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Un hockeyeur québécois a vécu l’absurdité bélarusse de l’intérieur

Des gens marchent devant l'aréna.

Aréna de Minsk où joue le Dinamo.

Photo : Getty Images / VIKTOR DRACHEV

Alexandre Gascon

Il y a eu toutes sortes de manifestations loufoques depuis le début de la plus meurtrière pandémie du dernier siècle. Des avis contradictoires dépendant des États, des dirigeants dépassés par les événements. Rien de comparable, toutefois, au capharnaüm bélarusse, selon un hockeyeur qui en revient tout juste.

Le Bélarus, c’est ce petit pays d’Europe de l’Est encerclé par la Russie à l’est, les pays baltes au nord, la Pologne à l’ouest et l’Ukraine au sud. Une ancienne république soviétique dirigée par Alexander Loukachenko depuis maintenant 26 ans, soit depuis que le système présidentiel y a été implanté.

Pendant que l’Europe en particulier, et le monde en général, ordonnait à ses citoyens de se barricader à la maison pour contrer l’ennemi invisible, Loukachenko s’affichait, sourire du juste aux lèvres, dans un stade de soccer ou dans un quelconque bain de foule.

La vodka, 100 ml quotidiennement a-t-il déjà précisé, et les saunas constituent un excellent traitement à la COVID-19, selon lui.

C’était complètement ridicule, raconte Marc-André Gragnani.

Le Québécois est rentré au pays il y a deux semaines. Il vient tout juste de terminer sa quarantaine. Pendant des semaines, le défenseur, qui a disputé 78 matchs dans la LNH, voyait les gens s’attabler au restaurant, se rassembler dans les stades, car aucun championnat professionnel n’a été arrêté, circuler dans les transports au commun comme si de rien n'était.

C’était fou, tu ne sais pas trop ce qui se passe et tu parles à ta famille au Canada. J’ai de la famille en Italie aussi. Tu vois comment les autres pays réagissent et nous, on était dans un pays qui n’a absolument rien fait.

Marc-André Gragnani, défenseur du Dynamo de Minsk

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a sommé le Bélarus de décréter une pause et de confiner sa population le 21 avril dernier. Rien n’a ébranlé le président qui n’a toujours pas émis de restrictions.

Les Bélarusses ont semblé se satisfaire des propos rassurants de Loukachenko pendant un temps, mais Gragnani a constaté un changement à partir de la mi-avril.

Les premières semaines, dans la ville, il y avait zéro changement. À la fin, on a vu quelque chose.

Tu vois que les gens s’informaient sur Internet. Les restaurants étaient vides. Certains restaurants étaient fermés. Il y avait beaucoup moins de trafic pour se rendre à l’aréna.

Les mains liées

Parce que, oui, Gragnani est demeuré bien plus longtemps qu’il ne l’aurait souhaité au Bélarus. Et, oui, il se rendait encore à l’aréna.

L’ancien choix de troisième tour des Sabres disputait sa troisième saison avec le Dynamo de Minsk dans la KHL. Quand la Ligue continentale a mis la hache dans sa saison, bon nombre de ses coéquipiers nord-américains, comme Francis Paré ou Ryan Spooner, ont déserté sur le champ pour rentrer au bercail. Sans leur dû.

Il serre la main de partisans.

Marc-André Gragnani aux Jeux olympiques de Pyeongchang

Photo : Getty Images / Harry How

Les contrats étaient valides jusqu’à la fin du mois d’avril et le Dynamo menaçait de suspendre la paie des joueurs s’il quittait le navire avant terme. Certains en ont fait fi.

Gragnani est resté, prêt à vivre avec [sa] décision.

Beaucoup de mes coéquipiers ont lâché et sont partis à la maison parce qu’ils avaient peur que le Canada ferme ses frontières. Les gars avaient peur de ne pas trouver de vols, fait-il valoir.

Je n’ai jamais paniqué parce que je me disais qu’il y allait toujours avoir des vols. Disons que d’habitude, il y a trois vols par jour. Là, il y en a peut-être deux par semaine. Ça ne me dérange pas d’attendre deux jours, lâche-t-il.

Le Montréalais a donc honoré sa signature et là ont commencé les semaines les plus farfelues de sa vie. Même avec une saison annulée, le Dynamo forçait ses troupes à s’entraîner dans ses quartiers généraux.

On rentrait cinq fois par semaine, du lundi au vendredi. On allait à l’aréna. Ils ne nous ont pas fait patiner finalement. C’était une surprise, mais on s’entraînait en gymnase cinq fois par semaine, raconte Gragnani.

Des sept joueurs étrangers, quatre sont partis. Et tous les patineurs bélarusses de l’équipe, à l’exception de deux, jouent en sélection nationale. Sélection qui a été appelée à se centraliser en vue de se préparer pour le Championnat du monde… qui avait été annulé il y a belle lurette.

On se faisait des réunions à cinq.

Impossible de savoir ce qui s’y disait, Gragnani n’y était présent que physiquement.

Le retour

Finalement, le médaillé de bronze des Jeux de Pyeongchang a obtenu son congé le 17 avril. Le 20, il posait pied dans sa patrie. Sans chèque.

Ça fait trois mois que l’équipe ne nous paye pas. Je suis resté et, à ce jour, je n’ai pas été payé. On est payés une fois par mois. Et la dernière fois, c’est en janvier. Ils nous ont juste dit qu’ils n’avaient plus d’argent.

Marc-André Gragnani

Le défenseur est finalement rentré au Canada sans anicroche, soulagé par le voyage, bien que lésé par son employeur.

Il regarde devant lui sur la glace.

Marc-André Gragnani en action à la Coupe Channel One

Photo : Radio-Canada / Alexandre Pouliot-Roberge

Son périple Minsk-Paris-Montréal s’est révélé bien plus simple que ce à quoi il s’attendait. Quoiqu’incongru malgré tout.

« J’arrive à l’aéroport, je te jure, il y avait deux personnes. Dans tout l’aéroport. Deux employés. Pas un passager. C’était comme un film de science-fiction […] À Charles-de-Gaulle, il y avait sept vols d’inscrits sur l’écran des vols de la journée. Je ne verrai plus jamais ça de ma vie. J’avais de la misère à comprendre. Mes yeux voyaient, mais mon cerveau ne comprenait pas », se souvient-il.

Gragnani a retrouvé un semblant de normalité au Québec dans cette nouvelle réalité où saluer son frère et sa sœur que l’on n’a pas vus depuis 10 mois à travers une fenêtre devient chaleureux et réconfortant.

Au moins, le voilà à des milliers de kilomètres de l’absurdité bélarusse.

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