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chronique

La garde partagée Montréal-Tampa est une mauvaise idée, même si la MLB l’appuie

Un homme en complet sur un terrain de baseball

Rob Manfred, commissaire du baseball majeur

Photo : Getty Images / Rob Carr

BILLET - Quand les propriétaires du baseball majeur appuient une idée, ça signifie qu’elle répond à leurs intérêts. Mais ça ne veut pas nécessairement dire qu’il s’agit d’une bonne idée.

Au cours des années 1990 et jusqu’au milieu des années 2000, les propriétaires et dirigeants d’équipes de la MLB fermaient sciemment les yeux sur la consommation, de plus en plus répandue, de produits dopants chez les joueurs. Ils estimaient que ça rehaussait la qualité du spectacle et que la hausse du nombre de circuits stimulait les cotes d’écoute et les ventes de billets.

Était-ce une bonne idée? Non. Il a fallu que le Congrès américain s’en mêle en 2005 pour qu’un véritable programme antidopage finisse par être mis en place.

Au printemps 1995, quand les joueurs étaient en grève (parce qu’on tentait de leur imposer un plafond salarial), les propriétaires ont tenté de casser le syndicat en embauchant des briseurs de grève. Les propriétaires ont cru qu’ils allaient pouvoir remplacer les meilleurs joueurs de la planète comme si de rien n’était et que les amateurs allaient continuer à remplir les stades sans poser de questions.

C’était une très mauvaise idée. Et vers la fin des camps, alors qu’ils se dirigeaient tout droit vers une mégacatastrophe, les propriétaires ont été contraints de s’entendre avec l’Association des joueurs, chose qui aurait pu être faite bien avant l’annulation de la Série mondiale de 1994.


Tout ça pour dire qu’il faut garder les choses en perspective quand le commissaire de la MLB, Rob Manfred, soutient que les propriétaires sont emballés par l’idée de voir les Rays de Tampa Bay éventuellement partager leurs 81 matchs locaux entre Montréal et la Floride.

Les milliardaires membres du cénacle de la MLB ne se sont jamais gênés pour extraire jusqu’au dernier dollar disponible dans chacun de leurs marchés locaux. Quand vient le temps de plonger leur paille dans le « milkshake » collectif, ils sont toujours présents! Par exemple, la perspective de se faire construire un stade de 600 ou 800 millions avec l’argent des contribuables ne les embarrasse absolument pas. Même s’il s’agit d’une mauvaise idée.

Cela dit, imaginez un peu leur réaction quand Stephen Bronfman et Stuart Sternberg (le propriétaire des Rays) leur font miroiter qu’il leur serait peut-être possible, dorénavant, de plonger deux pailles dans deux milkshakes différents et de les vider d’une seule bouche jusqu’à ce que la panse leur éclate.

Même dans leurs plus grands fantasmes capitalistes, la plupart des propriétaires de la MLB n’ont sans doute jamais osé rêver à une telle multiplication des pains.

Jeudi à Orlando, avant même que Sternberg ait terminé la présentation de ce projet de garde partagée aux 29 autres propriétaires, certains d’entre eux étaient probablement déjà en train de rêver de pouvoir faire la même chose.

Le commissaire des ligues majeures Rob Manfred (gauche) et le propriétaire des Rays de Tampa Bay, Stuart Sternberg (droite), discutent avant un match de baseball.

Rob Manfred (gauche) et Stuart Sternberg (droite)

Photo : La Presse canadienne / Chris O'Meara

Prenons les propriétaires des Pirates de Pittsburgh ou des Royals de Kansas City, par exemple. Leurs marchés sont petits et génèrent peu de revenus, ce qui les rend forcément moins compétitifs. Leurs assistances se situent aussi nettement sous la moyenne du reste de la ligue. En voyant ce que concocte Stuart Sternberg, ne devient-il pas normal pour eux d’avoir envie de partager leur club avec Nashville, Portland, Charlotte, San Antonio ou Orlando?

Ce qui est en train de se produire n’est donc pas anodin. Le projet de Bronfman et Sternberg remet en question la fibre identitaire et communautaire (une équipe défendant les couleurs de sa ville) sur laquelle repose depuis toujours le sport.

À côté de ça, il faut se le dire, soutenir une équipe qui représente à temps partiel ses deux sources de revenus s’avère pas mal moins enthousiasmant pour les amateurs.


Comme je l’ai déjà fait valoir dans une précédente chronique, lorsqu’on se place dans les chaussures de Stuart Sternberg et de Stephen Bronfman, ce plan de garde partagée des Rays est presque génial.

D’un point de vue théorique, implanter une même équipe dans deux marchés distincts permettrait de multiplier par deux les droits de télédiffusion et de radiodiffusion. Ça doublerait aussi le marché de la commandite et probablement celui de la vente de billets. Et, pourquoi pas, les Rays vendraient potentiellement deux fois plus de casquettes et de t-shirts.

Sternberg verrait les revenus de sa concession doubler en plus d’empocher plusieurs centaines de millions de la part de ses nouveaux actionnaires québécois. Bronfman ramènerait la MLB à Montréal pour une fraction du prix, en limitant son risque financier, et le stade modeste qu’on implanterait au bassin Peel lui permettrait de mettre à profit le développement immobilier du reste du quartier Bridge-Bonaventure.

Stephen Bronfman

Stephen Bronfman

Photo : La Presse canadienne / Ryan Remiorz


Ce que ce plan ne dit pas, par contre, c’est la réaction qu’auront les Québécois et les commanditaires canadiens quand leur supposée équipe débarquera à Montréal à la fin de juin, trois ou quatre années de suite, alors qu’ils seront déjà rayés de la course aux séries.

Ce plan ne dit pas quelle réaction auront les partisans d’une des deux villes quand, après avoir soutenu l’équipe durant quatre ou cinq saisons difficiles, on leur annoncera que les matchs locaux du premier tour éliminatoire seront disputés à 4500 kilomètres de chez eux.

Par ailleurs, ce plan ne dit pas comment réagiront les amateurs québécois quand ils se rendront finalement compte que malgré l’ajout d’actionnaires minoritaires québécois, la structure décisionnelle des Rays n’aura pas changé d’un iota par rapport à ce qu’elle est actuellement. Et que ce qu’ils croyaient être « leur » équipe ne sera en fait que la même concession des Rays, qui viendra passer quelques mois au Québec pour y ratisser des dollars.

Enfin, ce plan ne dit pas comment réagiront les contribuables québécois quand ils s’apercevront que soutenir l’implantation d’une équipe à temps partiel coûtera autant que l’implantation d’une équipe à temps complet (stade, implantation d’une station du REM, etc.), mais que les retombées économiques seront réduites de moitié.

Pour toutes ces raisons, il est tout à fait normal que les propriétaires de la MLB applaudissent l’idée que les régions de Tampa et Montréal puissent assurer ensemble la garde partagée des Rays. Ça leur permettrait de s’enrichir.

Mais ça ne change rien au fait que c’est une très mauvaise idée.

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