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chronique

« Pas ma Julie »

Elle parle à ses athlètes.

Julie Sauvé (à droite) avec des membres de sa dernière équipe canadienne, aux Jeux olympiques de 2012.

Photo : Courtoisie/Élise Marcotte

« Pas ma Julie » : c’est avec ce cri venu du cœur de Sylvie Fréchette, avec qui j’ai échangé il y a quelques minutes, que nous avons partagé en peu de mots notre immense chagrin commun. La plus grande de nos entraîneuses, Julie Sauvé, nous a quittés à l’âge de 67 ans. Presque mon âge.

Jeune journaliste, j’avais un jour osé rire de la nage synchronisée, comme on appelait à l'époque la natation artistique. Quelle bévue! Mon téléphone sonne : c’est Julie.

Je m’attendais à toutes sortes de reproches, toutes sortes d’insultes, tellement mes préjugés sur ce sport étaient intenses. Eh! bien non, malgré la fougue qui la caractérisait, elle m’invitait à venir découvrir ce sport.

J’étais à la veille de mon départ pour les Jeux olympiques de 2000, à Sydney, intrigué par cette femme et son amour pour son sport et pour ses athlètes. Certains diront un amour intense à la hauteur de ses exigences pour elles.

Je me retrouve donc dans les brûlants gradins australiens. Je m’avance vers cette femme au bronzage indélébile qui défiait toutes les saisons. Elle était avec sa sœur qui faisait déjà du dépistage pour le Cirque du Soleil.

Je me présente. Elle me dit : C’est toi, Robert Frosi? Je pense qu’après aujourd’hui, tu ne riras plus de mon sport et de mes athlètes.

Il fallait l’entendre expliquer le moindre geste, la moindre chorégraphie, la moindre respiration de ses protégées. Elle racontait son sport comme une écrivaine qui décrivait ses héroïnes. Intarissable, mais aussi impitoyable quand elle décelait l’erreur. Il fallait l’entendre fustiger les juges, aussi.

Magnanime, elle disait comment les Brésiliennes étaient extraordinaires, mais que, quand arrivait le moment majeur, primordial… Le silence s’installait alors, ce qui était un euphémisme quand on connaissait Julie.

Ses athlètes étaient sur le bord de la piscine (elle n'entraînait pas l'équipe canadienne à l'époque), prêtes à montrer au monde tout ce qu'elles étaient capables de faire. Toute sa fierté, tout son travail quotidien allaient être offerts au public et aux juges le temps d’un moment. Quelques minutes pour des milliers d’heures de travail. Quelques minutes pour toute une vie à croire en ces jeunes femmes qui venaient des quatre coins du pays.

On pouvait entendre son cœur battre. Sa gestuelle ne trahissait en rien tous ces moments où elle a encouragé, fustigé, critiqué ses athlètes pour qu’elles soient meilleures. Chaque erreur était épiée, mais chaque réussite était applaudie. Par moments, on aurait pensé que c’était Julie qui était dans l’eau.

Elle poussait en même temps qu’elles, elle restait en apnée en même temps qu’elles, elle souffrait… en même temps qu’elles. Elle savait qu’elles avaient tout donné, elle savait qu’elle devait combattre non pas la préparation ou les choix de la chorégraphie, mais les juges qui, selon elle, avaient d’autres intérêts que des intérêts partiaux et justes.

À la fin de la prestation canadienne, elle se retourne vers moi et me dit : « Elles sont belles, non? Si tu pouvais imaginer tout ce que ces quelques minutes représentent pour elles. Si tu pouvais seulement penser à ce qu’elles ont pu souffrir pour en arriver là. »

Même si elle était en colère contre les juges, son sourire restera impérissable. Des dents d’un blanc immaculé sur un teint que le monde lui enviait, et tout cela se reflétait dans le ciel bleu de Sydney.

Cet après-midi australien m’aura permis de découvrir une femme qui ne partait pas le matin pour aller travailler. Elle partait chaque jour avec la même passion dévorante. En ces temps de virus, c’est sans doute la plus belle contagion que je connaisse. Ce rayon de soleil qui a fait de moi un meilleur professionnel et sans doute un homme différent, je le lui dois en partie.

Ce soir, mon cœur est triste, pas celui du journaliste, mais de l’ami que je pense avoir été pour elle. Merci, Julie, de m’avoir inspiré et d’avoir toujours répondu présente, même dans l’adversité. Ce soir, je pense à toutes tes orphelines qui vont remplir une piscine olympique de leurs larmes. Tu as su faire grandir tant de personnes. Contre vents et marées, tu t’es battue pour qu’aucune vague ne noie tes protégées. Merci, Julie, malgré ce bref passage dans la vie. Pour ceux qui pensent qu’une empreinte ne tiendra jamais dans l’eau, demandez à Julie!

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