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Un nouveau modèle d’affaire pour la natation mondiale

Ils sont debout sur le bord de piscine.

L'équipe Energy Standard à Vorokhta, en Ukraine, lors d'une étape de l'ISL

Photo : Marie-Sophie Harvey/Facebook

Avant le début de la pandémie, une petite révolution était en marche dans la natation mondiale. Quelques mois plus tard, est-on en train de voir naître un nouveau modèle d’affaires qui remettrait en question celui des fédérations internationales et même du Comité international olympique (CIO)? Une certitude pour les champions que Radio-Canada Sports a contactés.

Ils s’entraînent depuis l’âge de 6 ans. Si l’on devait compter les distances qu’ils ont parcourues pour parvenir au plus haut niveau, on dépasserait largement les milliers de kilomètres. Pourtant, la plupart des nageurs et des nageuses ne peuvent toujours pas vivre de leur sport.

Depuis un an, une lueur commence à briller au bout du couloir. Ce rayon, c’est l’International Swimming League (ISL). Un circuit professionnel de natation qui permet aux nageurs de gagner leur vie. Huit équipes (quatre américaines et quatre européennes) s’affrontent durant toute une saison. Chaque équipe mise sur 14 hommes et 14 femmes.

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que tous les nageurs sont rémunérés. Une véritable bouée de sauvetage pour Mary-Sophie Harvey. La médaillée d’or du 200 m papillon aux essais canadiens en 2019 a intégré l’équipe européenne Energy Standard au mois d’octobre dernier.

Avant notre visibilité se réduisait aux Championnats du monde et aux Jeux olympiques. Avec ce nouveau circuit, on nous voit toute l’année, affirme la Québécoise. C’est important, car tous les efforts qu’on met, toutes les heures qu’on consacre à notre sport se transforment maintenant en revenus. C’est une sorte de récompense pour les athlètes.

Ce circuit ISL, c’est l’œuvre du milliardaire ukrainien et chypriote Konstantin Grigorishin, qui a fait fortune dans la métallurgie et les transports. En accompagnant son fils dans les bassins, il a pu constater la désuétude et la manière vieillotte dont était gérée la natation internationale. Il s’est demandé pourquoi ce sport aussi populaire que l’athlétisme n’a pas plus de visibilité et pourquoi ces « travailleurs de force » que sont les nageurs ne pouvaient vivre de leur sport.

En plus de Mary-Sophie Harvey, quatre autres Canadiennes, dont la championne olympique Penny Oleksiak, font partie d’Energy Standard.

Elle est dans une piscine et nage le papillon.

Marie-Sophie Harvey

Photo : Natation Canada

Joint à Marseille par Radio-Canada Sports, le directeur général de l’équipe, Jean-François Sellessy, n’hésite pas à parler de révolution et de grand ménage dans la natation mondiale.

Avant, c’était dans les coffres de la FINA et du CIO qu’allait l’argent. Chez nous, il est redistribué.

Jean-François Sellessy

Combien d’argent qui vient notamment des droits de diffusion télévisuelle est phagocyté par ces structures qui sont souvent des mammouths! On a en tête de ces structures des élus qui ne pensent qu’à leur réélection plutôt qu’au bien-être de leurs athlètes. Quand tu vois que les dirigeants voyagent en classe affaires et que ceux qui font vivre la fédération voyagent au fond de l’avion, c’est ça qu’il faut changer.

Un avis largement partagé par l’octuple champion olympique (1984, 1988 et 1992) Matt Biondi qui s’est associé au projet. Dans une récente entrevue au site Internet Francs Jeux, il est même allé plus loin.

Quand vous regardez les sports professionnels américains, le football, le basket ou le baseball, il y a un juste partage des revenus, estime le sextuple champion du monde. L’olympisme génère beaucoup d’argent. Et combien reviennent aux sportifs? Aucun.

Mary-Sophie Harvey se désole de la manière dont la FINA agit avec ses athlètes et salue la reconnaissance de l’ISL.

