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Chronique

Il y a 40 ans, le Canada boycottait les Jeux de Moscou

Elle pagaye dans son kayak.

Sue Holloway

Photo : Comité olympique canadien

Marie-José Turcotte

BILLET - Le 22 avril 1980, le Canada a pris une décision qui a bouleversé la vie de nombreux athlètes.

J’étais totalement dévastée. Je me suis littéralement effondrée.

Sue Holloway, porte-drapeau d’Équipe Canada pour les Jeux de Moscou de 1980

C’est la réaction physique que la kayakiste a eue à la prononciation de ces mots :

Les circonstances ne nous laissent pas le choix. Nous demandons à l’Association olympique canadienne [le Comité olympique canadien depuis 2002, NDLR] d’informer le comité organisateur de Moscou 1980 que les athlètes canadiens ne participeront pas aux Jeux, annonce Mark MacGuigan, ministre des Affaires étrangères, le 22 avril 1980.

Nous vivions les derniers relents de la guerre froide entre l’ex-URSS et les États-Unis. À la fin de décembre 1979, l’URSS envahit l’Afghanistan, une action dénoncée par l’Organisation des Nations unies (ONU) le 14 janvier 1980.

Jimmy Carter est alors le président des États-Unis. Le 12 avril, le Comité olympique américain accepte sa demande de ne pas envoyer d’athlètes aux Jeux de Moscou. Dans la foulée, d’autres pays, dont le Canada, ont accepté de se servir du sport à des fins politiques.

Elle tient son kayak dans ses main.

Sue Holloway

Photo : Murray Mosher

Même après 40 ans Sue Holloway se souvient très bien de toutes ses réactions.

Il y a d’abord eu le déni. Ensuite, devant la réalité, beaucoup de colère et de frustration, explique-t-elle. Nous les athlètes, nous n’avions aucun pouvoir. Ma question c’était : mais pourquoi se servent-ils de nous? Dans ma mémoire, il n’y a eu aucun autre boycottage, aucun embargo d’importance lié à ce conflit. Non, c’est nous qui avons dû payer pour ces enjeux politiques.

Dans un monde idéal, le sport serait neutre. Mais dans la vraie vie, le sport est puissant, c’est cette puissance que l’on revalorise et célèbre. Mais du coup, ce potentiel fait en sorte que le sport peut aussi devenir politique.

La plus grande amélioration depuis mon époque, c’est que maintenant les athlètes ont une voix. Ils ont investi toutes les structures du sport. Ils assument un leadership. Ils peuvent donc intervenir pour tenter d’influencer des décisions ou encore mieux, ils sont consultés. Ça, ça n’existait pas en 1980 et c'est un changement majeur.

Ils sont debout devant des affiches du Panthéon des sports canadiens.

Bryan Trottier, Sue Holloway, Stephanie Dixon, Colleen Jones, Annie Perreault, Frank Hayden et Mike Clemons lors de leur intronisation au Panthéon des sports canadiens en 2016.

Photo : La Presse canadienne / Mike Ridewood

Sur le plan sportif, en 1980, Sue Holloway aurait dû vivre son heure de gloire. Elle avait 25 ans et misait sur l’expérience et la somme d'entraînement nécessaires pour rivaliser avec les meilleures. En kayak, elle était classée 4e du monde, elle pouvait croire à un podium.

J’ai vraiment l’impression qu’on m’a volé ce moment. En plus, j’avais été nommée porte-drapeau. Ça, c’était la cerise sur le gâteau. Cette occasion aurait été extraordinaire. Entrer dans le stade, pendant la cérémonie d’ouverture, à la tête de la délégation de ton pays, c’est magique. Ça aurait été merveilleux.

Sue Holloway

Pour s’assurer de ne pas subir les Jeux, l’équipe canadienne de kayak part comme prévu en Europe. Trois rencontres internationales sont au programme. Ces courses auraient dû être une préparation pour la compétition à laquelle ils s’entraînaient tous depuis quatre ans… les Olympiques de Moscou.

Une fois la tournée terminée, les filles décident de rester en Espagne pendant les deux semaines des Jeux, question de se changer les idées. Tout pour s’éloigner du quotidien et pour éviter de penser qu’elles se sont fait enlever l’événement pour lequel elles avaient choisi de tout investir.

