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Une malédiction olympique de mère en fille

Des coureuses s'affrontent en piste.

Annie Leblanc (au centre) aux mondiaux de Londres en 2017

Photo : Getty Images / Patrick Smith

Quarante années séparent leurs histoires. Chantal Desrosiers, une sprinteuse de 100 m et de 200 m, a raté en 1980 les Jeux olympiques de Moscou à cause du boycottage du Canada et de quelque 60 pays en réponse à l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique. Sa fille, Annie Leblanc, une coureuse de demi-fond, a appris la semaine dernière le report des Jeux de Tokyo, son grand objectif des quatre dernières années après avoir raté de si peu sa qualification pour les Jeux de Rio. Nous les avons réunies pour revivre avec elles ces moments difficiles.

Chantal Desrosiers ouvre la première sa boîte à souvenirs.

Je dois vous dire que l’émotion est encore présente. Contrairement aux athlètes qui l’ont su rapidement, nous, à l’époque, on nous a prévenus quelques semaines seulement avant de partir, raconte-t-elle. Aussitôt que je lis des articles ou entends des nouvelles là-dessus, j’ai une grosse boule dans la gorge et un trémolo quand je dois parler. Comme maintenant en répondant à vos questions (elle s’essuie une larme avant de reprendre).

Quand on a appris la nouvelle du boycott des Jeux, ce n’était pas agréable et on s’est dit avec le groupe qu’on allait y aller par nous-mêmes. Mais la fédération nous avait menacés de nous bannir de l’équipe canadienne si on posait un tel geste. Alors, comme on dit, tu prends ton gaz égal et tu te retiens en pensant que d’autres compétitions auront lieu. On savait que c’était définitif et on savait également que ce ne serait pas reporté d’un an, mais qu’on retournait à un cycle de quatre ans.

Chantal Desrosiers va être prise dans un grand dilemme. Repartir ou non un cycle de quatre ans, avec tout ce que cela comprenait? Il fallait penser aussi à l’après-carrière. C’est finalement la nouvelle ambiance qui régnait au sein de l’athlétisme, une ambiance nauséabonde, qui dictera son choix.

Les rumeurs de dopage se faisaient de plus en plus présentes, pas seulement dans d’autres pays, mais aussi au sein de notre équipe, lance-t-elle. On ne pouvait plus faire de compétitions à forces égales. On savait que beaucoup prenaient des substances illégales. Et même si je me suis entraînée durant une année, après, les résultats n’étaient plus là, la motivation non plus, et c’est comme ça que s’est éteint mon rêve olympique.

Ce qui me fait le plus mal, c’est qu’avec Annie, je le revivais par procuration, ajoute-t-elle. Je l’encourageais quotidiennement, je l’accompagnais aux entraînements. Dans les moments difficiles, je lui parlais, je la rassurais. Quand on a commencé à parler de la COVID-19, je ne voulais pas en parler à Annie, je ne voulais pas l’inquiéter, je ne voulais pas lui mettre un stress de plus.

Petit à petit, on a commencé à en parler. Petit à petit, je me disais dans ma tête : "Encore une fois, ce n’est pas possible." Il y a même d’anciens athlètes qui m’ont écrit en me disant que ça ne se pouvait pas. Pas encore, que le sort ne pouvait pas s’acharner sur ma famille. C’est quoi ça, une malédiction?

Chantal Desrosiers, ancienne sprinteuse
Elle tient une médaille.

Chantal Desrosiers a raté les Jeux olympiques de Moscou en 1980 en raison du boycottage canadien.

Photo : Radio-Canada

La mère et la fille vont apprendre en même temps le report à 2021 des Jeux de Tokyo. Dans un premier temps, Chantal voulait laisser Annie vivre ses émotions, sachant pertinemment ce qu’elle vivait. Puis, les deux se sont téléphoné pour partager ce moment ensemble.

Vivre ce drame à distance était insupportable et si Chantal avait pu prendre sa fille dans ses bras pour la consoler, elle l’aurait fait, nous dit-elle, le trémolo dans la voix. Aujourd’hui, Annie se veut beaucoup plus sereine.

