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chronique

Le retour de la MLB, les vaches sacrées et la pandémie

Il parle derrière un lutrin.

Rob Manfred

Photo : La Presse canadienne / John Raoux

BILLET - Dans le cadre d’une négociation, il existe parfois des « vaches sacrées » auxquelles l’une des parties n’a pas le droit de s’attaquer, au risque de déclencher un conflit ou de provoquer une rupture. Et une fois de plus, c’est ce qui est en train de se produire dans la Ligue majeure de baseball (MLB) pendant que propriétaires et joueurs tentent de trouver une façon de démarrer la saison 2020.

Pour l’Association des joueurs de la MLB (MLBPA), l’imposition d’un plafond salarial est en quelque sorte la colline sur laquelle on est prêts à mourir. Au fil des décennies, les propriétaires ont toujours tenté d’imposer un plafond salarial ou de restreindre l’autonomie des joueurs afin de freiner l’escalade des salaires et de maximiser leurs profits.

À ce jour, la MLB est le seul championnat majeur nord-américain où les joueurs sont parvenus à résister aux assauts des propriétaires en cette matière. Le baseball est le seul sport où les dépenses des équipes ne sont pas restreintes par un plafond salarial et les dirigeants de la MLBPA sont particulièrement fiers de ce statut, acquis au prix de luttes douloureuses.

En août 1994 – les Québécois sont bien placés pour le savoir – les joueurs avaient d’ailleurs déclenché une grève qui avait mené à l’annulation de la fin de la saison et des séries éliminatoires parce que les propriétaires tentaient de leur imposer un plafond salarial.

Les propriétaires, toutefois, sont ultérieurement parvenus à contrôler l’inflation des salaires en faisant accepter par l’Association des joueurs l’imposition d’une « taxe de luxe », qui pénalise financièrement les équipes qui dépensent au-delà d’un certain montant en salaires. L’an dernier, les équipes étaient pénalisées quand leur masse salariale surpassait 206 millions de dollars.

Au grand dam des joueurs, cette taxe de luxe semble désormais profiter davantage aux propriétaires que l’instauration d’un plafond salarial! Au cours des deux dernières années, la masse salariale totale des équipes de la MLB a diminué, tandis que les revenus atteignaient des niveaux records.

En 2019, les revenus de la MLB étaient évalués à 10,7 milliards et la masse salariale totale des joueurs se situait tout juste sous les 4,1 milliards.

Aucun autre sport majeur nord-américain n’a vu les salaires des joueurs régresser.

Il est aussi important de noter que, de l’aveu même du commissaire Rob Manfred, les revenus de la vente de billets, des stationnements et des concessions alimentaires représentent environ 40 % des revenus totaux de la MLB. En gros, les spectateurs dans les stades génèrent un peu plus que quatre milliards de revenus, soit l’équivalent des salaires versés aux joueurs.

Faites le calcul : quand les choses vont bien, une fois que les salaires ont été versés aux joueurs (la main-d’oeuvre essentielle qui fait rouler toute l’industrie), les 30 propriétaires se partagent les 6,6 milliards de dollars restants.

Il n'y a personne aux alentours.

Le Fenway Park, domicile des Red Sox de Boston

Photo : Getty Images / Maddie Meyer


Tout cela nous amène à la pandémie de la COVID-19, qui paralyse depuis deux mois les activités des grands championnats dans le monde.

Le 26 mars dernier, constatant qu’il allait être impossible de disputer une saison normale, les joueurs de la MLB ont renoncé à leurs salaires garantis. Ils ont accepté d’être rémunérés au prorata des matchs qui seront disputés en 2020. À titre d’exemple, un joueur dont le contrat prévoyait un salaire de 5 millions acceptait qu’on lui verse 2,5 millions si la saison était limitée à 81 matchs au lieu des 162 normalement prévus au calendrier.

En échange, les joueurs ont obtenu l’assurance de pouvoir accumuler une année complète d’ancienneté, peu importe le nombre de matchs disputés. Pour l’accès à l’autonomie, ainsi qu’à des fins de retraite, cette année d'ancienneté était importante pour les joueurs.

