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chronique

Gilles Villeneuve, Raphaël Lessard et l’agent qui devait prendre sa retraite

« L’histoire de Raphaël Lessard me fait penser à celle de Gilles Villeneuve... »

Il sourit près de la piste.

Raphaël Lessard le 23 mars à Martinsville, en Virginie

Photo : Getty Images / Brian Lawdermilk

BILLET - Alan Labrosse n’est vraiment pas du genre à faire des déclarations à l’emporte pièce. C’est plutôt tout le contraire. C’est pourquoi cette histoire est particulièrement intéressante.

Depuis quelques mois, Alan Labrosse devrait être en train de savourer une retraite bien méritée. Cet homme de course à la réputation impeccable a récemment vendu l’Autodrome de Saint-Eustache, dont il était propriétaire. Il s’était lancé dans cette aventure il y a une dizaine d’années après avoir mené, notamment, une intéressante carrière d’agent au cours de laquelle il avait longtemps représenté des pilotes comme Patrick Carpentier et Miguel Duhamel (ce dernier dans le monde de la moto). De manière plus ponctuelle, il avait aussi travaillé avec Jacques Villeneuve, Alexandre Tagliani ainsi que plusieurs pilotes américains.

En septembre 2019, à l’occasion d’une des dernières épreuves présentées à l’Autodrome Saint-Eustache, Alan Labrosse a toutefois fait connaissance avec un jeune surdoué : Raphaël Lessard. Et en raison de cette rencontre, il n’a jamais pris sa retraite.

Je suivais de loin la carrière de Raphaël et je savais qu’il s’était bâti une belle réputation à un très jeune âge. Je l’ai croisé dans le paddock et nous nous sommes salués. Plus tard, j’ai rencontré son père, François, qui m’a raconté que son fils avait peut-être une chance de courir pour l’équipe de Kyle Busch en 2020. Je lui ai alors dit de ne pas hésiter à m’appeler s’il avait besoin d’aide, raconte Labrosse.

Ce soir-là, à Saint-Eustache, Raphaël Lessard a bouclé l’épreuve en 4e position. Mais en s’extirpant de sa voiture après la course, le pilote de 18 ans s’est effondré. Le système d’échappement de sa voiture était défectueux et des émanations nocives s'étaient accumulées dans son cockpit durant toute la course. Lessard était empoisonné et il a finalement dû passer la nuit à l’hôpital.

Cet incident m’avait frappé. À sa place, la plupart des pilotes auraient simplement garé leur voiture et mis fin à leur soirée, souligne Alan Labrosse.

Raphael Lessard dans le cockpit de sa Toyota Camry

Raphael Lessard dans le cockpit de sa Toyota Camry

Photo : Twitter / Raphael Lessard

***

Une semaine plus tard, François Lessard a contacté Labrosse pour voir si, effectivement, il lui serait possible d’aider son fils à décrocher ce fameux volant au sein de l’écurie de Kyle Busch. Ce double champion de la série NASCAR possède une équipe qui participe au Championnat de camionnettes Gander. Cette série de développement est l’un des derniers échelons menant à la série NASCAR.

À l’époque de ces démarches, le financement de la carrière de Raphaël Lessard semblait compromis. Depuis son enfance, sa famille avait porté à bout de bras son ascension dans le monde de la course automobile. Mais au cours des récentes années, les finances familiales ne suffisaient plus et, pour soutenir le jeune pilote, des investisseurs s’étaient rassemblés sous le couvert d’une société en commandite. Et certains investisseurs commençaient à se demander si leur implication valait toujours le coup et si le flirt avec Kyle Busch Motorsport (une équipe soutenue par le programme de développement de Toyota) allait se concrétiser.

Les deux hommes ont alors décidé qu’Alan Labrosse allait accompagner Raphaël à l’épreuve de Dover, au Delaware, pour rencontrer les gens de l’écurie KBM et les dirigeants de Toyota.

Et c’est durant ce long périple en voiture que Labrosse a compris qu’il avait affaire à un jeune homme tout à fait particulier.

***

Nous étions deux gars partis en camion pour une longue randonnée, l’ambiance était donc très détendue. Ça m’a donné le temps de faire connaissance avec Raphaël et de lui poser beaucoup de questions. C’est drôle à dire, mais j’ai tout de suite trouvé qu’il avait une vieille âme et qu’il affichait un niveau de maturité impressionnant pour son âge. J’ai tout de suite compris qu’il était aussi discipliné et extrêmement motivé.

J’ai assez d’expérience dans le métier pour savoir que peu importe son talent et la façon dont il s’entraîne, un pilote ne peut réussir s’il n’a pas la motivation, la force mentale et s’il n’est pas, en quelque sorte, obsédé par l’idée de gagner des courses. Pour connaître du succès, il faut que tu consacres ta vie à ton métier de pilote, raconte Alan Labrosse.

Avant d’arriver à Dover, l’agent avait appris que le jeune pilote n’avait jamais consommé d’alcool ni de boissons énergétiques. Et une fois à destination, quand ils ont pris possession de leurs chambres d’hôtel et qu’ils ont tenté de se fixer rendez-vous pour le lendemain matin, Labrosse a appris que Raphaël Lessard se levait entre 5 h et 6 h tous les matins et qu’avant d’aller s’entraîner, il commençait sa journée en allant déneiger ou nettoyer les camions de l’entreprise de son père, à Saint-Joseph-de-Beauce.