Sur une photo, elle porte son uniforme des Jeux de Moscou et tient le drapeau canadien.

Sue Holloway

Photo : Sue Holloway

Même après 40 ans, Sue Holloway sent encore la frustration, une frustration partagée avec les autres membres d’Équipe Canada à la fin de l’été de 1980. Tous les athlètes qui s’étaient qualifiés pour Moscou ont été invités à une fête à Toronto où elle a pu tenir le drapeau du pays devant la délégation! Comme dans une espèce de grande thérapie collective, ils ont pu partager leur rancœur. Chaque personne s'est alors rendu compte qu’elle n’était pas seule. Bien sûr, ça ne faisait pas moins mal, mais ça remettait les choses en perspective.

Comme l’être humain est plutôt bien ficelé, l’Ontarienne a réussi à faire de cet épisode malheureux une suite d’événements favorables qui ont influé sur le reste de sa vie. Son plan initial était de faire une dernière année de compétition après Moscou et de passer à autre chose. Mais le petit goût d'inachevé ne lui plaisait pas.

Temps et introspection ont fait leur œuvre.

Je me suis demandé ce que le sport signifiait pour moi, si j’avais encore envie de ce genre de vie. La plupart de mes amis étaient mariés, avaient une maison. Moi, tout ce que je possédais, c’étaient des valises et des survêtements. Avais-je encore envie de choisir cette vie?

Sue Holloway

J’ai réalisé que oui. J’avais toujours travaillé fort, mais peut-être pas de la bonne façon, reconnaît-elle. Et surtout, je réalisais que si je voulais aller au bout de mon ambition, il me restait peu de temps. J’ai donc décidé de travailler avec un psychologue sportif, de beaucoup mieux focaliser sur ce que je devais faire. Ça m’a permis de finir mon diplôme universitaire, de vivre de nouvelles expériences.

Les deux années avant les Jeux de Los Angeles de 1984, je me suis totalement concentrée sur le kayak. Avec le recul, je peux dire que d’avoir été privée des Jeux de Moscou m’a obligée à faire le point sur ma vie et que ça a été avantageux.

Elles sont sur le podium, médailles au cou, et reçoivent des fleurs.

Alexandra Barré et Sue Holloway sur le podium des Jeux de Los Angeles

Photo : La Presse canadienne / Crombie McNeil

D'un point de vue sportif, cette remise en question a certainement été positive. Aux Jeux de Los Angeles, Sue Holloway et sa partenaire Alexandra Barré sont devenues les premières Canadiennes à remporter une médaille olympique en kayak, celle d’argent au 500 m.

Avec Alexandra, nous savions qu’il y avait deux équipages plus forts que nous. On s’était dit oui, on peut aller chercher la médaille de bronze. Quand on a vu qu’on avait terminé 2e, on était en extase. Je n’oublierai jamais ce moment. C’était une course extraordinaire, on a tout donné. Vraiment, c’était LA course de notre vie.

Sue Holloway

Les deux filles étaient aussi de l’équipage qui a gagné le bronze en K-4.

Tous les athlètes n’ont pas connu le bonheur de Sue Holloway, c’est-à-dire d’avoir l’occasion de poursuivre leur carrière, de connaître du succès et de pouvoir effacer les Jeux perdus de 1980.

Heureusement, aujourd’hui, comme elle le dit si bien, les athlètes se sont impliqués dans les structures sportives et ils ont droit de parole. Mais sommes-nous à l’abri d'un boycottage?

Les choses ont changé en 40 ans. Beaucoup plus de pays participent aux Jeux et, surtout, il y a tellement d’argent en cause.

On le voit avec l’édition de Tokyo, les sommes investies sont faramineuses. On s'aperçoit que de ne pas tenir ou de reporter des Jeux olympiques, ça génère d'importants problèmes économiques pour le comité organisateur bien sûr, mais aussi pour l'ensemble de la structure sportive.

Tenter un boycottage des Jeux de nos jours serait synonyme de pertes financières colossales pour tous les partenaires olympiques.

Un sujet qui force à la réflexion.

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