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COVID-19 : une crise existentielle pour le sport professionnel

Les spectateurs jubilent.

Le Centre Bell

Photo : Getty Images / Minas Panagiotakis

Michel Chabot

Tout comme dans les autres secteurs économiques, le coronavirus a littéralement paralysé l’univers sportif. En Amérique du Nord, plus particulièrement, il y a lieu de se demander ce qu’il adviendra des ligues professionnelles une fois la crise enrayée.

Les trois experts que nous avons consultés craignent que la santé financière de ces ligues soit aussi touchée par la COVID-19. Ils abondent tous dans le même sens : après le virus, une crise économique frappera, et le sport écopera aussi.

On peut même se demander, devant la virulence de la crise aux États-Unis, s’il y aura des événements sportifs d’ici la fin de 2020.

Il est certain que le monde ne sera plus pareil une fois que nous aurons traversé cette pandémie. Si cette crise se prolongeait au point où nous n’aurions plus de ligues professionnelles et de grands événements cette année, beaucoup auraient du mal à repartir la machine par la suite en 2021.

André Richelieu, professeur en marketing du sport à l'Université du Québec à Montréal (UQAM)

Est-ce que les gens seront au rendez-vous? Est-ce qu’ils auront la tête à ça? Probablement, parce qu’on va avoir envie de reprendre la vie normale, dit Jean Gosselin, stratège en communication. Et le retour du sport de divertissement va y contribuer. Cela dit, est-ce que les gens auront les ressources financières? Je parle de l’amateur régulier qui voudrait s’acheter un billet ou un chandail. C’est le plus grand point d’interrogation.

Comme les gens auront subi un gros coup en termes de revenu disponible, ils auront moins d’argent à dépenser, croit aussi Philip Merrigan, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM. Il pourrait y avoir un backlash. Les gens voudront aussi être remboursés pour les matchs qu’ils n’ont pas vus.

Les finances des organisations sportives devront être restructurées pour faire face aux changements dans les habitudes de consommation. Des décisions difficiles devront être prises, et certaines équipes pourraient bien ne pas s’en remettre.

Il y a peut-être des équipes qui seraient amenées à disparaître éventuellement selon l’ampleur de la crise dans des marchés qui sont plus fragiles, qui ont une base de partisans beaucoup plus étriquée et qui font face à une concurrence vis-à-vis d’autres options de divertissement ou d’offres sportives, soutient André Richelieu. Ça pourrait être une remise en question du modèle d’affaires des ligues et du sport professionnel en général.

L’entreprise qui reprend ses activités après quelques mois, qui avait mis des employés à pied, est-ce qu’elle aura les moyens de reprendre ses abonnements saisonniers, de reprendre sa loge? s’interroge Jean Gosselin. Il faut déjà penser à une façon de se rendre moins dispendieux. Et c’est là qu’on va voir la créativité des gens de marketing qui, au-delà des ventes pures, devront penser à la condition de leurs clients éventuels.

Et qu’en est-il de la peur des grands rassemblements? Il s’agit assurément d’un facteur dont les équipes devront tenir compte.

Ça va peut-être prendre du temps avant que les gens prennent la chance de se retrouver dans un stade avec des milliers de personnes. Je pense qu’il va rester une sorte de peur. J’ai l’impression que ça va persister un peu tout ça.

Philip Merrigan, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM

La LNH souffrira

Parent pauvre des quatre grandes ligues professionnelles du continent nord-américain, la Ligue nationale de hockey (LNH) risque d’être plus touchée que la NFL, le baseball majeur et la NBA. Parce que contrairement à ces riches circuits, sa survie dépend davantage de la vente de billets.

Les ligues qui ont de bons contrats de télévision vont probablement s’en sortir mieux que d’autres parce que le public qui achète les billets a moins d’impact que les revenus télévisuels. Si on pense en particulier à la Ligue nationale de hockey, où c’est la billetterie qui rapporte le plus de revenus, ça risque d’être plus difficile.

Jean Gosselin, stratège en communication

La convention collective va se terminer (à la fin de la saison 2020-2021), ça va être intéressant de surveiller ça, souligne Philip Merrigan. Ils vont peut-être prolonger la convention actuelle pour un an parce qu’il y a tellement d’incertitudes par rapport à l’an prochain. Ils vont peut-être se dire : ‘’On va renégocier quand on en saura plus.''

Avec un partage des revenus à 50-50, propriétaires d’équipes et joueurs se grattent maintenant la tête quant à la gestion du déficit encouru. Les négociations souvent tendues entre les deux parties pourraient le devenir encore davantage. Mais sans compromis de part et d’autre, c’est la survie de la LNH, telle qu'on la connaît, qui pourrait être compromise.

On le voit en Europe, certains joueurs de soccer font don d’une partie de leur salaire. Est-ce que ça va faire partie des négociations avec la ligue? Beaucoup de choses seront sur la table face à une situation extraordinaire, soutient André Richelieu. Mais on l’a vu par le passé, la Ligue nationale ne se laisse pas damer le pion. Elle ne va pas se laisser attendrir par le coronavirus et va essayer d’obtenir sa part du gâteau lors du renouvellement de la convention collective. Ça pourrait entraîner un autre conflit de travail. Ça pourrait faire très mal à l’image de marque de la ligue.

Il ne serait pas étonnant que les salaires des joueurs diminuent proportionnellement avec la baisse des entrées d’argent engendrées par une moins grande affluence dans les arénas. Mais ce ne sont peut-être pas les plus riches patineurs qui seront les plus vulnérables.

Je ne m’inquiète pas trop pour eux, dit Philip Merrigan. En général, ils sont bien conseillés. Ce sera plus dur pour ceux qui sont dans les mineures à 60 000 dollars par année et qui espèrent un jour arriver à la Ligue nationale… Pour eux, ça va être plus difficile.

Le dossier des Expos

Les amateurs de baseball de Montréal qui souhaitent le retour d’une équipe des ligues majeures devront peut-être patienter plus longtemps que prévu. Déjà très complexe, le dossier des Expos pourrait bien être en péril.

C’est un projet qui pourrait être retardé ou qui pourrait même tomber à l’eau, pense André Richelieu. Ça va mettre de l’avant beaucoup de lacunes dans l’approche des équipes de sport professionnel et des ligues, notamment en ce qui a trait à la construction des stades.

Quand on va sortir de cette crise, je vois mal les promoteurs et les politiciens faire avaler à la population le besoin d’un stade de baseball, alors que la pandémie aura laissé des blessures profondes au niveau de la santé, de l’économie et du moral des gens. Le retour des Expos ne sera pas la priorité.

André Richelieu, professeur expert en marketing du sport à l'UQAM

La tempête apportera donc son lot de grands défis pour les stratèges du sport professionnel. Les dirigeants d'équipes milliardaires qui surfaient sur une vague d’abondance depuis des années auront certainement matière à réflexion au cours des mois à venir.

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