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chronique

Le déclin de l’empire Canadien (quatrième partie)

Il gesticule.

Marc Bergevin en point de presse

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz

BILLET - Confieriez-vous votre fonds de retraite – les économies de toute votre vie – à Marc Bergevin?

En raison de la pandémie qui frappe la planète, beaucoup de choses ont changé au cours des dernières semaines. Plus de la moitié de l’humanité, inquiète, est en confinement. L’économie mondiale est à plat. Et le monde du sport, qui semblait naguère immunisé contre les fléaux touchant les autres secteurs d’activités de la société, a été complètement rayé de la carte.

Si la COVID-19 ne s’était pas immiscée dans nos vies il y a presque un mois, vous auriez eu droit ce matin à la chronique qui suit.

Si la vie avait normalement poursuivi son cours, le Canadien aurait disputé samedi soir son dernier match de la saison à Toronto. Le CH aurait ainsi (officiellement) raté les séries pour une troisième année de suite et pour une quatrième fois en cinq ans, concrétisant ainsi le pire quinquennat de son histoire.

Les représentants des médias seraient invités à converger vers le centre d’entraînement de Brossard, tôt lundi matin, afin de rencontrer les joueurs une dernière fois. Et quelques heures plus tard, en fin d’après-midi, Marc Bergevin aurait tenu sa traditionnelle conférence de presse de fin de saison.

La mini ronde médiatique à laquelle s’est livré le DG du CH au début du mois de mars nous avait déjà donné une bonne idée du message qu'il avait l’intention de donner à l’occasion de ce bilan. Il avait déjà confirmé le retour de Claude Julien derrière le banc de l’équipe en 2020-2021 (un fait exceptionnel pour un entraîneur ayant raté les séries trois fois de suite) et, avec une certaine dose d’insolence, s’était déclaré « fier du travail accompli » depuis son arrivée aux commandes de l’organisation en 2012.

Et vous seriez donc en train de lire cette quatrième édition du « Déclin de l’empire Canadien ».

***

Depuis quelques années, les partisans de l'équipe sont engagés dans un débat absolument surréaliste entourant le sort qui devrait être réservé au directeur général.

Dans l’univers à la fois cruel et très compétitif du sport professionnel, les entraîneurs et les dirigeants d’organisations sportives sont jugés en fonction de leurs résultats, après avoir eu le temps nécessaire pour établir leur philosophie et leur style de gestion. C’est l’implacable loi du sport que tout le monde accepte et qui fait en sorte que, bon an mal an, des dirigeants compétents et possédant des qualités humaines exceptionnelles sont renvoyés parce qu’ils n’ont pas su tenir la cadence imposée par leurs rivaux.

Ils sont debout pendant le repêchage.

Geoff Molson et Marc Bergevin

Photo : Getty Images / Bruce Bennett

À Montréal, ce débat est devenu surréaliste parce que même si Marc Bergevin est en poste depuis huit ans et qu’il a amplement eu le temps de marquer l’organisation de son empreinte, Geoff Molson et une frange d’observateurs font abstraction du lourd passif du DG. Comme si le pire quinquennat de l’histoire du Tricolore avait été provoqué par une succession de malchances et que la clairvoyance du département de recrutement amateur préparait assurément des lendemains triomphants.

***

Au fil des ans, j’ai souvent comparé dans mes textes le mandat des directeurs généraux et des recruteurs en chef des équipes sportives aux responsabilités qui incombent aux gestionnaires de fonds de retraite ou de fonds de placement.

Les gestionnaires de fonds évoluent dans un milieu extrêmement compétitif. Leur mandat consiste à faire fructifier les actifs qu’on leur confie, et leurs responsabilités sont énormes parce que leurs décisions ont un impact direct sur la sécurité financière de leurs clients. Et, au bout du compte, les décisions des gestionnaires de fonds ont un impact direct sur leur propre avenir parce qu’ils sont froidement jugés en fonction de leurs résultats.

D’où la question chapeautant cette chronique : compte tenu du rendement affiché par le Canadien au cours des cinq dernières années, confieriez-vous votre fonds de retraite à Marc Bergevin?

Et pour alimenter la réflexion, j’ai posé la question à quelqu’un dont le métier, justement, consiste à sélectionner des gestionnaires de fonds pour des institutions qui ne badinent pas avec leur bas de laine.

***

Xavier (nom fictif, puisqu’il a requis l’anonymat), est cadre supérieur au sein d’une firme de renommée mondiale. Son mandat consiste à conseiller des fonds d’assurance, des fondations et des fonds de retraite dont les actifs se chiffrent, dans plusieurs cas, en milliards de dollars.

La firme de Xavier conseille d’abord ses clients institutionnels sur la politique de placement la plus appropriée à adopter (quel pourcentage du portefeuille doit être investi en placements, en obligations ou en placements alternatifs, par exemple). Ensuite, quand cette décision est prise, Xavier et son équipe prennent complètement en charge les actifs de leurs clients.

