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chronique

Abus sexuels dans le sport, le silence brisé

Il se tient les mains derrière une rangée de micros.

Didier Gailhaguet

Photo : Reuters / Charles Platiau

BILLET – Le sport français est frappé depuis quelques semaines par des scandales d'abus sexuels. Après plus de deux décennies, les langues se délient, et des athlètes dénoncent leurs entraîneurs.

C'est dans le patinage artistique que les accusations d'abus sexuels ont commencé. Le scandale a eu l’effet d’un véritable tsunami, certains le surnomment même « Les patins de la colère ». L’une des conséquences a été la démission « forcée » du président de la Fédération française des sports de glace (FFSG) Didier Gailhaguet, qui, selon certaines sources, était au courant de cette situation et n’est pas intervenu.

Le Canada et le Québec ont également connu leur lot de scandales en la matière. Depuis, qu’est-ce qui a été mis en place pour lutter contre les abus sexuels dans le sport? Avant de tenter de répondre à la question, revenons sur le scandale qui frappe le sport français à l'heure actuelle.

La jeune femme à l’origine des dénonciations se nomme Sarah Abitbol, une multimédaillée en Europe et médaillée de bronze en couple aux mondiaux de patinage artistique en 2000. Elle accuse son ancien entraîneur Gilles Beyer de l'avoir abusée sexuellement durant plusieurs années lorsqu’elle était mineure.

Beyer était considéré comme l'un des meilleurs entraîneurs français. C'est sans doute ce qui lui a permis d'être couvert par sa fédération et même par le ministère des Sports à l'époque. Voici ce que déclarait Sarah Abitbol, il y a quelques jours, au quotidien Le Parisien.

Le plus traumatisant, ce sont tous ces viols à répétition. Moi, je n’étais qu’une enfant, je venais d’avoir 15 ans. Et comme toute petite fille, je rêvais au prince charmant. Et ce qu’il m’a volé au plus profond de mon corps, personne ne pourra jamais me le rendre. Cet entraîneur dirigeait l’élite senior du patinage français. À un moment donné, j’ai appris qu’il avait été suspendu par la ministre des Sports de l’époque, Marie-Georges Buffet, puis immédiatement réintégré comme entraîneur-chef des juniors. Ça voulait dire de jeunes mineures. C’en était trop! Je ne voulais pas qu’il sévisse encore, c’est pourquoi j’ai décidé de briser le silence. En me taisant, j’aurais été complice. Il fallait que tout cela s’arrête! Cette injustice et cette honte que j’ai longtemps eue se transforment aujourd’hui en fierté.

Sarah Abitbol, ancienne patineuse artistique

Depuis ce courageux témoignage, d'autres victimes ont parlé, et dans d'autres sports tels que l’athlétisme, l’équitation, la natation, le ski alpin. Le Canada et le Québec ont aussi eu leur lot d'athlètes agressés.

Récemment, on peut penser au procès et à la condamnation de l'entraîneur de ski Bertrand Charest. L’une de ses victimes est nulle autre que la skieuse alpine Geneviève Simard. Je lui ai demandé comment l'agresseur, qui est souvent la figure d'autorité, arrive à voler la confiance de son athlète.

« On sent une réelle emprise totale dans tous les volets de notre développement d’athlète. Tout est contrôlé par cette personne : l’entraînement, les qualifications pour certaines courses, comme des courses de grande envergure, la nutrition, l’hébergement, le transport… Tout est sous le contrôle de l’entraîneur, explique-t-elle. On se retrouve souvent dans une position isolée. Loin de nos familles, de nos parents, de nos amis, donc ça crée des environnements difficiles et propices à ce genre de comportements. »

« L’emprise se fait tranquillement, ce n’est pas du jour au lendemain, poursuit Geneviève Simard. Il essaye de gagner notre confiance tranquillement en nous mettant sur un piédestal, en nous disant qu’on est la meilleure, que tu es mature pour ton âge. Et tranquillement, ça s’immisce dans nos vies et même dans nos vies personnelles, à un tel point qu’il contrôle même nos relations amoureuses. Quand l’étau se resserre, on ne peut plus y échapper. »

Il faut dire qu’à notre époque, nous n’avions pas tous les réseaux sociaux pour communiquer, ce qui renforçait encore plus notre isolement. Et puis, on ressent la honte, on se dit que personne ne nous croirait et, surtout, je pensais que c’était de ma faute. Donc, petit à petit, la tristesse s’installe, on n’a plus de plaisir dans son sport, on contre-performe, on perd du poids et, surtout, on n’a plus de confiance en soi. On perd son estime. Donc, on s’isole de plus en plus, loin de tout, des coéquipières, des amis… On n’a personne pour se confier. On est tout seul! 

Geneviève Simard, ancienne skieuse alpine

Un athlète québécois sur quatre est victime de violence sexuelle

En plus de l'affaire Bertrand Charest, il y a eu cette enquête conjointe de Radio-Canada et CBC, de Lori Ward et de Jamie Strashin, en collaboration avec Marie Malchelosse, qui révélait que 340 entraîneurs avaient été accusés de délits sexuels au Canada en 20 ans et avaient fait, plus de 600 victimes. 