La MLB et la MLBPA discutent de la possibilité de disputer un calendrier de 82 matchs. Les joueurs ont donc sacrifié deux des quatre milliards qui étaient prévus à leurs contrats. Ce n’est pas de la petite monnaie.

Toutefois, les propriétaires estiment que leur sacrifice n’est pas suffisant.

Comme la saison 2020 sera disputée devant des gradins vides, les propriétaires estiment que les joueurs doivent aussi tenir compte des deux milliards de revenus qui feront faux bond à leur portefeuille. Pour cette année seulement, ils demandent donc à la MLBPA de consentir à un partage des revenus, de l’ordre de 50-50, sur toutes les recettes (droits de télé, etc.) qui seront encaissées cette saison.

En acceptant ces demandes, les joueurs pourraient donc laisser filer un demi-milliard supplémentaire et disputer la saison 2020 pour environ 37 % de leur salaire. De leur côté, les propriétaires réussiraient un véritable tour du chapeau : ils se retrouveraient aux commandes d’une industrie où les salaires sont limités par une taxe de luxe, par un plafond salarial et par une concession salariale de 50 % de leurs employés!

Aux yeux des joueurs, ce scénario est une hérésie.

Mardi, l’ancien premier-but Mark Teixeira a publiquement conseillé aux joueurs d’accepter l’offre des propriétaires sur les ondes d’ESPN. Il a aussitôt été rabroué par le lanceur Alex Wood, des Dodgers de Los Angeles, qui a écrit sur Twitter que le commentaire de Teixeira était vraiment stupide.

Il salue les supporteurs des Yankees de New York.

Mark Teixeira a évolué dans le baseball majeur durant 14 saisons lors de la période 2003-2016.

Photo : Getty Images / Mike Stobe


Les joueurs arguent qu’ils ont déjà fait leur bout de chemin en sacrifiant la moitié de leurs salaires.

Ils soutiennent que les propriétaires font des affaires à long terme et qu’ils auront l’occasion de se refaire, tandis que les carrières des joueurs sont très courtes et qu’ils ne pourront jamais récupérer l’argent perdu.

Ils rappellent aussi que la valeur des concessions est constamment à la hausse, que les propriétaires encaissent des profits colossaux quand ils vendent leur club et que les joueurs n’ont pas accès à cette richesse dont ils sont pourtant le moteur.

Par ailleurs, la MLBPA rappelle que lorsque les propriétaires ont encaissé des revenus records au cours des dernières années, ils ne sont pas venus cogner à la porte des joueurs pour leur proposer de proportionnellement rehausser les salaires.

Sans oublier que ce sont les joueurs qui risqueront leur santé en retournant au jeu.

Bref, quand on ajoute ces arguments au fait que les joueurs ont toujours catégoriquement refusé toute forme de plafond salarial, on se retrouve en présence d’une impasse assez colossale.

Ce n’est pas le genre de principes que l’on renie en l’espace de deux ou trois semaines.

Et, malheureusement, c’est à peu près le temps dont disposent les deux parties si elles veulent présenter une saison de 82 matchs à compter du début du mois de juillet. Car il serait impossible de lancer la saison sans tenir un second camp d’entraînement.

Par ailleurs, compte tenu des sommes en jeu, la MLBPA ne pourrait consentir à un partage des revenus sans procéder à une vérification exhaustive des livres comptables des équipes et de la ligue ni sans avoir accès aux contrats qui lient les télédiffuseurs à la MLB. À elle seule, une telle vérification nécessiterait plusieurs semaines de minutieux travaux.

Compte tenu de l’histoire des relations de travail des deux parties, il est aussi difficile de croire que les propriétaires feront preuve d’une telle transparence alors que l’actuelle convention collective prendra fin en 2021, et que ces informations critiques pourraient servir la cause des joueurs.

Pour toutes ces raisons, il est loin d’être certain qu’on entendra un arbitre crier Playball au début du mois de juillet.

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