Ils mettent en œuvre la politique de placement, choisissent les gestionnaires qui seront chargés de faire fructifier l’argent et ils les remplacent, au besoin, quand leur performance ne répond pas aux attentes. La firme de Xavier s’occupe aussi des opérations quotidiennes comme l’investissement des cotisations des futurs retraités lorsqu’elles arrivent et s’assurer qu’il y ait toujours assez d’argent disponible pour payer les prestations des retraités.

Un gestionnaire performant dans notre milieu, c’est un gestionnaire qui bat l’indice de référence du marché. À tout le moins, il faut qu’un gestionnaire batte la médiane. Quand on le compare à ses pairs, il faut qu’il se situe dans la première moitié. Et se situer dans la première moitié dans la LNH, ça veut dire participer aux séries, explique Xavier.

Dans notre milieu, si tu te situes dans le troisième ou le quatrième quartile, tu ne participes pas aux séries.

***

Cela dit, comme le monde du hockey, l’univers de la haute finance est tout en nuances. On ne congédie pas automatiquement un gestionnaire fonds parce qu’il a connu quelques trimestres difficiles. Parce que comme au hockey, la plupart des gestionnaires connaissent des creux de vague.

Les gestionnaires ont des styles différents qui conviennent parfois moins à certaines phases d’un cycle économique. Par exemple, quand le marché est dans une phase de reprise ou d’expansion, le gestionnaire dont le style consiste à miser sur des entreprises dévalorisées sera avantagé. Mais quand le marché sera dans une phase de contraction, ce même gestionnaire sera moins performant.

Pour cette raison, on laisse généralement un gestionnaire passer à travers toutes les phases d’un cycle économique avant de tirer des conclusions sur ses performances. À la fin, sur l’ensemble d’un cycle économique, le gestionnaire doit avoir ajouté de la valeur et avoir bien performé par rapport à ses pairs, poursuit-il.

Quand Marc Bergevin a hérité du Canadien en 2012, le CH comptait plusieurs jeunes joueurs prometteurs.

Shea Weber et P.K. Subban

Shea Weber et P.K. Subban

Photo : Getty Images / Bruce Bennett

À 23 ans, P.K. Subban était sur le point de remporter le trophée Norris. Max Pacioretty, qui avait le même âge, était en train de se faufiler parmi les meilleurs buteurs de la LNH. À 25 ans, Carey Price était sur le point d’atteindre son apogée. Et Brendan Gallagher, alors âgé de 20 ans, se joignait à la formation, dont il allait devenir le cœur et l’âme.

Et toute cette jeunesse était entourée de vétérans de qualité. À la ligne bleue, Andrei Markov était encore performant à 33 ans. Alexei Emelin n’avait que 26 ans et Josh Gorges (28 ans) s’était façonné une identité d’arrière défensif fiable. Le Canadien misait aussi sur un gardien réserviste capable de faire le travail en Peter Budaj. Et en attaque, à 25 ans, David Desharnais produisait à un rythme de 50 points par saison et Tomas Plekanec, un autre centre, n’était âgé que de 29 ans.

Huit ans plus tard, alors que tous ces jeunes sont devenus des vétérans, et que tous les vétérans de l’époque ont quitté la LNH, le portefeuille de Marc Bergevin a-t-il pris de la valeur?

***

Durant notre longue conversation, Xavier a aussi mis en relief des aspects importants du travail des gestionnaires de fonds et qui s’appliquent aussi au rôle d’un directeur général de la LNH.

Quand un gestionnaire de fonds choisit un style ou une philosophie de placement, il doit se demander si ça va le favoriser par rapport au marché, souligne-t-il.

Au hockey, de la même façon, un directeur général doit se demander si la façon de bâtir son alignement le favorisera par rapport aux rivaux qu’il doit battre pour participer aux séries. Est-ce qu’un style défensif est plus approprié par rapport à un style offensif? Est-ce que l’accent doit être mis sur la vitesse coûte que coûte ou est-ce qu’on doit chercher à combiner la vitesse et le jeu physique? Et est-ce que la taille des joueurs a une importance?

Cette observation est extrêmement intéressante parce qu’il est très clair que la direction du Bleu-blanc-rouge ne concocte pas sa formation en tenant compte des mêmes priorités que les organisations de la LNH qui connaissent le plus de succès. Les chiffres indiquent d’ailleurs que Montréal compte plus de petits joueurs que les 30 autres équipes de la ligue alors que les équipes qui soulèvent la coupe Stanley en embauchent très peu.

En 2018-2019, alors que la moitié des joueurs du Tricolore connaissaient la meilleure saison de leur carrière, on a par ailleurs vu l’équipe plier l’échine dans les matchs déterminants, en fin de calendrier, alors que l’arbitrage était plus permissif et que le jeu physique était davantage valorisé.

***

Dans l’univers de Xavier, il est aussi très important qu’un gestionnaire de fonds reste fidèle à son style et à sa philosophie de placement. Généralement, quand un gestionnaire change son approche, les clients avisés prennent leurs jambes à leur cou.

