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Le report des Jeux de Tokyo, un énorme casse-tête pour Radio-Canada

Ils sourient.

Les journalistes Guy D'Aoust et Marie-José Turcotte et François Messier, directeur général des Sports et de la Production

Photo : Société Radio-Canada

La Société Radio-Canada, détentrice des droits de diffusion des Jeux olympiques, a dû s'ajuster à la décision du CIO de les reporter à l'été 2021. Le directeur général Production et Sports, François Messier, répond à nos questions.


Q. - Quand avez-vous commencé à élaborer des scénarios différents?

R. La première semaine de mars, une équipe devait aller à Tokyo pour voir les sites où on allait avoir des positions. Compte tenu de ce qui se passait en Asie à ce moment-là, le voyage a été annulé. Ça a été nos premiers soucis. OK. Qu’est-ce qu’on fait? Il nous manque un peu de préparation technique, quelques détails. Est-ce qu’on allait y aller plus tard en mai? Est-ce que nos équipes techniques allaient partir une semaine plus tôt en juin pour finaliser tout ça?

C’est ces questions qu’on se posait quand l'épidémie est devenue planétaire, et il devenait difficile de croire que les Jeux allaient pouvoir se tenir cet été à Tokyo.

On s’est alors demandé s’ils allaient les reporter de quatre mois ou au printemps prochain. Pour nous, le meilleur scénario, c’était qu’ils soient reportés d’un an, à la même période estivale. Pour avoir à la fois la disponibilité dans la grille horaire, mais aussi pour avoir les équipes qui allaient collaborer à cette production-là.

C’est avec tous ces scénarios-là qu’on a jonglé durant le mois de mars.


Q. - La décision du Comité olympique canadien de ne pas envoyer d’athlètes à Tokyo cet été a-t-elle changé votre démarche?

R. Ça a compliqué notre démarche.

Quand le Comité olympique canadien et le Comité paralympique canadien ont décidé qu’ils n’enverraient pas leurs équipes, c’était un des pires scénarios pour nous. On avait des droits olympiques, mais sans délégation canadienne, ça aurait été un scénario catastrophe en termes de dépenses versus revenus.

On aurait dû réduire notre présence sur le terrain là-bas à un minimum. Notre contrat est assez ferme, il y a des clauses s’il n’y a pas d’athlètes canadiens, s’il y a un boycottage (pourcentage de pays absents). Il fallait respecter le contrat.

Évidemment, on ne pouvait pas prendre position. À partir du moment où le Canada a dit qu’il n’enverrait pas d’équipes jusqu’à la décision du CIO de reporter officiellement les Jeux, on était coincés.

Nous étions très prudents dans nos commentaires, pour ne pas être en situation potentielle de bris de contrat si on annonçait qu’on n’y allait pas non plus.

Si les Jeux avaient quand même eu lieu cet été, sans délégation canadienne, on aurait envoyé une très petite équipe. On a travaillé sur ce scénario quelques jours. Les espaces studio au centre de diffusion là-bas auraient été considérablement réduits.


Q - Comment avez-vous réagi à la décision du CIO de reporter les Jeux?

R. La décision de reporter les Jeux nous a soulagés, c’est clair, mais on sait qu’une grande partie des soucis du CIO, c’était de regarder l’échiquier de l’ensemble des compétitions sportives.

Je pense que le Japon aurait souhaité les reporter au printemps, mais on se serait retrouvé dans des saisons de nombreuses ligues professionnelles, que ce soit chez nous ou en Europe.

Sans compter que la préparation des athlètes aurait pu faire défaut aussi. Le meilleur scénario, c’était de les reporter à l’été 2021.

On peut tous se demander si le CIO a eu les bonnes lignes de communication entre le moment où on savait que ça n’aurait pas lieu et l’annonce du report.

Ça a manqué de fluidité. Le président Thomas Bach a eu l’air un peu off beat. Le CIO aurait dû dire qu’il était conscient de la crise, et que dès qu’il en aurait la possibilité, il prendrait une décision.