Et au Québec, qu'en est-il de la situation?

Sylvie Parent est professeure au Département d'éducation physique de l'Université Laval. En 2018, elle a rendu public le fruit de son enquête. Elle a sondé plus de 1000 jeunes athlètes âgés de 14 à 17 ans qui ont évolué dans le sport au Québec. 

Le constat : 28 % d’entre eux ont avoué avoir subi des violences sexuelles. Un athlète sur quatre! Je lui ai demandé ce qu'on entendait par violence sexuelle, si l'on pouvait parler d'un modus operandi des agresseurs et si certains sports sont plus à risque que d'autres?

« Une violence sexuelle, c’est pris quand même dans un sens assez large. On parle de harcèlement sexuel et d’abus sexuels avec ou sans contacts. On ne peut pas dire uniformément qu’il y a un profil type de l’abuseur », dit Sylvie Parent.

Chez l’entraîneur, par exemple, c’est une personne qui a beaucoup de contrôle sur la vie des athlètes. C’est une personne qui est aussi très respectée dans son environnement et qui a beaucoup d’influence aussi. Il est même capable de manipuler l’entourage des athlètes. Aujourd’hui, on peut dire que les mentalités avancent et qu’il y a plus d’outils, même s’il y a encore beaucoup de travail à faire. On constate aussi que le sport n’est pas un cas isolé et [que] les chiffres sur les abus sexuels sont les mêmes que dans d’autres sphères de la société.

Sylvie Parent, professeure au département d'éducation physique de l'Université Laval

« Certains parents voient encore leur enfant-athlète comme leur fonds de pension »

Est-ce que nos politiques ont évolué depuis que tous ces scandales ont éclaté? Et quels sont les outils qu'on met à la disposition du monde du sport?

Sport’Aide est un organisme à but non lucratif qui vient non seulement en aide aux jeunes athlètes, mais également aux autres acteurs présents dans leur environnement, comme les entraîneurs, les clubs, les parents.

Son directeur général, Sylvain Croteau, nous parle des outils mis en œuvre pour le monde sportif.

« On a trois niveaux d’intervention. Tout d’abord, un service d’écoute 24 heures sur 24 [et bilingue] mis sur pied depuis mai 2018. Depuis, nous avons eu 600 interventions qui ne sont pas toutes reliées aux abus, mais tout de même. On accompagne également les organisations sportives dans leur politique de protection des athlètes en proposant, par exemple, la mise en place d’un code de conduite. Et troisièmement, on organise des campagnes de sensibilisation dans les villes ou sur les réseaux sociaux.

Malgré cela, il est toujours difficile de briser le silence, car on a souvent du mal à avouer que l’on a besoin d’aide, surtout quand on accole aux athlètes de haut niveau le statut de superhéros. Et, il y a aussi cette banalisation. Combien de fois voit-on des comportements dans l’environnement sportif qui, si on les déplaçait dans d’autres contextes, deviendraient tout à fait inacceptables? Mais parce qu’ils sont dans un contexte sportif, on les accepte. On ferme les yeux, on se dit que c’est normal, que ça a toujours été comme ça. Donc, on accepte parfois les comportements d’entraîneurs parce qu’on se dit qu’il va mener mon garçon ou ma fille vers les plus hauts sommets. Cet entraîneur-là est synonyme de succès pour mon club, ma fédération…

Sylvain Croteau, directeur général de Sport'Aide

« Il y a une banalisation importante qui est liée aux différentes violences dans le contexte sportif qui fait en sorte qu’il y a des gens qui ferment les yeux, qui acceptent des choses qui ont comme conséquences pour les victimes de venir à douter et se dire que ce n’est pas si grave ce que je vis. Il ne faut pas être étonné de voir qu’encore aujourd’hui certains parents voient leur enfant-sportif comme leur fonds de pension et ne voient que le succès comme seul objectif. Il va falloir un changement de société important et peut-être ne plus se cantonner uniquement dans le sport compétitif, mais se souvenir qu’il est avant tout un plaisir et un loisir », conclut Sylvain Croteau.

L’appel d’une grande championne

Comment tirer la sonnette d’alarme? Geneviève Simard nous lance cet appel.

« Il faut en parler même si c’est déplaisant et ça nous rend mal à l’aise et honteux. Il faut en parler. Déjà, de le verbaliser, d’aller chercher de l’aide, de trouver quelqu’un de confiance, c’est primordial. »

« Il faut aussi, même si je sais que ce n’est pas toujours facile, ne jamais se retrouver seul avec son entraîneur loin des autres, ajoute Geneviève Simard. Puis, il y a l’éducation, les cours qu’on peut prendre, lire sur le sujet. Et surtout, faire confiance à notre petite voix qui nous dit qu’il y a quelque chose que l’on sent d'anormal, qui nous rend mal à l’aise, alors il faut en parler tout de suite. »

Sport’Aide organise un congrès international sur la violence et l'intimidation dans le sport, du 15 au 17 avril, à Québec. Une vingtaine de pays des cinq continents seront représentés.

Écoutez la chronique de Robert Frosi à Midi info ici

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