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Il y a 25 ans, Greg Rusedski tournait le dos au Canada

Un joueur de tennis, avec un bandeau multicolore dans les cheveux, se protège avec un parapluie aux couleurs du tournoi de Wimbledon.

Greg Rusedski au tournoi de Wimbledon en 1995

Photo : Getty Images / Gary M. Prior

À la publication du classement de l’ATP le 22 mai 1995, Greg Rusedski, de Pointe-Claire, vient de faire un bond de 11 places pour atteindre le 47e rang, du jamais vu pour un joueur de tennis québécois.

Trois semaines plus tôt, il avait remporté le tournoi de Séoul, en Corée, le deuxième de ses 15 titres sur le circuit. Pourtant, ce matin-là, dans les bureaux de Tennis Canada, personne ne s’en réjouissait.

À 21 ans, il représentait l’un des plus beaux espoirs du tennis au pays aux côtés de Daniel Nestor et de Sébastien Lareau. Sauf que du jour au lendemain, Rusedski n’était plus Canadien, mais bien Britannique.

Ça avait frappé fort, se souvient Richard Legendre, directeur de Tennis Canada à l’époque. C’était un petit gars développé ici, par nos fédérations, et là, tout d’un coup, sans avertir, il dit : "C’est fini, maintenant je suis British." Il ne nous avait pas prévenus de sa décision et, lorsqu’il en a fait l’annonce, il était déjà à Londres. Pour lui, c’était une évidence. Mais pour nous, c’était une bombe.

Greg Rusedski avait droit à la nationalité britannique puisque sa mère et sa conjointe étaient britanniques. Rien ne laissait pourtant présager un tel transfert.

Enfin, presque rien. Depuis le début de sa carrière, il n’avait jamais représenté le Canada en Coupe Davis. S’il l’avait fait, il n’aurait pas pu ensuite représenter la Grande-Bretagne.

On trouvait ça curieux et ça nous agaçait un peu parce qu’il aurait complété une bonne équipe avec Sébastien Lareau, Daniel Nestor et Sébastien Leblanc, se rappelle Legendre. Il nous répondait qu’il préférait se concentrer sur les tournois de l'ATP et améliorer son classement, ce qui était le choix de plusieurs joueurs.

Pourtant, moins de deux mois après sa naturalisation britannique, le grand gaucher effectuait ses débuts en Coupe Davis avec la Grande-Bretagne. Sébastien Lareau a aussi durement encaissé le coup.

Un joueur de tennis, vêtu de blanc, est assis près du terrain et discute avec son entraîneur lors d'un match de la Coupe Davis en 1995.

Greg Rusedski discute avec le capitaine de l'équipe britannique de Coupe Davis, David Lloyd, en juillet 1995.

Photo : Getty Images / Gary M. Prior

Lui et Rusedski se connaissaient depuis l’âge de 12 ans et ils s’étaient affrontés à plusieurs occasions dans les tournois juniors. Sans être amis, ils se côtoyaient sur le circuit professionnel. Lareau non plus n’avait pas vu venir le coup.

Je ressentais un mélange de colère et de déception, confie-t-il. J’étais en colère parce qu’il aurait vraiment pu nous aider en Coupe Davis et son départ représentait une perte immense. C’était aussi une claque en plein visage pour l’entraîneur Louis Cayer qui avait beaucoup travaillé avec lui et qui était convaincu qu’il pouvait l’aider à atteindre le top 10 mondial. C’était une surprise difficile à accepter.

Le père de Greg Rusedski, Tom, s’était beaucoup impliqué dans le développement de la carrière de son fils. Il lui avait notamment déniché des commanditaires, comme Paul Paré, dirigeant d’Imperial Tobacco et amoureux du tennis.

Tennis Canada, à l’époque, n’avait pas les reins aussi solides qu’en 2019 et aidait ses joueurs du mieux qu’elle le pouvait.

Je pense que Greg et sa famille sentaient qu’ils avaient réussi à se bâtir eux-mêmes, analyse Legendre. Louis Cayer l’avait entraîné à L’Île-des-Soeurs. Moi-même, quand il avait 14, 15 ans, je me souviens d’avoir joué avec lui, et déjà son service me donnait du mal. J’ai l’impression qu’il avait le sentiment qu’il ne devait rien à personne et c’est pourquoi, quand il est parti, c’était tout naturel pour lui. Mais pas pour nous.