À répéter que les Jeux auraient lieu le 24 juillet 2020, le CIO a paru en décalage avec ce qui se passait dans le monde.

Il parle en conférence de presse.

Thomas Bach, président du CIO

Photo : Getty Images / AFP/Fabrice Coffrini

Q.- Comment comptez-vous couvrir les Jeux, maintenant qu’on sait qu’ils auront lieu aux mêmes dates en 2021?

R. Pour les Jeux à l’été 2021, on va faire du copier-coller. C’est le même nombre d’heures, le même calendrier de diffusion, la même opération numérique.

Les entreprises partenaires du programme TOP du CIO (commandites mondiales du CIO) et l’ensemble des diffuseurs à travers le monde ont la même approche, c’est d’avoir exactement le même programme, le même calendrier, les mêmes installations et les mêmes hôtels. Ils essaient de reproduire exactement ce qu’ils avaient en place cette année. Et pour nous, c’est pareil.

Tout est repoussé d’un an. Donc, les dépenses sont en grande partie payées, mais la dépense de production olympique est repoussée d’un an. Les revenus publicitaires aussi sont repoussés d’un an.

C’est une équation qui est neutre pour cette année, donc l’argent des revenus publicitaires qui devaient entrer pour couvrir les frais de production se déplace à l’an prochain.


Q. - Qu’en est-il des contrats de commandite? Devez-vous les renégocier?

R. On doit renégocier des éléments de nos contrats publicitaires. Donald Lizotte, qui est responsable des revenus, nous a dit qu’il avait déjà sécurisé pour l'an prochain près de 70 % des annonceurs qui devaient être là cet été. C’est un gros montant de revenus protégés pour la prochaine année.

La majorité de ces partenaires sont des partenaires du CIO et du COC, et sont liés dans des cycles parfois de plusieurs années. Pour eux, ça a du sens de continuer à investir pour maintenir les retombées de leur investissement initial.


Q. - Quels sont les problèmes que provoque la proximité des Jeux d’été de 2021 et des Jeux d’hiver de 2022?

R. La discussion a déjà été amorcée pour les Jeux de Pékin en février 2022, soit six mois plus tard.

En termes de revenus, il va rapidement falloir voir si ces annonceurs internationaux seront capables d’investir deux fois les mêmes montants à six mois d’écart, dans ce qui pourrait être pour certains d'entre eux dans la même année financière.

Il porte un manteau et un chapeau.

Un homme marche devant une enseigne de Pékin 2022.

Photo : Getty Images / Kevin Frayer

La majorité de ces partenaires sont des partenaires du CIO et du COC, et ces partenaires ont une place privilégiée dans la séquence de commandites.

On doit d’abord aller vers ces gens-là et leur faire une proposition, ils ont le choix d’accepter ou de la refuser. Quand ils refusent, ça ouvre la porte à aller voir d’autres clients dans cette catégorie-là.

Exemple : pour les Jeux de 2020, Coca-Cola, qui est un partenaire TOP, avait décliné notre proposition de commandite, alors, on s’est tourné vers Pepsi-Cola, à qui on a fait une proposition moindre que celle à Coca-Cola en raison de l’association de Coca-Cola au programme TOP, mais Pepsi-Cola a quand même pris une option de commandite et de pauses publicitaires dans la diffusion.

Ce contrat-là, on est capable de le repousser à 2021, car on fait juste reporter d’un an. Par contre, quand on va commencer à négocier pour les Jeux de 2022 à Pékin, on doit retourner discuter avec Coca-Cola d’abord et leur faire une nouvelle proposition avant de parler à Pepsi-Cola.

Donc, dans ce cas-là, on ne peut pas sécuriser Pepsi-Cola pour deux Jeux.

L’écart de six mois entre Tokyo et Pékin apporte aussi un certain lot de défis pour nous en termes de production.

Je commencerais par le défi logistique. Deux Jeux à l’intérieur de six mois, c’est complexe. Deux Jeux à l’intérieur de six mois en Asie, c’est encore plus complexe.