Si tu arrives au bout de quelques années et que le gestionnaire change son fusil d’épaule, tu sais tout de suite que ça n’a pas marché pour lui. Les compagnies de placement sont dans les affaires exactement comme les équipes de hockey. Quand les clients sont insatisfaits, ils vont changer leur style de gestion un peu pour essayer de se rattraper. Mais en agissant ainsi, ils vont se nuire à long terme, insiste Xavier.

Du côté du Canadien, ce changement de style est survenu il y a trois ans (cinq ans après l’arrivée en poste de Marc Bergevin). Face aux effets néfastes d’une panne sèche de huit ans de son département de recrutement amateur, la direction de l’équipe a alors commencé à systématiquement empiler les choix de repêchage dans l’espoir de rattraper le temps perdu.

Les amateurs ont alors commencé à se faire promettre des lendemains meilleurs.

Ils sont sur l'estrade.

Jesperi Kotkaniemi (au centre), choix de 1er tour du Canadien en 2018, aux côtés de Trevor Timmins et de Marc Bergevin

Photo : Canadien de Montréal / Twitter

Contrairement à ce qu’on l’on voit dans le monde de la finance, où les changements de cap génèrent souvent de performances inférieures à moyen terme, la réorientation du Canadien était la seule chose à faire. Mais étonnamment, Bergevin a choisi de confier cette relance à Trevor Timmins, le responsable de la longue léthargie qui avait placé l’organisation en difficulté.

Depuis ce changement de cap, les partisans sont généralement rassurés de voir que Bergevin ne déroge pas à sa nouvelle philosophie en n'échangeant pas ses jeunes espoirs. Il est aussi vrai qu’il n’a plus vraiment le choix d’agir ainsi.

***

Enfin, Xavier souligne qu’on reconnaît un bon gestionnaire de fonds à sa capacité d’évaluer sainement le potentiel de son portefeuille et de couvrir ses arrières en cas d’imprévus.

De la même manière, quand on regarde la situation du Canadien, il faut se demander si le directeur général a une bonne lecture du potentiel de sa formation, argue-t-il.

Sur la capacité de Marc Bergevin d’assurer ses arrières en cas d’imprévus, quelques cas viennent rapidement à l’esprit.

Comme la blessure qui a mis Carey Price hors de combat jusqu’à la fin de la saison, en novembre 2015, et qui a placé Mike Condon, un jeune gardien inexpérimenté, avec l’impossible mandat de camper le rôle de premier gardien de l'équipe. Il s’en est suivi l’une des plus abruptes descentes au classement de l’histoire de la LNH.

Ou encore cette incapacité chronique à dénicher un deuxième gardien de qualité pour seconder Price, situation qui fait en sorte que le gardien numéro un de l’équipe est constamment surutilisé.

Ou encore le congédiement précipité de Michel Therrien, à la Saint-Valentin en 2017. Le CH a alors voulu profiter du récent renvoi de Claude Julien par les Bruins de Boston parce que, justement, il n’y avait pas de plan B pour remplacer Therrien.

Ils donnent une conférence de presse.

Michel Therrien et Marc Bergevin

Photo : La Presse canadienne / Paul Chiasson

Le CH a ainsi dû consentir un contrat de 25 millions à Julien, alors que les cinq années précédentes auraient pu permettre de développer un digne successeur dans la Ligue américaine.

Et lorsqu’il est question de la qualité de l’évaluation de sa formation, on se rappelle immédiatement le démantèlement du flanc gauche de la défense durant l’été 2017 (les départs simultanés de Markov, Emelin, Nathan Beaulieu et Mikhail Sergachev) et de la déclaration subséquente du DG voulant que sa nouvelle brigade défensive soit supérieure à l’ancienne.

Ou encore cet élan d’enthousiasme du bilan de 2019, voulant que la saison de 96 points que venait de connaître l’équipe ne constituât qu’un point de départ alors que la moitié des joueurs de la formation venaient de connaître leur meilleure saison, que l’équipe eût été épargnée par les blessures et que ce scénario eût bien peu de chances de se répéter.

***

Dans le sport comme dans l’univers impitoyable de la finance, huit ans constituent une très longue période pour évaluer la performance d’un gestionnaire.

Des circonstances atténuantes peuvent certainement survenir en cours de route et expliquer des baisses de régime. Mais au bout du compte, celui qui embauche le gestionnaire n’a pas le choix. Il doit faire des comparaisons et se demander, froidement, si quelqu’un d’autre n’aurait pas été, ou ne serait pas à l’avenir, en mesure de faire mieux.

Jusqu’à maintenant, Geoff Molson semble croire que personne d’autre que Bergevin n’aurait fait mieux lors du pire quinquennat de l’histoire du Canadien, ce qui est quand même spectaculaire comme situation.

Dans un autre univers, chose certaine, le DG du CH n’aurait plus de portefeuille sous sa responsabilité.

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