Deux ans plus tard, en 1997, Rusedski atteignait la finale des Internationaux des États-Unis et se hissait au 4e rang mondial.

Deux joueurs de tennis, l'un vêtu de noir et l'autre de blanc, sont debout lors de la cérémonie de remise des trophées après la finale des Internationaux des États-Unis en 1997.

Patrick Rafter et Greg Rusedski après la finale des Internationaux des États-Unis en 1997

Photo : afp via getty images / STAN HONDA

Tennis Canada a dû attendre près de 20 ans avant que Milos Raonic surpasse ce sommet d’un échelon.

Pas une décision monétaire, selon Rusedski

L’agence britannique qui représente aujourd’hui les intérêts de Greg Rusedski n’a pas répondu à la demande d’entrevue de Radio-Canada Sports. En 1995, le transfuge parlait d’une décision de cœur. Il devenait Britannique parce qu’il se sentait Britannique, tout simplement.

Or, à Tennis Canada et ailleurs, tout le monde voyait bien évidemment les motivations économiques à jouer pour la Grande-Bretagne. La Lawn Tennis Association était bien plus riche que la fédération canadienne en raison des profits générés par Wimbledon.

Et pour Rusedski, dont le gazon convenait au style de jeu, l’association était naturelle. La recherche de commanditaires était aussi plus facile en Angleterre. Devenir le premier joueur local à remporter Wimbledon, depuis Fred Perry en 1936, aurait fait de lui une légende là-bas, au même titre qu’Andy Murray quand il a réussi l’exploit en 2013.

De l’autre côté de l’océan, plusieurs critiquaient aussi sa décision. Troisième joueur britannique en mai 1995, Mark Petchey avait déclaré à la presse que l’ensemble des joueurs du pays de la reine Élisabeth croyait que Rusedski ne devrait pas pouvoir représenter la Grande-Bretagne.

Ironiquement, ce même Petchey allait battre Rusedski au tournoi du Queen’s lors du baptême du feu du Québécois sous son nouveau drapeau. Deux semaines plus tard, après sa première victoire à Wimbledon, Rusedski brandissait l’Union Jack à bout de bras sur le gazon londonien, un geste patriotique intéressé.

Un joueur de tennis, vêtu de blanc, brandit le drapeau de la Grande-Bretagne sur le gazon du tournoi de Wimbledon.

Greg Rusedski après son premier match à Wimbledon en 1995

Photo : Getty Images / Gary M. Prior

Il était embarqué dans son rôle, analyse aujourd’hui Sébastien Lareau. Je ne pense pas qu’il abandonnait le Canada, mais il prenait une décision d’affaires pour progresser dans un sport individuel. La fédération britannique lui garantissait un montant d’argent, des entraîneurs, et payait ses déplacements. Cette aide enlève un immense stress sur les épaules d’un joueur sur le terrain. C’était un choix facile à faire pour lui.

À Wimbledon, il en avait beurré épais pas mal avec le drapeau et en clamant haut et fort qu’il était British, note Richard Legendre. Il disait que le sang british lui coulait dans les veines depuis toujours, alors que c’était un gars de Pointe-Claire. Ici, on disait : "Ben coudonc." C’était un coup dans les jarrets qui nous faisait plier les genoux.

Au magazine McLean’s, en 1995, le grand patron de Tennis Canada, Robert Bettnauer, avait déclaré que Rusedski n’aurait jamais dû accepter l’aide de sa fédération s’il se sentait si Britannique que ça.

Rusedski avait toutefois remboursé une subvention 37 000 $ à Tennis Canada quelques mois avant d’annoncer sa décision, selon le même article.

De son côté, l’entraîneur Louis Cayer affirmait que ses valeurs patriotiques l’empêchaient de comprendre le comportement de Rusedski.

Retrouvailles houleuses à Montréal en juillet 1995

Un mois après Wimbledon, Rusedski est venu à Montréal pour participer au tournoi du Maurier.