Cette nouvelle du report, je l’ai vécue comme un couteau à double tranchant, dit-elle. On ne pouvait plus vivre dans l’incertitude. J’étais complètement déstabilisée. En tant qu’athlètes, on était dépourvus de tout ce qui peut nous sécuriser, toute la planification d’une saison. On ne pouvait plus s’entraîner, plus de lieux d’entraînement possible. On était pris dans une sorte de limbo, où on devait continuer à s’entraîner comme on pouvait, mais sans plan, sans savoir où en étaient nos qualifications. Ça, c’était le plus stressant!

Vous savez, quand on est dans une année olympique, on est normalement au top. Le pic est atteint. Même si les années précédentes, on a de bons résultats, ce n’est jamais comme quand on est dans le dernier droit. On est à 150 % de nos moyens. Et du jour au lendemain, plus rien. Plus d’entraînement, on n’a plus accès à notre entraîneur, à nos thérapeutes.

Quand on a su la nouvelle du report, on était comme libérés d’un certain poids. On ne se sentait plus coupables de ne plus s’entraîner à ce niveau-là, mais ç’a été dévastateur. D’un côté rationnel, c’était la meilleure décision pour nous et pour notre entourage. Mais d’un autre côté, ça faisait mal, car on a pris la décision pour nous, on nous a enlevé cette liberté-là pour choisir ce qui allait arriver pour notre avenir.

Annie Leblanc, membre de l'équipe canadienne d'athlétisme

On peut aisément comprendre ce que devait ressentir Annie Leblanc. Imaginez rater une première qualification olympique pour trois centièmes de secondes. Remonter la pente avec un nouveau cycle de quatre ans et à quelques semaines des qualifications, tout s’écroule une nouvelle fois. Sans compter le souvenir de maman qui est passée à côté du même rêve.

Alors, une malédiction s’est-elle abattue sur cette famille? La réponse d’Annie Leblanc est aussi rapide qu’un 100 m.

Totalement! (rires) Nous, les athlètes, on est autant rationnels que très émotionnels. On s’entraîne avec nos émotions. Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis dit : "Voyons donc, c’est une malédiction, ça n’a pas de bon sens!" Ensuite, on se dit que c’est un deuil à faire, car on passe par toute une gamme d’émotions avant d’arriver à l’acceptation.

Après Rio en 2017, j’ai vécu ma meilleure année autant sur 800 m que sur 1500 m. Puis, j’ai dû subir une série de blessures. Et depuis, c’est la malédiction, le report et la COVID! C’est sûr que ça te donne un coup sur ta motivation. Tu te dis peut-être que tout cela, finalement, ce n’est pas pour moi. Mais en même temps, c’est dans ces moments précis que tu t’aperçois combien la résilience peut t’amener loin dans ton parcours.

Annie Leblanc

En pause

Annie Leblanc continue de s’entraîner comme elle le peut, mais elle a momentanément mis de côté son chapeau d’athlète pour travailler comme agente administrative au CHUM, à l’unité de médecine interne. Son rôle est de venir en aide au personnel de l’hôpital. Elle n’est pas en contact avec des patients. Mais évidemment, en ces temps de crise, le stress est omniprésent. Elle parle même de chaos.

On est clairement en manque d’équipement. On est aussi pas mal dans une zone grise en ce qui a trait aux directives, dit-elle. On fait ce qu’on peut, mais on sait aussi que tout professionnel de la santé s’expose davantage au virus. Tout le monde est exposé au même niveau, car ce n’est pas quelque chose qui se promène dans l’air, mais qui est directement lié aux contacts.

J’ai fait mes études aux États-Unis en prémédecine, je compte après ma carrière sportive me lancer définitivement en médecine. Je suis donc consciente des risques que le personnel de la santé peut vivre. Le report de mon rêve d’aller en médecine a été aussi chamboulé que celui d’aller aux Olympiques. En ce moment, j’utilise ce que j’ai appris dans le sport pour l’amener positivement dans cette période de crise.

On apprend la résilience, le travail d’équipe, les encouragements. Amener l’énergie positive aussi. En sport, on apprend la gestion du stress. On amène donc tout cela à l’hôpital. Ne pas faire voir ses angoisses, garder sa bonne humeur même si on est rongé de l’intérieur. Contrôler ses peurs et surtout ne pas les répercuter sur le personnel ou sur les patients.

Après cette entrevue, nous sommes repartis sur la pointe des pieds, en laissant derrière nous deux femmes qui préfèrent rire de ce qu’elles appelaient une malédiction. Elles ont toutes les deux compris que la course qui est entreprise aujourd’hui est plus importante que tout.

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