit complet. Ils ont perdu de bons joueurs. Est-ce que dans l’ensemble ils s’en sont mieux sortis? Peut-être, laisse tomber Jean-Patrice Martel.

Records entachés?

On a tendance à l’oublier, mais les beaux jours du Rocket ont débuté en pleine Deuxième Guerre mondiale. Sa première Coupe Stanley en 1944 et son record déterminant, les 50 buts en 50 matchs, lors de la campagne 1944-1945.

Ce qui en a amené plusieurs à remettre en question la qualité de l’exploit.

Maurice Richard était le capitaine du Canadien lors de sa dernière saison en 1959-1960.

Maurice Richard était le capitaine du Canadien lors de sa dernière saison en 1959-1960.

Photo : La Presse canadienne

Lui-même a déjà douté dans une de ses chroniques dans le journal La Presse, dit Melançon. Il a fini par répondre que ce n’était pas la qualité des autres qui importait, mais plutôt la sienne. Essayer de prouver ça aujourd’hui, c’est impossible à faire.

Jean-Patrice Martel s’y risque.

C’est une question très, très délicate. Je n’utiliserais pas le terme entaché. Disons que si les cinq autres équipes avaient eu de meilleurs gardiens, il ne se serait pas rendu à 50, c’est assez clair.

Jean-Patrice Martel, ancien président de la Société internationale de recherche sur le hockey

À partir de la saison 1945-1946, les joueurs partis à la guerre sont revenus. Il a plus d’opposition, mais il marque quand même quelques buts [27, NDLR], ajoute Martel.

La saison suivante, Richard en inscrira 45 en 60 matchs. En 1950-1951, la légende réussira sa quatrième campagne de plus de 40 buts, dont seulement une pendant la guerre, ce que personne n’avait réussi à faire plus d’une fois jusqu’alors, y compris Gordie Howe.

Les Canadiens ont continué à dominer après la guerre. Ils n’ont pas profité d’un avantage indu. Les meilleurs joueurs anglophones étaient partis, Maurice Richard dominait, mais il a continué à dominer pendant longtemps. Les critiques le reconnaissent, soutient Melançon.

Il n’y a pas de bémol à apporter à son record de 50 en 50, estime pour sa part Carl Lavigne, archiviste du Canadien.

Pas plus qu’on pourrait mettre un bémol à côté du nom de Wayne Gretzky parce qu’il a fait 50 buts en 39 matchs et dire que durant les années 1980, les équipes ne jouaient pas du jeu défensif, fait-il valoir.

Les légendes du CH et de Maurice Richard, indissolubles, ont pris racine pendant des temps troubles dont l’impact sur leur domination respective ne pourra jamais être mesuré avec précision. Ce qui les a rendues inoubliables, par contre, est la pérennité avec laquelle ils ont réussi à s’imposer qui trouve encore aujourd’hui, tandis que l’on souligne le 20e anniversaire du décès d’un des plus grands athlètes québécois, une résonance dans la population de la province et du pays.

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