J’ai un faible pour les pilotes qui ont ce genre de parcours. En course automobile, la très grande majorité des jeunes pilotes sont appuyés par une colossale fortune familiale et n’ont aucun souci financier. Raphaël Lessard ne l’a pas eue facile. Et il était rendu à la porte de l’équipe KPM uniquement à cause de son talent. Les gars comme lui sont peu nombreux dans les championnats majeurs. Ils représentent, dans le meilleur des cas, 20 % de l’ensemble des pilotes.

***

Le lendemain, en arpentant le paddock de la piste de Dover, Alan Labrosse a constaté que des membres de toutes les équipes semblaient contents de revoir Raphaël Lessard.

Il est souriant et il est gentil avec tout le monde. Il a du charisme et, clairement, les gens se sentent bien en sa compagnie, note Labrosse.

Durant cette visite, l’agent québécois a rencontré le responsable du programme de développement de Toyota, Jack Irving. La réunion a été cordiale mais ce dernier lui a fait comprendre que cinq pilotes étaient en lice pour l’obtention du volant convoité par Raphaël Lessard. De plus, le processus de sélection des pilotes était complexe. Le talent, l’expérience et le soutien financier des pilotes allait être pris en compte. Et au final, la décision allait être prise conjointement par Kyle Busch et les dirigeants du programme de développement de Toyota.

Il fait un exercice de musculation du haut de corps.

Raphaël Lessard s'entraîne au gymnase.

Photo : Radio-Canada

Raphaël Lessard était toutefois en bonne position. Kyle Busch tenait à ce qu’il obtienne un volant au sein de son équipe, ce qui n’était pas un mince appui. Par contre, pour obtenir ce volant, le jeune Beauceron avait besoin d’un soutien financier surpassant l’aide dont il bénéficiait déjà de la part de son groupe d’investisseurs québécois.

Quand nous sommes revenus au Québec, j’ai rencontré les investisseurs pour leur faire mon rapport. Je ne suis pas du genre à préparer des présentations PowerPoint et des tableaux comparatifs. Je pense avec ma tête et je parle avec mon cœur. Honnêtement, l’histoire de Raphaël Lessard me fait penser à celle de Gilles Villeneuve. Malgré son talent, Gilles a couru après du financement toute sa vie avant d’arriver en F1, confie Labrosse.

J’ai simplement dit aux investisseurs : c’est maintenant où jamais que ça se passe. On a un jeune de Saint-Joseph-de-Beauce qui a la chance de pouvoir piloter pour Kyle Busch et d’être appuyé par Toyota. Nous avons peut-être la chance d’écrire le premier chapitre d’une des plus belles histoires du sport québécois.

***

Les investisseurs, qui songeaient à reprendre leurs billes, sont restés à bord. Le problème de financement a été réglé et, cinq ou six semaines plus tard, Raphaël Lessard a obtenu son volant chez Kyle Busch Motorsport.

Après cette annonce, les bonnes nouvelles se sont ensuite enchaînées pour ceux qui tentent d’aider Lessard à atteindre le sommet des courses de stock-car.

Flairant la bonne affaire, le vice-président de la programmation de RDS, Robert Turcotte, a acquis les droits francophones du Championnat de camionnette Gander auprès du réseau américain Fox Sports.

Puis un commanditaire majeur a levé la main pour soutenir Raphaël Lessard. Le quincaillier québécois Canac, qui compte 29 succursales et 2300 employés au Québec, a décidé de s’associer étroitement au pilote beauceron. Quand la saison de la série NASCAR a été interrompue en mars dernier, toute la voiture de Lessard était d’ailleurs sur le point d’être peinte aux couleurs de Canac.

Et en l’espace de quelques semaines, Raphaël Lessard a déjà trouvé le moyen d’impressionner ses nouveaux patrons.

Raphaël a déménagé à Mooresville (Caroline du Nord), où sont basées les installations du programme de développement de Toyota. Et Jack Irving m’a appelé en début de saison pour me dire qu’il surpassait toutes leurs attentes et que les gens de l’équipe étaient vraiment impressionnés par son sérieux et son ardeur au travail.

En plus, le jeune apprend très rapidement. On ne se le cachera pas. À cause de son statut de jeune pilote au sein d’une équipe dominante, il a beaucoup de pression sur les épaules. Il doit bien faire. Et à cause de sa situation financière aussi. Mais il a du chien! Il a cette attitude qui semble dire à son entourage : "Amenez-en, je n’ai pas peur de ça!", révèle Alan Labrosse.

La première course de la saison a eu lieu dans la mythique enceinte de Daytona en février dernier. Même s’il n’avait jamais mis les pieds là-bas et qu’il n’avait jamais roulé sur cette piste, Raphael Lessard occupait la 2e place quand il ne restait que sept tours. Sa voiture a alors été déstabilisée (par une crevaison lente, croit-on) et il a bouclé l’épreuve à la 20e place.

N’empêche, dès le premier soir, tout le monde a bien vu que le surdoué de Saint-Joseph n’allait pas être un figurant.

Et bien avant le premier soir, Alan Labrosse a constaté que ses projets de retraite allaient devoir être remis à plus tard.

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