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Chronique

Le propriétaire toxique des Sénateurs d’Ottawa

Il parle à un micro devant un logo des Sénateurs d'Ottawa.

Le propriétaire des Sénateurs d'Ottawa, Eugene Melnyk

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Prenez note que cet article publié en 2020 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

BILLET - Un patron toxique, c’est un peu comme la pornographie : c’est difficile à définir, mais vous le savez immédiatement quand ça se trouve en face de vous.

Les Sénateurs d’Ottawa ont annoncé mercredi le congédiement de leur président Jim Little, qui était en poste depuis... 54 jours! En un peu plus de trois ans, les Sénateurs ont ainsi été dirigés par quatre présidents. Pour la stabilité d’emploi, on repassera!

En janvier 2017, Eugene Melnyk avait couronné une véritable purge parmi son équipe de cadres supérieurs en congédiant Cyril Ledeer, qui était alors président de l’organisation depuis 25 ans. Ce dernier avait immédiatement été remplacé par Tom Anselmi, qui avait cependant démissionné en janvier 2018 après une seule année de service. Cinq mois plus tard, en mai 2018, les Sénateurs ont annoncé l’embauche de Nicolas Ruszkowski à titre de chef de l'exploitation. Et incroyablement, lui aussi a démissionné un an plus tard.

Les gens se demandaient à quoi Jim Little avait pensé, en janvier dernier, en acceptant le siège éjectable de président de l’organisation boiteuse de la LNH. Il avait auparavant fait carrière à Bombardier, à Bell Canada, à la Banque Royale et plus récemment à Shaw Communications, où il était vice-président directeur et, notamment, responsable de la culture d’entreprise.

Il sourit dans un événement mondain.

Jim Little en 2011

Photo : Getty Images / Cindy Ord


Avec les Sénateurs, Jim Little a dû vivre un choc culturel. Parce que de son propre aveu, il a envoyé paître Eugene Melnyk le 14 février dernier, seulement un mois après être entré en poste. Il l’a lui-même affirmé dans un communiqué publié quelques heures après l’annonce de son congédiement.

Little a dû faire cette précision parce que les Sénateurs avaient justifié son renvoi en spécifiant que son comportement ne correspondait pas aux valeurs qui sont chères aux Sénateurs et à la LNH.

Ce bout de phrase assassin référait au récent code de conduite mis de l’avant par Gary Bettman pour lutter contre les comportements abusifs ou racistes au sein des organisations de la ligue. Les Sens laissaient donc croire que Little avait commis quelque chose d’horrible.

Gary Bettman, par la bande, s’est toutefois rapidement porté à la défense de Little en précisant que son renvoi n’avait rien à voir avec la nouvelle politique comportementale de la LNH et qu’il s’agissait d’un différend relié aux opérations quotidiennes de l’organisation.


Lors des six derniers mois de l’année 2016, juste avant de commencer à passer des présidents à la guillotine, Eugene Melnyk avait tour à tour congédié son chef du marketing Peter O’Leary, son chef des opérations financières Ken Taylor (les Sénateurs avaient vu défiler trois chefs des opérations financières en un peu plus d’un an), son vice-président responsable de la diffusion radio-télé Jim Steel, sa vice-présidente aux affaires légales Wendy Kelley et sa directrice des ressources humaines Sandi Horner.

Selon les informations publiées par l'Ottawa Citizen à l’époque, tous ces cadres supérieurs - après maintes difficultés - avaient réussi à faire respecter leur contrat après leur congédiement. Sauf Peter O’Leary, qui avait intenté une poursuite de 1,55 million de dollars contre son ancien employeur.

Et dans les documents déposés en cour, le climat de travail décrit par O’Leary ne semblait pas très convivial.

Le plaignant alléguait que Melnyk proférait périodiquement des injures et des insultes à l’endroit des membres de son équipe de direction. O’Leary soutenait par ailleurs que le propriétaire des Sénateurs remettait constamment en question les compétences de ses subalternes, qu’il leur faisait parvenir des courriels abusifs et qu’il les menaçait de congédiement.

Il n’est certainement pas fréquent ou normal qu’un cadre d’expérience crie à son supérieur d’aller se faire voir ailleurs quelques semaines après son entrée en poste. Mais quand on connaît le contexte entourant le congédiement de Jim Little, on se dit qu’il avait peut-être de bonnes raisons d’agir ainsi.