Montage de photos

Les emblèmes des Jeux de Tokyo 2020 et de Pékin 2022

Photo : Comité International olympique

Les conteneurs qu’on va envoyer vers Tokyo en avril 2021, on va probablement vouloir s’assurer qu’ils restent en Asie après les Jeux de Tokyo, qu’on aille les mettre en entreposage en Chine. Donc, de l’équipement qui devait partir pour quatre, cinq mois sera peut-être parti pour un an. Ça peut avoir un coût selon la disponibilité des équipements.

On est en train de faire l’inventaire de tous ces équipements.

Il y a ensuite la question de l’organisation du travail. Il y a des équipes qui vont devoir travailler en parallèle. Il y a des gens qui vont continuer à préparer Tokyo, et il va falloir dans l’année 2021 mettre des gens qui vont se concentrer sur Pékin. Normalement, en septembre 2020, les équipes auraient basculé sur Pékin.

On va maintenir des emplois dans la prochaine année avec des gens qui n’auraient peut-être pas embarqué sur Pékin tout de suite. On va peut-être être obligés d’engager d’autres équipes pour travailler sur Pékin en attendant qu’on finalise Tokyo.

Les Jeux de Pékin, eux, ne changent pas de date.

On a déjà des obligations, des confirmations à donner. Au mois de mai 2020, on doit confirmer quel nombre de mètres carrés on veut dans le centre de diffusion. On doit commencer à faire des réservations d’hébergement. Et tout ça, sans qu’on y soit allé encore. Il devait y avoir une réunion des diffuseurs en février 2020, elle a plutôt eu lieu à Madrid.

On va devoir suivre un cours accéléré sur Pékin et ses environs pour être sûrs de prendre les bonnes décisions.


Q. - Quelle a été l’influence du réseau NBC sur la décision d’accepter de reporter les JO d’un an?

R. Ce n’est pas aussi simple de dire que NBC a eu un poids déterminant dans la décision de reporter les Jeux.

Je dirais qu’il y a un petit groupe de diffuseurs qui est assez proche d’OBS (Olympic Broadcasting Services). Il y a bien sûr NBC, il y a Discovery, qui couvre toute l’Europe, il y a le consortium japonais (14 chaînes gratuites et par satellite), il y a CCTV, le diffuseur chinois, il y a la BBC et nous, CBC/Radio-Canada.

En 2011, NBC a signé un contrat de 4,38 milliards de dollars avec le Comité international olympique pour diffuser les Jeux olympiques jusqu’aux Jeux de 2020, l'accord de droits de télévision le plus cher de l'histoire olympique. NBC a ensuite accepté une prolongation de contrat de 7,75 milliards de dollars le 7 mai 2014 pour diffuser les Jeux olympiques jusqu’aux Jeux de 2032.

Discovery a acquis les droits pour les Jeux olympiques de 2018 à 2022 contre la somme de 1,5 milliard de dollars pour des droits exclusifs sur toutes les plateformes, y compris la télévision gratuite, la télévision payante, le mobile et le haut débit, dans 50 pays, en fait toute l’Europe, sauf la Russie.

Ces leaders dans le domaine de la télédiffusion ont une table privilégiée de discussion avec le grand patron d’OBS, Yannis Exarchos, sur les actions qui sont prises.

Oui, NBC a un poids, mais ce n’est pas le seul poids. Discovery a aussi un poids en raison de sa mainmise sur le paysage européen.

Le logo du diffuseur

Le réseau américain NBC, détenteur des droits de diffusion des Jeux de 2020 à Tokyo

Photo : NBC

Le CIO avait constitué un task force pour travailler sur les scénarios d’un report, et je ne sais pas qui en faisait partie, mais le copié-collé de 2020, c’était le plus simple, tout était déjà discuté, négocié, un horaire accepté. C’était peut-être la meilleure chose de reproduire exactement le même scénario qu’en 2020.