Nager 30 heures par semaine, c’est une job! Avant ISL, on ne pouvait pas vivre de notre sport. Aujourd’hui, on nous respecte comme des acteurs. Après tout, c’est nous qui faisons le spectacle!

Marie-Sophie Harvey

Pas de nageurs aux Jeux olympiques

Biondi, qui a toujours milité pour que les nageurs soient rémunérés, n’hésite pas à dire que le CIO doit absolument changer son modèle d’affaires sinon les athlètes tourneront le dos aux Jeux olympiques.

Dans quel autre secteur d’activité peut-on imaginer une entreprise capable de générer sept milliards de dollars sans verser directement un dollar à ses employés?

Matt a raison et je suis d’accord avec lui, répond spontanément le champion olympique Florent Manaudou.

Il lève les bras au ciel alors qu'il est toujours dans la piscine.

Florent Manaudou lors de son titre mondial du 50 m, à Kazan

Photo : Getty Images / Clive Rose

Joint dans son appartement qui surplombe la baie de Marseille, le nageur français demande plus de justice.

C’est vrai que le CIO fait beaucoup d’argent et que pas un seul euro ne revient aux nageurs. Il va falloir mettre de la pression sur cette grosse entreprise.

Florent Manaudou

Ce que je ne comprends pas, c’est que la NFL, la NBA, Roland-Garros reversent une partie de leurs revenus aux acteurs du sport, alors que les Jeux olympiques sont restés à l’ère de Coubertin et pensent que nous devons rester amateurs. Nous sommes des professionnels et on dédie notre vie à l’entraînement et aux compétitions, ça serait bien qu’on ait des retours financiers là-dessus, dit le nageur français.

Florent Manaudou se réjouit de l’accueil qu’a reçu ce nouveau circuit. Il constate que parmi les centaines de nageurs et nageuses qui font maintenant partie du circuit, 90 % d’entre eux sont des champions nationaux, internationaux et olympiques.

Ce qu’il y a de bien aussi avec l'ISL, c’est la parité homme-femme. Ici, il n’y a pas discrimination dans les primes. Ce n’est pas comme certains sports ou les femmes gagnent moins, je pense, notamment aux joueuses de tennis de la WTA.

« Un coup de pied dans la fourmilière »

L' ISL commence à intéresser de plus en plus les réseaux de télévisions, et certains diffusent déjà leurs compétitions. De quoi inquiéter la Fédération internationale de natation (FINA) qui avait déjà perdu une première bataille en menaçant ses athlètes d’exclusion s’ils se joignaient au circuit.

Les compétitions ont été suspendues depuis le début de la pandémie, mais le propriétaire a tout de même tenu à payer les nageurs 1500 euros (environ 2300 $CA) par mois pour pallier leur inactivité.

Il nage le papillon.

Florent Manaudou

Photo : Getty Images / Ian MacNicol

Florent Manaudou pense que ce qui se passe aujourd’hui pour les nageurs va faire boule de neige.

On est en train de mettre un coup de pied dans la fourmilière et ça, c’est bien! On sera peut-être un des premiers sports olympiques à être professionnel et j’espère que cela va faire bouger les choses pour d’autres sports comme le judo, l’escrime et tous ces sports qu’on voit beaucoup aux Jeux olympiques, mais seulement durant cette période.

Florent Manaudou

Le circuit devrait reprendre en concentrant les athlètes durant cinq semaines dans le même lieu. Il y aura d’ailleurs deux équipes supplémentaires qui s'ajouteront, une japonaise et une canadienne de Toronto.

Une profession est en train de naître et Jean-François Sellessy espère que d’autres sports suivront l’exemple.

Il faut absolument changer cet état d’esprit qui dit que les nageurs devraient se dire qu’ils sont chanceux de participer aux Jeux olympiques ou aux Championnats du monde, soutient M. Sellessy. Ces athlètes sont comme des formules 1 qu’il faut chouchouter. Il faut les récompenser à la hauteur des efforts qu’ils font. C’est pour cela que l’ISL veut mettre le nageur au cœur du système.

D’ici là, un nouveau titre d’emploi risque d’apparaître dans les prochains mois… Profession : nageurs.

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