Sur les réseaux sociaux mercredi, plusieurs partisans des Sénateurs lui témoignaient d’ailleurs leur respect.


Quand le roulement de personnel devient aussi élevé au sein d’une entreprise (surtout parmi les cadres supérieurs), des feux rouges s’allument. C’est généralement le symptôme le plus patent d’un environnement de travail toxique.

Et ce qui est particulièrement intéressant avec les Sénateurs d’Ottawa, c’est que ce phénomène est observable tant dans les bureaux que sur la patinoire.

Juste au cours des 18 derniers mois, les Sénateurs ont été forcés de se départir de joueurs comme Erik Karlsson, Mark Stone, Matt Duchene, Ryan Dzingel et de Jean-Gabriel Pageau, qui étaient sur le point d’obtenir leur autonomie complète.

Un joueur s'échauffe.

Erik Karlsson dans l'uniforme des Sénateurs

Photo : Getty Images / Jana Chytilova/Freestyle Photography

Aussi, il y a quelques semaines, dans le cadre d’un sondage mené par le site Athlétique auprès de 22 agents de la LNH, on a demandé aux répondants de déterminer les deux destinations les plus susceptibles de se retrouver dans les clauses de non-échange de leurs clients. Les deux grandes gagnantes : Winnipeg et Ottawa.

Les agents cités dans l’article se sont toutefois fait un devoir de souligner que les Jets forment une organisation de première classe et que les joueurs qui souhaitent éviter le Manitoba le font en raison de la géographie ou du climat. Dans le cas d’Ottawa, par contre, c’est le propriétaire qui était établi comme étant la source du problème.

Tout ce que vous entendez à propos de cette organisation. Le propriétaire. Ils n’ont jamais gagné quoi que ce soit. Ajoutez en plus le dollar canadien. C’est comme le dépotoir canadien de la LNH, soutenait un agent, sous le couvert de l’anonymat.

Habituellement, ça revient (la décision d’inscrire une équipe sur une liste de non-échange) à la qualité du propriétaire ou de la direction. Ottawa se retrouve sur ces listes à cause de Melnyk, ajoutait un autre.

Puis est venue la déclaration qui tue, indiquant que des joueurs étoiles futés exploitent à leur avantage l’avarice du propriétaire des Sénateurs : Plusieurs joueurs étoiles n’inscrivent même pas les Sénateurs sur leur liste de non-échange parce qu’ils savent qu’ils n’ont aucune chance de se retrouver à Ottawa en raison de leur salaire élevé.


Avec le temps, le règne d’un patron toxique ou abusif peut avoir des conséquences néfastes pour une entreprise.

À cause de la taille de leur marché, les Sénateurs ne vivaient déjà pas dans le trèfle jusqu’aux genoux quand leurs gradins étaient remplis. Depuis quelques années, leur situation se détériore dangereusement.

Au début des années 2010, cette organisation se situait dans le top 6 de la LNH au chapitre des assistances, tout juste derrière les Maple Leafs de Toronto. Or, elle occupe aujourd’hui le 31e rang derrière les Panthers de la Floride et les Islanders de New York. Et ces derniers n’ont même pas de domicile fixe. En seulement cinq ans, la moyenne de billets vendus à Ottawa est passée de 18 084 à 16 744, puis de 15 829 à 14 553, avant de glisser jusqu’à 12 595 cette saison.

Il était un temps où l’on se disait que la solution, pour assurer l’avenir des Sénateurs, consistait à leur permettre de construire un amphithéâtre près du centre-ville et du parlement. Mais encore là, Melnyk a trouvé le moyen de tout gâcher en intentant une poursuite de 700 millions de dollars contre son associé pour des motifs frivoles.

Il porte un chandail de son équipe dans le vestiaire.

Eugene Melnyk

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Les Sénateurs sont en train de mourir, alors que les gens de cette région sont pourtant de véritables passionnés de hockey.

Comment Gary Bettman peut-il tolérer pareille situation? Il faut croire que le code de conduite qu’il avait si brillamment présenté, il y a quelques mois, ne s’adressait pas aux propriétaires.

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