Beaucoup plus qu’avec les télédiffuseurs, c’est avec les fédérations internationales et le comité d’organisation que ça a été le plus complexe de négocier.

Exemple: le village olympique qui devient des habitations vendues en grande partie, qu’est-ce qui arrive avec ces gens-là à l’été 2021? Qu’est-ce qui arrive avec certaines installations sportives qui sont gérées par des entreprises privées? Certains sites devaient être démantelés ou être mis en opération pour d’autres fonctions.

Il y avait des enjeux plus grands que la télédiffusion des Jeux.


Q. - La présentation des Jeux de Tokyo à l’été 2021 pourra-t-elle se faire de la nouvelle maison de Radio-Canada à Montréal?

R. Le contexte est encore plus complexe pour nous, car le déménagement à venir dans la nouvelle maison est prévu pour se terminer au mois de mai 2021.

À l’été 2021, théoriquement, nous ne sommes plus dans la bâtisse actuelle.

Le nouvel édifice de Radio-Canada

Le nouvel édifice de Radio-Canada sur le boulevard René-Lévesque.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Produire des Jeux dans la nouvelle bâtisse à l’été 2021, c’est peut-être faisable, en tenant compte du calendrier de production qu’il y a pendant l’été. Mais comme les Jeux suivants sont six mois plus tard, on voudrait idéalement garder la même infrastructure en place.

Or, à l’hiver 2022, dans la nouvelle bâtisse, c’est à peu près impensable de geler une régie complète et un studio complet pendant trois mois, le temps qu’on s’installe et le temps qu’on présente les Jeux olympiques et, ensuite, les Jeux paralympiques.

Si en septembre, on est encore en confinement, et que les travaux dans la nouvelle bâtisse n’ont pas pu avancer au rythme prévu, est-ce qu’on demande une extension de notre location dans la maison actuelle?

Gros plan sur la lentille

Une caméra

Photo : getty images/istockphoto / artisteer

On a des installations de production à Pointe-Saint-Charles. On a loué de l’espace et on a installé une régie et deux plateaux pour nos émissions En direct de l’univers et On va se le dire. Est-ce qu’on va agrandir notre espace de pieds carrés là-bas? Est-ce qu’on y installe une régie temporaire qui pourra produire les deux Jeux?

Tout ça fait partie des coûts supplémentaires associés aux Jeux.

Ce coût supplémentaire n’est pas négligeable, qu’on est encore en train d’évaluer. Ce serait maladroit de donner un chiffre ou d’évaluer en pourcentage les coûts supplémentaires. Il y a encore trop d’interrogations. Faut-il qu’on fasse des achats? Est-ce qu’on pourrait louer un mobile de production pour trois mois au lieu d’installer une régie?


Q. - Qu'avez-vous déjà appris dans tout ce remue-méninges?

R. Ce casse-tête nous oblige à nous creuser la tête, c’est évident.

Le fait que je chapeaute à la fois la Production et les Sports, ça m’aide, car c’est plus facile pour moi de jauger et de collaborer d’un côté et de l’autre, et le service des Sports se retrouve gagnant. Je peux faire des passes sur la palette entre Production et Sports plus facilement.

Je dirais aussi qu’en situation de crise, le mot collaboration prend tout son sens.

Exemple, pour nos moments olympiques qu’on va présenter cet été, j’ai cogné à la porte de la télévision générale, et je leur ai dit qu’on avait des images d’archives et qu’on pourrait assez facilement bâtir des émissions pour leur enlever un poids dans la case horaire. Rapidement, ça a été approuvé.

Pour les revenus, ils regardent s’il n'y a pas des commanditaires qui auraient dû être aux Jeux avec nous, qui ne seraient pas intéressés à être dans ces émissions-là.

En temps de crise, ça nous permet d’aller directement au problème et de trouver des solutions de façon multidisciplinaire. Je trouve que ça nous permet d’aller beaucoup plus vite dans la recherche de solutions. Il y a énormément de barrières qui tombent.

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