Le samedi avant le tournoi, avec son plus grand sourire, il avait affronté la presse montréalaise avec une grande candeur. Son discours était sensiblement le même que celui qu’il tenait à Londres.

Greg est arrivé souriant comme si de rien n’était, se souvient Richard Legendre. Sa candeur lui a peut-être un peu nui dans l’opinion publique à ce moment. Mais sa décision lui semblait tellement naturelle et il avait tout à fait le droit de la prendre. Mais à Tennis Canada, on se sentait un peu trahis.

La foule montréalaise aussi, et elle allait lui faire savoir. À son arrivée sur le court central pour affronter l’Américain Michael Joyce, le mardi après-midi, Rusedski a été copieusement hué.

La foule avait choisi son camp. Entre le petit gars d’ici passé à l’Est et un joueur américain plutôt anonyme, le public s’était rangé derrière l’Américain.

Un spectateur avait même lancé une balle en direction de Rusedski, sans l’atteindre. Un autre tenait une pancarte sur laquelle il était inscrit : Le fou de la reine.

Bref, Rusedski avait passé un mauvais quart d’heure et avait perdu le match. Malgré la controverse, l’ancien directeur des Internationaux du Canada, Richard Legendre, dit qu’il n’avait pas le choix de programmer le match de Rusedski sur le central du vieux stade Jarry.

Je n’avais pas prévu une réaction aussi virulente de la foule et, en mon âme et conscience, je ne pouvais pas le cacher sur le terrain 4 ou 5 parce que c’était malgré tout un gars de chez nous, se rappelle-t-il. Ça me rendait triste d’entendre les huées malgré notre déception qu’il soit parti. C’était un non-sens qu’un jeune homme de Pointe-Claire, qu’on avait aidé, soit détesté. Je comprenais le monde et je ne les blâmais pas, mais je trouvais ça déplorable.

Rusedski s’est une nouvelle fois frotté au public montréalais en double, contre les Québécois Sébastien Lareau et Sébastien Leblanc. Un match que Lareau n’a pas oublié.

Je n’avais jamais vu une foule aussi hostile envers un joueur, même en Coupe Davis, se remémore le Québécois. Ça avait été dur de perdre contre lui. Sur le terrain, on comprenait que la foule se sentait trahie par sa décision et qu’elle le détestait profondément. Il y avait de l’amertume et de la colère. L’agressivité de la foule nous avait surpris et on n’avait pas été en mesure de jouer un bon match.

Un joueur de tennis, tout de blanc vêtu, regarde une balle qu'il s'apprête à frapper avec un coup du revers lors d'un tournoi à Montréal en 1995.

Greg Rusedski à Montréal en 1995

Photo : Getty Images / Robert Laberge

Pour ajouter au sentiment de trahison, il flottait dans l’air, à l’été 1995, un fort sentiment de nationalisme, à quelques mois du deuxième référendum pour l’indépendance du Québec, épiphénomène de l’exaltation du public.

À la fin du match, la poignée de main a été cordiale, sans plus. Lareau et Rusedski ont pris leur distance sur le circuit pour quelques mois, le temps de laisser retomber la poussière. Puis, naturellement, ils ont recommencé à s’entraîner ensemble à l’occasion.

Avec le temps, on a tous compris sa décision, précise Lareau. Les carrières au tennis coûtent tellement cher et quand tu reçois des offres comme ça, on comprend le changement. Sa décision était dure à accepter sur le coup, mais je ne lui en veux plus du tout. Le contexte était tellement différent en 1995.

Lareau, d’ailleurs, n’a plus jamais affronté Rusedski durant le reste de sa carrière. Rusedski, lui, est revenu à Montréal en 2001 et en 2005, où il s’était notamment incliné en demi-finales devant Andre Agassi. Le temps avait fait les choses, la colère du public avait disparu.

Après le tournoi de 1995, Tennis Canada allait procéder à la rénovation du stade du parc Jarry, une opération qui allait lui permettre de multiplier ses revenus et d’ainsi être en mesure de mieux aider financièrement les prochaines générations.

Pour ne plus jamais qu’une pierre précieuse ne lui glisse entre les mains pour mieux briller ailleurs.

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